Lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon (1)

Je commence ici une lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon qui comportera, si mon plan tient la route, 9 billets. Puis je proposerai la série à un éditeur, s'il s'en trouve un intéressé. Bon courage à ceux qui liront la série, et merci d'avance pour leurs critiques.

Cher Jean-Luc,

Je t’écris à propos de quelques aspects de ton activité comme personnalité politique de premier rang, et à la tête de notre mouvement, la France Insoumise. J’espère que tu liras cette lettre, et même que tu apporteras, directement ou indirectement, des réponses à mes interrogations, à mes inquiétudes. Mais j’écris aussi pour, moi-même, y voir plus clair. Enfin, ces interrogations sont présentes dans les discussions entre amis et entre militants. D’ailleurs, c’est une amie qui m’a dit : « Ecris-lui donc ! ». Si bien que cette lettre prendra peut-être place dans un débat plus ouvert. 

Il faut d’abord que je te dise pourquoi je me permets de m’adresser à toi en te disant : « Cher Jean-Luc ». Nous ne sommes pas amis, nous n’avons jamais même parlé ensemble. Je suis né en 1945, un peu plus vieux que toi, si bien que j’avais 23 ans en mai 1968, lorsque tu avais 17 ans. J’ai vécu cette grève dans la région parisienne, membre du bureau national de la Fédération des Etudiants Révolutionnaires (F.E.R.), qui fut dissoute par le gouvernement le 12 juin 1968. Tu l’as vécue très jeune, à Besançon.

J’ai adhéré en 1966 à l’Organisation Communiste Internationaliste, et toi aussi, à la même organisation trotskiste, en 1972. Nous avons eu de ce fait beaucoup d’amis et de camarades communs. Nous en avons encore. Ceux dont j’ai été le plus proche étaient Christian de Bresson, qui est devenu un économiste au Canada, Claude Chisserey, Pierre Broué, l’historien, François Chesnais, économiste à l’OCDE et Charles Berg, que tu as bien connu. Il se trouve que j’ai également connu Jean-Christophe Cambadélis qui a été mon élève, et que je l’ai mis en contact avec l’OCI, dix ans avant qu’il ne rejoigne comme toi le PS de François Mitterrand et ne suive la carrière que nous savons. Tout cela justifie à mes yeux que je te parle comme à un camarade, même si, plus tard, tu t’es engagé au Parti Socialiste durant à peu près trente ans, ce que je n’aurais pas pu faire.

J’ai quitté l’OCI en 1985 et je n’ai pas connu d’engagement politique entre ce moment et 2005, le référendum contre le traité européen. C’est à cette époque que mon attention a été attirée par ta position vigoureuse contre ce traité. En 2008, quand tu as créé le Parti de Gauche, j’y ai adhéré immédiatement, avec enthousiasme.

Cependant, fin décembre 2008, l’état d’Israël a lancé contre la bande de Gaza son opération « Plomb durci » qui a fait des milliers de victimes civiles. Le Parti de Gauche est né d’une initiative que tu as prise avec Marc Dolez en novembre 2008, et le premier congrès s’est tenu, si je ne me trompe, en février 2009, enjambant donc cet épisode dramatique.

À Marseille, nous étions près de quarante militants, en janvier, réunis pour préparer ce congrès. J’ai proposé une motion en relation avec l’actualité, proposant que le Parti de Gauche prenne l’initiative d’exiger des autorités européennes la suspension de la clause de la nation privilégiée en faveur de l’état d’Israël, en réaction aux crimes de guerre commis à Gaza. Cette motion fut adoptée à l’unanimité et portée au congrès. Lue à la tribune, elle fut applaudie, mais non mise aux voix et rangée dans un tiroir.

Cet incident m’a désagréablement impressionné et je n’ai pas confirmé, après le congrès de fondation, mon adhésion. Je le mentionne parce qu’il me parait, dix ans plus tard, significatif et je reviendrai sur la question de nos positions relatives au moyen-orient telles qu'exprimées par exemple dans notre programme, LAEC.

