PROJET URBAIN ET CRISE ECONOMIQUE, QUELLES PERSPECTIVES

Les contextes économiques mais aussi sociaux obligent les villes à s’interroger sur l’évolution des politiques urbaines qu’elles conduisent depuis plusieurs décennies. En France, certaines collectivités se sont déjà engagées dans ce sens. Peut-on craindre un appauvrissement des approches publiques ou doit-on en espérer une revitalisation et à quelles conditions ?

plat-de-nouilles
Un des buts de l’action urbaine est un certain développement dont le contenu même mérite d’être analysé, approfondi, discuté : essor de l’économie, accueil de nouveaux habitants, renforcement de l’attractivité... ? Mais le but est aussi de rendre la vie plus agréable et donc de participer à régler des problèmes urbains existants : des trottoirs encombrés dans telle rue, un square qui n’est plus entretenu depuis longtemps, un accès à l’école dangereux, des transports publics guère performants... Les politiques urbaines en général sont impliquées dans les grands projets, les lieux à enjeux, mais sont peu présentes ailleurs. Alors, la majorité de ce qui forme pourtant les endroits de vie est laissée à une gestion, un entretien communs, souvent éloignés de la préoccupation de l’usage, quand ils ne contribuent pas à la détérioration même du lieu. Il n’est pas rare en effet que les sites soient négligés ou deviennent les réceptacles des multiples objets urbains qui, loin de faciliter la vie des usagers, encombrent les territoires. Il faut donc agir à grande échelle, « faire beaucoup » car l’on doit améliorer la condition urbaine* partout et pas seulement dans les centres ou quelques lieux emblématiques.

Or l’heure n’est plus à la dépense. Dans les collectivités, un sou est un sou et l’on doit agir sinon avec peu, en tout cas avec moins. Cela étant, devons-nous regretter les ronds-points inutiles, les alignements de bordures cossues, l’habitude de tout casser avant de construire, les aéroports coûteux qui attendent toujours les avions, les équipements inaugurés mais inutilisés, censés faire de chaque ville le cœur de l’Europe ? La diminution des budgets disponibles permet peut-être de retrouver les fondamentaux, de redécouvrir ce qui est vraiment essentiel à la société urbaine : le logement, l’aide aux gens en difficulté, la culture, de retrouver du sens. Au lieu de laisser perdurer les habitudes, les automatismes, l’occasion est ainsi donnée aux sociétés démocratiques locales de s’interroger sur ce qui est important pour elles et leurs administrés et d’en tirer le choix de priorités. Bien sûr l’on doit faire avec l’argent disponible (et qui reste souvent conséquent) mais l’on peut également réfléchir à ce qui est nécessaire, décider puis  inventer, optimiser, recycler …

Il faut aussi faire vite. En effet, les difficultés peuvent être graves (un habitat indigne, des espaces en déshérence…) et ne font qu’empirer si l’on ne s’y attaque pas. Or il faut du temps pour qu’une collectivité agisse (4 ans, 6 ans ou plus). Faire vite c’est éviter que l’action publique ait un train de retard et prendre le problème au bon moment pour lui apporter une réponse adaptée maintenant, dans ces circonstances là et non en un temps où le contexte aura changé. Par rapport aux administrés, la responsabilité publique est en jeu que ce qui peut être fait tout de suite le soit bien. Faire vite conduit également, sur le plan comptable, à dépenser dés que possible les budgets dont on dispose, à éviter d’emprunter des sommes pour rien (l’argent coûte en dormant).

Faire bien ? Une partie de notre travail consiste à reprendre ce qui, en son temps, a été mal pensé, mal décidé, mal fait. Des échangeurs que l’on casse, des autoroutes dont on fait des boulevards urbains, des parkings qui deviennent des places, des logements sociaux qu’il faut réhabiliter…Faire bien c’est apporter au patrimoine urbain un élément en plus et qui dure, c’est répondre aux usages, aux attentes, créer des ambiances, donner la capacité d’évoluer…Mais ce n’est ni faire grandiose et suivant les seuls critères de l’esthétique, ni faire seulement fonctionnel : les cités portent encore les stigmates de telles approches. L’on doit au contraire apporter des réponses adaptées, pertinentes par rapport au contexte des demandes, par rapport aux budgets, aux capacités de gestion : le contraire de réponses toutes faites ou de l’application de recettes. Ainsi, concernant le sujet de l’espace public, les niveaux d’action à disposition des collectivités pour améliorer un lieu ne sont pas que de tout casser puis de tout reconstruire. Ils vont de la transformation totale si elle s’avère nécessaire, à une meilleure maintenance capable de redonner suffisamment de qualité, en passant par une reprise partielle de ce qui doit vraiment être amélioré et la conservation du reste.  

