Destinataire introuvé (4)

. Ecoutez Madame, ce n'est pas l'Armée du salut ici, mais le service des urgences: nous avons trois infarctus, deux embolies pulmonaires, quatre accidents vasculaires cérébraux, et une insuffisance rénale aiguë sur les bras! On s'occupera de vous quand les vraies urgences auront été traitées!

Après une heure de marche Nathalie arriva à l'hôpital général lieu jadis accueillant, mais à présent de plus en plus inhospitalier. Elle fut reçue par une trieuse en blouse blanche: médecin? Infirmière? Elle ne le savait.
- Que vous arrive-t-il, Madame?
- Avec ce bébé, je n'y arrive pas; Docteur.
- Vous n'y arrivez pas?...
- Non , Docteur; malgré tous mes efforts, je n'y arrive pas.
- Ecoutez Madame, ce n'est pas l'Armée du salut ici, mais le service des urgences: nous avons trois infarctus, deux embolies pulmonaires, quatre accidents vasculaires cérébraux, et une insuffisance rénale aiguë sur les bras! On s'occupera de vous quand les vraies urgences auront été traitées! Je doute fort que la sécurité sociale ait prévu une rubrique concernant les mères qui n'y arrivent pas. Prenez place au fond de la salle là-bas après votre enregistrement.
Dans cette salle d'attente bondée, quelqu'un céda sa place à Nathalie afin qu'elle pût s'asseoir avec son bébé. Depuis combien de temps son enfant n'avait ni bu ni été changé? Elle ne savait. Au bout de six heures, elle se leva afin de se dégourdir les jambes et, ne sachant ni pourquoi ni comment, elle se retrouva sur le grand viaduc symbole de la ville vers quatre heures du matin. Son paquet de langes sur les bras, la jeune femme déambula de long en large sur ce grand pont perché à près de cent mètres au-dessus d'un ravin où coulait un ruisseau chantant de gais refrains. De loin, la lune éclairait la campagne en contrebas. Nathalie prit brusquement conscience de son impuissance à réparer le lien allant du père au fils, impuissance par incapacité de retenir cet homme qu'elle a voulu père malgré lui. Bien qu'elle l'eût désiré de toutes les forces de son âme, cet enfant venait subitement de cesser de l'intéresser; avec ce bébé dans les bras mais hors de sa tête bien qu'elle l'eût porté dans son ventre, dépourvue de centre d'intérêt, Nathalie se vit sans intérêt pour qui que ce fût: elle se sentit mer Morte d'où rien ne pouvait germer, et incapable de nourrir. Elle aurait voulu chanter, même en sourdine; chanter l'amour de soi afin d'être digne de l'amour de l'Autre, le destinataire de cet enfant; mais lui, désirait un amour pur, un amour épuré, un amour apuré de toute dette humaine; alors elle se mit à murmurer un chant d'amour contrarié, haine de soi qui l'embrassait, l'étreignait, l'embrasait. Elle haït l'amour de cette autre elle-même, ajoutant la souffrance à la douleur afin de ne plus souffrir ni haïr : ouverture sur la voie d'un amour à mort menant à l'autodestruction, destruction de cette part d'humanité s'agrippant à elle. Elle se leva, se remit à marcher. Comme objet se dévoilant peu à peu quand se dissipe la brume, durant cette errance sur le viaduc, crescendo l'idée de libéricide se précisa , puis devint éclatante: "Je t'ai fait, je te supprime!" Hurla-t-elle dans la nuit déserte comme pour se convaincre elle-même du bien-fondé de sa décision. Aussitôt s'imposa une question: que faire du corps? Elle hésita un moment entre les toilettes publiques ou semi-publiques et le tout-venant de la déchetterie. Expérimentant une déchirure muant en déchirement, plus les minutes passaient, plus elle se voyait incapable de s'en séparer. Vivre avec cet enfant lui était impossible; vivre sans, impensable; seule issue, mourir ensemble: aussi escalada-t-elle le parapet avec emmailloté dans ses langes son garçon dans les bras. Prenant son élan, elle sauta... mais ni assez haut, ni assez loin pour dépasser la grille antichute.