Toutefois, j’ai continué à suivre avec sympathie tes prises de positions dans les autres domaines, j’ai participé à ta campagne présidentielle de 2012, et, dans le même camp que le Parti de Gauche, auquel j’ai réadhéré en 2014, j’ai participé activement aux différentes campagnes municipales et régionales. Enfin, j’ai participé, de manière encore plus active, à ta campagne de 2017, dès février 2016, puis à la campagne des législatives, comme co-directeur de campagne dans la première circonscription du 04. Voilà pourquoi je me suis senti autorisé à m’adresser à toi comme je l’ai fait.

Maintenant, avant de te parler de ce qui va apparaître comme des critiques, il faut que je précise dans quel cadre cela sera formulé. Tout d’abord, je postule … que nous partageons le même idéal politique. C’est une expression un peu vague, mais pour moi, elle a du sens. Un mot résume cet idéal : l’émancipation. De quoi s’agit-il de s’émanciper ? De la dictature du profit, c'est-à-dire de la logique du gagner plus, plus que les autres, dans le cadre de la concurrence, du plus compétitif, du plus riche et du plus puissant tout celà à n'importe quel prix humain, social et environnemental. Qui doit s'émanciper ? Les opprimés, les travailleurs et par eux, toute la société.

Comme toi, je considère que cette dictature de l’argent, du capital, broie la société et détruit l’environnement, au point de mettre en danger les possibilités même à court terme de vie humaine sur cette planète (et nous n’en avons pas d’autre).

Comme toi aussi, je considère qu’un idéal ne suffit pas, il faut une action politique. Je ne crois pas au « chacun pour soi » libéral, ni au « chacun doit se transformer lui-même » des utopies individualistes. Se déplacer en vélo, trier ses ordures,  prendre ses douches froides et manger moins de viande, ce sont des bonnes pratiques, mais elles sont tout à fait impuissantes sans perspective politique à visée gouvernementale.

L’action collective se déploie sur deux plans : la rue, c'est-à-dire les manifestations, les grèves voire d’autres actions comme le boycott, et d’autre part les urnes, c'est-à-dire les élections. Je pense comme toi qu’il ne suffit pas d’aspirer à un changement radical, il faut définir un chemin et celui-ci passe très probablement par des succès électoraux.

Ici se profile une difficulté : le discours d’un homme politique qui veut gagner les élections doit être habile à cette fin. Jusqu’où cette habileté peut-elle l’autoriser à prendre des libertés avec ce qui, à ses propres yeux, est vrai et conforme à ses véritables objectifs ? C’est une question qui reviendra dans ma lettre.

Pour en revenir à la situation actuelle, la prochaine opportunité légale prévue pour un éventuel changement profond de gouvernement se présentera en 2022, à la prochaine élection présidentielle. Le candidat de la France Insoumise, qui sera peut-être toi-même, sera-t-il, cette fois, élu ? Nous avons tous en mémoire le bel aphorisme ironique de Pierre Dac : « La prévision est un art difficile, spécialement pour ce qui concerne l’avenir ». Mais un navire, encore loin du port, peut observer les vents, les courants, envisager les trombes et porter un jugement sur sa situation. Le Parti Socialiste a fait faillite, il est peu probable qu’il se redresse d’ici 2022. Macron a préempté la politique de la droite. S’il échoue, il emporte la droite dans sa chute. L’extrême droite apparaît pour le moment sans ressort et sans consistance. La France Insoumise est la seule alternative crédible. Si Macron échoue à faire baisser le chômage, la précarité, la grande pauvreté, la désindustrialisation, à freiner la ruine environnementale, à résoudre la crise énergétique, à améliorer les comptes publics… il sera battu et tu seras élu, notre courant sera aux affaires.

Rien n’est assuré, mais c’est le plus probable. Ta situation, notre situation, est bonne. Mais rien n’est assuré. Mes critiques ont pour but de diminuer ce qui pourrait peser sur nos chances de succès, et surtout, surtout, de mieux nous configurer pour, une fois au pouvoir, faire réellement avancer l’émancipation, alors que d’immenses forces adverses s’efforceront furieusement de nous détruire. (à suivre)

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