Mai-68 à l'université de Dakar

Tout séisme politique en France provoque mécaniquement des répliques en Afrique francophone: Mai-68 à l'université de Dakar en fut une des illustrations.

Alors que le Premier Ministre Georges Pompidou avait maille à partir avec les étudiants en France,  les liens personnels et politiques unissant ce dernier avec le Président Senghor étant notoriété publique, les étudiants de l'université de Dakar - - surtout en fac des sciences et en fac des lettres - -tous sous la bannière de l'U.E.D. (Union des Etudiants de Dakar), s'engouffrèrent dans la brèche. Il faut signaler que quelques années auparavant, lors d'une réunion les chefs d'Etat  de l'O.U.A. (Organisation de l'Unité Africaine) avaient décidé que les étudiants africains devaient sauf cas particuliers, étudier en Afrique afin de faire avancer les connaissances sur le continent; aussi, l'université de Dakar  une des plus anciennes et des plus prestigieuses universités francophones d'Afrique accueillit-elle des étudiants venant aussi bien d'Afrique de l'ouest que d'Afrique centrale voire du Maghreb: je me souviens d'un Tunisien facétieux connu sous l'appellation de Bourguiba bien que ce ne fût pas son nom.

En ces jours de forte effervescence, tous les soirs se tenaient sur le stade du campus, réunion sur réunion; la parole étant vraiment libre, chacun pouvait donner son opinion sur toutes les questions mises en débat. Quand on décida de la grève avec occupation des amphithéâtres, Bourguiba se leva pour prendre la parole en ces mots:" Je suis contre la grève, mais je m'y plierai à une condition: assurez-vous qu'entre les piquets de grève ne puisse se faufiler ne fut-ce qu'un courant d'air car alors je me laisserai emporter par lui." Cette intervention provoqua un fou rire général et dès lors Bourguiba devint monsieur Courant d'Air.

Si pour les étudiants il n'y avait pas drame, le gouvernement sénégalais prit la chose au tragique: dans ses discours en langue française, le Président Senghor qui s'y connaissait était très conciliant voire magnanime ; mais lorsqu'il s'adressait aux Sénégalais en Wolof  (selon les traductions  qui nous étaient faites par les étudiants sénégalais), il accusait les "étudiants armés jusqu'aux dents" de vouloir le renverser; aussi fit-il venir à Dakar depuis sa région natale, des bataillons des plus fidèles; il décréta le couvre-feu à partir de dix-neuf heures ce qui eut pour conséquence de vider le campus de ses cuisiniers et serveurs à partir de dix-sept heures. C'était vraiment irréel de voir des professeurs d'université, des Blancs venir servir des étudiants Noirs au restaurant universitaire quand on sait que huit ans auparavant cela relevait du crime de lèse-majesté ou pis, de sacrilège. Je vois encore monsieur Masseyeff notre professeur de biochimie faisant le service d'une table à l'autre. Le campus fut encerclé puis investi par l'armée sénégalaise, l'armée française se tenant en embuscade prête donner un coup de main au besoin; ce ne fut pas nécessaire. De nombreux étudiants furent passés à tabac, d'autres blessés : j'en ai vus de mes yeux. On parla même de mort mais je ne puis ni l'affirmer, ni l'infirmer. L'université fut fermée, et pendant de longues années nombre de chefs d'Etat rechignèrent à envoyer leurs étudiants à Dakar.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.