LE MENSONGE D'ETAT

Les documents militaires publiés par Mediapart et France inter confirment la forfaiture dont se sont rendus coupables les officiers supérieurs français de l'opération Turquoise, en 1994, à Bisesero, dans l'ouest du Rwanda. Cela ne doit pas nous faire oublier la responsabilité des décideurs politiques de l'époque ainsi que celle du secrétaire général de l'Onu, Boutros Boutros-Ghali.

    Les documents militaires publiés le 1er décembre 2015 par Mediapart et France inter révèlent ce que P. de Saint-Exupéry,* J. Morel,* le sergent Thierry Prungnaud* avaient mis en lumière, à savoir que l'intervention militaire française, au Rwanda, en juin 1994, avait laissé se développer, en connaissance de cause, des massacres de Tutsi sur les collines de Bisesero.Nous ne pouvons qu'approuver le courrier que l'association Survie, la ligue des droits de l'homme, la fédération internationale des droits de l'homme ont envoyé au juge Choquet. Elles y déclarent en substance que "le fait de ne pas se rendre à Bisesero pour y intervenir, ne pas désarmer les miliciens, les laisser partir combattre...caractérise en l'état du dossier d'instruction des actes de complicité." Certains commentateurs du texte de Mediapart n'ont pas tort de dire que ces officiers obéissaient aux ordres de leurs autorités politiques et qu'en leur âme et conscience ils auraient dû désobéir. Effectivement, lorsqu'on observe de près les faits, qu'on rappelle le contexte, qu'on examine le contenu de la résolution du Conseil de sécurité, contrairement à la déclaration de Mediapart et de France inter concernant le mandat de l'Onu, on s'aperçoit que celui-ci n'incitait pas précisément à mettre fin aux massacres. Le mensonge se situe, aussi et surtout, au sommet de l'Etat français et du Conseil de sécurité.

     Il est vrai qu'autour du 16 juin 1994, le président François Mitterrand, Edouard Balladur, Premier ministre, et surtout Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères proclamaient que l'intervention française mettrait un terme aux massacres. C'était une réponse aux médias qui, sous la pression de Médecins Sans frontières, étalaient l'atrocité des tueries en soulignant la responsabilité de la France. Les observateurs n'étaient pas dupes : devant la débâcle des forces armées rwandaises, les autorités françaises cherchaient à secourir leur allié pour empêcher une victoire totale des "rebelles".

    Le 19 juin 1994, Boutros Boutros-Ghali, en tant que secrétaire général de l'Onu, dans sa lettre au Conseil de sécurité, estime que "le Conseil peut prendre en considération une force commandée par la France sous chapitre VII (pouvant utiliser les armes) afin d'assurer la sécurité et la protection des prsonnes déplacées et des civils menacés". Il évoque, à ce moment-là, la nécessité d'arrêter le génocide : "Il est évident que les efforts de la communauté internationale pour rétablir la stabilité au Rwanda, à la fois en arrêtant le génocide et en assurant un cessez-le-feu, ont pour objectif de revenit aux accords d'Arusha." (C'est nous qui avons souligné). Or, le 22 juin, lorsque paraît la résolution 929 de l'Onu,il n'est plus question du génocide des Tutsi. Il est dit que le Conseil de sécurité autorise une opération, limitée à deux mois, à but "strictement humanitaire (...) qui sera menée de façon impartiale et neutre et ne constituera pas une force d'interposition entre les parties". Le Conseil se contente de dire qu'il est profondément préoccupé par la poursuite des massacres systématiques, et de grande ampleur, de la population civile. L'absence du mot tabou, dit avec pertinence Jacques Morel, est pour éviter de devoir " respecter les engagements pris en signant la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide du 9 décembre 1948, c'est-à-dire arrêter les assassins, les emprisonner afin de les remettre à un tribunal". La rédaction, très habile, de cette résolution, oeuvre vraisemblablement d'Alain Juppé avec le concours de Boutros Boutros-Ghali et d'Edouard Balladur, en disimulant le génocide, place les officiers et les soldats français, engagés dans l'opération Turquoise, uniquement dans le cadre d'une guerre civile.Rien ne les pousse à intervenir sur le théâtre voisin des combats pour faire cesser le massacre des civils innocents, rien ne leur précise quels sont les bourreaux. Ainsi, le gouvernement intérimaire rwandais - qui gère le génocide - et toutes les administrations locales, mobilisées pour la mise à mort des Tutsi, sont toujours légitimées, selon Paris et l'Onu. Philippe Biberson, président de Médecins Sans Frontières, dans son article du Figaro ("Rwanda, le piège humanitaire", 15 juillet 1994) comprit la gravité des effets pernicieux de cette manipulation des consciences : "De fait, dit-il, la résolution 929 est un modèle de duplicité. Tout en faisant entendre qu'il s'agit d'un génocide (...) elle évite de l'expliciter." Affirmer la neutralité et l'impartialité devant un génocide est, poursuit-il, "une attitude honteuse qui nie la réalité du crime et trompe l'opinion publique sur les intentions affichées". 

    Aisi les militaires français ne sont pas les seuls complices des actes génocidaires. Nous devons garder à l'esprit que les décideurs politiques français et les membres du Conseil de sécurité ont affiché et pratiqué une complicité active avec les auteurs du génocide des Tutsi rwandais.

Jean-Pierre Cosse, auteur de Alain Juppé et le Rwanda, éd.l'Harmattan, 2014.

*Patrick de Saint-Exupéry : Complices de l'Inavouable. La France au Rwanda, éd. Les Arènes, 2009.

*Jacques Morel : La France au coeur du génocide des Tutsi, éd. L'Esprit frappeur, 2010.

*Thierry Prungnaud, Laure de Vulpian, Silence Turquoise, éd. Don quichotte, Seuil, 2012.

 

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