De telles approches interrogent les pratiques publiques souvent plus enclines à appliquer des modèles, à poursuivre les méthodes éprouvées dans les grands projets de constructions, d’infrastructures ou d’espaces urbains en d’autres temps et d’autres circonstances. Les nécessités de l’époque conduisent à un dilemme : soit l’on continue comme avant sur des territoires de plus en plus réduits et avec des temporalités plus longues, soit l’on rechercher des solutions nouvelles, on revisite les pratiques. Plusieurs collectivités sont engagées dans cette direction, concernant notamment la qualification des espaces publics. Elles convoquent pour cela la politique, la technique, l’organisation et la compétence.

La politique est sollicitée au premier chef car il faut décider des priorités que l’on se donne, de l’action que l’on veut conduire et du niveau d’intervention souhaité. De l’analyse du lieu et de son importance, l’on doit tirer le budget que l’on choisit de mettre, non pas un chiffre correspondant à une remise à neuf mais bien l’argent que l’on souhaite raisonnablement attribuer là, au regard des objectifs que l’on s’est donné et de ce que l’on aura à financer ailleurs. A ce sujet, la demande sociale ne va souvent pas au-delà, les utilisateurs ne demandant pas que tout soit totalement refait. C’est plutôt l’habitude qui conduit à cela et peut-être aussi le goût du travail bien fait, lequel s’avère alors contre productif : un bon projet est un projet juste, pas un projet riche. La politique est mobilisée aussi car il s’agit de répondre à des attentes, à des pratiques urbaines. En ce sens, la concertation vue comme l’acte de mobiliser et d’écouter acteurs et habitants est d’une aide précieuse quand elle n’est pas l’art de faire avaliser une décision déjà prise.

La technique aussi est nécessaire pour apporter des solutions qui tiennent compte de l’existant,. En effet, il faut être capable d’analyser la situation fonctionnelle afin de préciser ce qui peut être récupéré : des sols, du mobilier…Il faut savoir en changer certains, en réparer d’autres et que le tout fonctionne. L’on doit gérer l’eau, ne pas refaire toujours les réseaux, s’appuyer sur des fondations existantes pour maîtriser le budget : une démarche en fait qui se démarque de « la société de consommation » et qui, au lieu de jeter, répare, démarche attentive demandant de la réflexion et non des réflexes.

L’organisation est également en jeu car les collectivités sont structurées pour investir (des sommes importantes pour démolir et refaire) ou pour gérer l’existant (des budgets que les collectivités cherchent à tout prix à diminuer). Entre les deux, pas de nuance et les maîtres d’œuvre, architectes ou paysagistes, n’y aident pas qui ont souvent pris aussi l’habitude de refaire à neuf. S’adapter au contexte met en cause, dans les villes, la séparation entre fonctionnement et investissement, coupure aussi artificielle que structurelle mais qu’il n’est pas toujours aisé de dépasser. L’organisation doit évoluer car il faut, au service de l’amélioration, mobiliser des acteurs à la culture, aux modes de faire, aux temporalités différentes : gestionnaires, concepteurs, utilisateurs.

En complément, l’appel à la compétence est aussi nécessaire. Il faut aller à l’essentiel, produire des solutions chaque fois singulières, qui s’épurent des excès et des facilités en tout genres qui, à défaut de coûter, innovent pour trouver des solutions, inventent, recyclent, sont capables de voir en toute chose les qualités qu’elle recèle plutôt que les défauts, d’intégrer les nouveaux modes de vie…Il s’agit bien là de l’évolution même des professions et les promesses que l’on peut en escompter se révèlent d’une grande richesse, comme en témoignent les premiers résultats obtenus par des collectivités françaises engagées dans une telle démarche.

Bordeaux Métropole poursuit depuis 2013 la mise en œuvre des « nouvelles Modalités d’Aménagement des Espaces publics ». Elles consistent notamment à conserver ce qui peut l’être, préserver la qualité des ambiances existantes, réaliser des projets au juste coût, conçus à partir d’une approche concertée, développer la nature en ville, la mobilité douce et en particulier la marche et les vélos…A ce jour, plus de deux cents opérations sont ainsi conduites dans la métropole et concernent toutes les communes et la plupart des quartiers. A titre d’exemple, l’amélioration d’une rue peut se faire sans aménager les deux trottoirs mais par la conservation en l’état de l’un d’entre eux. Organisant une circulation automobile alternée sur une même voie, on libère de l’espace au profit de d’élargissement de l’autre trottoir que l’on peut alors planter. Une telle pratique évite de refaire tout le circuit de l’eau et les chaussées. Cette approche attentive s’étend peu à peu aux projets urbains eux-mêmes et, plutôt que la reconstruction totale d’un quartier à partir du vide, on recherche une évolution plus progressive, s’appuyant sur l’existant, le requalifiant et y greffant au fur et à mesure de nouvelles constructions. On évite ainsi le hiatus fréquent existant entre la richesse de ce que l’on produit de nouveau et la pauvreté de ce qui est déjà là.

Périgueux, ville moyenne de 30000 habitants, a lancé depuis plusieurs années « Périgueux en mouvement ». Il s’agit d’un projet urbain qui consiste, à partir du projet politique (Périgueux capitale du Périgord, une ville où il fait bon vivre), d’une part à élargir et renforcer le centre et d’autre part à améliorer la qualité de vie dans les quartiers. Les projets induits se coulent dans la ville existante, que ce soit la construction d’un nouveau village commercial au centre, la transformation partielle d’un boulevard en ramblas, la libération d’une ancienne place circulée pour la restituer aux piétons. Dans les quartiers et suite à des séances de travail avec les habitants, des programmes d’actions sont élaborés pour améliorer simplement la vie locale. Par exemple on libère des trottoirs du stationnement qui les encombrait et le renvoie sur la chaussée sans travaux. On supprime une file de circulation pour rendre possible le parcours d’écoliers en direction d’un centre sportif. On répare des squares, améliore des cours d’écoles ou des arrêts de bus. Une dizaine de quartiers sont concernés sur quatre ans.
La Ville de Montreuil en banlieue parisienne a lancé, il y a quelques années, les « petits Espaces Publics autrement ». Il s’agissait, en un temps court et avec des budgets modestes, de redonner de la qualité aux petits sites des quartiers, importants pour la vie locale. Une vingtaine de lieux ont ainsi été traités avec une concertation soutenue. Des rues ont juste été fermées à la circulation et sont devenues des espaces de proximité, des carrefours trop larges ont été resserrés créant ainsi des parvis pour des écoles ou des lieux de repos...De nombreux non-lieux sont devenus des espaces publics vivants.

Montpellier Métropole conjugue sur son territoire toutes ces approches. Les activités de son centre historique sont étendues le long des faubourgs, les territoires en dehors des quartiers en construction font l’objet de Plans d’Actions de Quartiers concertés et systématiques (une dizaine d’ici 2020) visant à en améliorer la vie locale et le fonctionnement. De plus, les nouveaux équipements du Campus (Ecole de Chimie, Ecole de Médecine…) sont accompagnés de l’aménagement d’espaces parvis conçus, non pas dans une approche monumentale, mais  avec des objectifs de simplicité, d’économie et de faculté à être appropriés par les étudiants. Il faut noter que Montpellier expérimente l’intégration de ses créateurs dans l’animation des lieux. A noter également : un des projets concerne un nœud routier situé au milieu du Campus et qu’il faut rendre urbain à des coûts acceptables par la collectivité. Le parti a été de ne pas le détruire complètement mais de le transformer pour qu’il apporte dés à présent une certaine urbanité par des travaux assez simples, adaptés et évolutifs.

« Faire beaucoup avec peu, vite et bien » induit un état d’esprit qui s’affranchit des recettes et des habitudes, ouvre la capacité au changement, oblige à la coordination, fait appel à l’intelligence. Il ne s’agit pas d’une reculade et de la production de projets pauvres mais de transformations justes. Il n’y a pas moins d’écoute mais plus de mobilisation et de démocratie. Il y a plus de pertinence dans les solutions, plus d’ambition, celle d’améliorer partout la vie urbaine et sociale sans attendre, avec les moyens dont nous disposons. Allant à l’essentiel et cherchant des solutions adaptées aux contextes et aux ressources face à des problèmes, on a là une piste féconde pour les villes européennes car elle est au plus près des évolutions sociétales et permet d’intervenir presqu’en temps réel, partout si nécessaire, sans se limiter aux grands projets qui est une des faiblesses de nos politiques publiques. Mais elle est aussi pertinente dans les villes ou les quartiers informels, quand elle n’y est pas déjà appliquée sans en porter le nom ou que l’on ne se rend pas compte qu’il s’agit de la même approche.

 *Olivier Mongin, « La condition urbaine », Ed. Le Seuil, 2007

Texte à paraître dans un ouvrage de l'Université La Sapianza de Rome:  

PROJET URBAIN ET CRISE ECONOMIQUE, QUELLES PERSPECTIVES? Sous la direction de Claudia Valeria Feretti. 

 

 

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