Emportée par son mouvement, Nathalie ne put retenir son fils qui alla s'écraser dans le ru tandis qu'elle restait pieds et main gauche entravés par le filet de protection. Dès l'aube, un alpiniste amateur qui prenait les piliers du viaduc pour le mont Blanc , la trouva dans cette position inconfortable. Il la libéra avant d'appeler gendarmes et pompiers. Quand Nathalie vit tout ce monde en uniforme, elle se mit à crier: " J'ai tué mon fils: Je mérite la guillotine! Je ne sais pas s'il est vraiment mort, mais je l'ai tout de même tué puisqu'il était déjà mort avant sa conception. je l'ai tué afin de le rendre à Dieu puisque personne sur cette terre n'en veut! Là-bas au Ciel, mon fils sera heureux, très heureux, j'en suis certaine." Devant ce discours peu orthodoxe, pompiers et gendarmes décidèrent d'emmener Nathalie en psychiatrie.
Les grilles du grand portail du centre hospitalier spécialisé s'ouvrirent devant elle comme des mâchoires métalliques d'un requin. Franchissant la porte d'entrée du pavillon Charcot réservé aux dames, elle entra de plain-pied dans la vaste salle d'accueil parsemée de confortables fauteuils où des familles discutaient en petits groupes avec des hospitalisés. À sa gauche s'ouvrait un long couloir séparant les chambres d'une part , et de l'autre le bureau des infirmiers, celui du médecin et les salles de bains et de douche. À droite deux portes donnaient l'une dans la salle d'ergothérapie, l'autre dans celle d'arthérapie. face à la porte d'entrée, le réfectoire. Après l'interrogatoire des accompagnateurs puis l'enregistrement des données administratives, Nathalie fut conduite dans le cabinet médical où elle devait attendre le médecin-chef en compagnie d'un infirmier qui sortit de la pièce le médecin arrivé; celui-ci approcha sa chaise de celle de Nathalie, lui prit la main entre ses deux paumes tout en parlant d'une voix douce à cette femme prostrée, comme frappée d'anaphanisis, sidérée par ce qu'elle venait de vivre; aucune pensée même en creux ne semblait pouvoir s'évader ni de son regard vide, ni même des linéaments statufiés de son visage; néanmoins ces chaleureuses paumes paraissaient la réhumaniser imperceptiblement: elle leva les yeux sur le médecin, regard plein de gratitude. " Madame, je suis le docteur Morel. Vous me semblez très fatiguée: nous allons vous aider à dormir, et demain ça ira mieux; alors pourrons-nous bavarder un peu." Sur ce, Nathalie fut conduite dans sa chambre où une infirmère lui administra le traitement prescrit. Elle dormit toute la journée puis toute la nuit, et se réveilla le lendemain la mine reposée quand une infirmière lui apporta une trousse de toilette avec nécessaire de maquillage:" Madame, la salle de bains se trouve au fond du couloir; vous avez rendez-vous avec le docteur Morel cet après-midi, il serait souhaitable que vous vous fassiez belle; la coiffeuse passera dans le service vers dix heures.
- Bonjour Madame, commença le médecin approchant sa chaise de celle de Nathalie lui reprenant la main comme la veille. Je suis le docteur Morel que vous avez entr'aperçu hier. Peut-être vous en souvenez-vous? Je vais vous poser quelques questions auxquelles vous pouvez ne pas répondre, ou me dire : " Je vous répondrai demain, dans trois jours, une semaine, un mois un an, ou même cinq" car je vous demanderai de violer le secret de cette mort sans piétiner le sacré de votre amour.
- Parce que vous comptez m'embastiller ici pendant cinq ans?...
- Ce n'est pas ce que j'ai dit mais dans trois ou cinq ans sur l'aire d'un parking d'hypermarché ou dans un jardin public, vous pourriez peut-être me dire: " Au fait Docteur! J'ai enfin la réponse à la question que vous me posâtes il y a cinq ans." Peut-être le saviez-vous, la question d'un psychiatre est comme un pécule déposé à la caisse d'épargne: avec le temps, il produit des intérêts. Un jour vous vous dites que vous avez atteint le niveau maximal de rentabilité, et qu'il est temps de récupérer capital et intérêts. Pour les questions qui vous paraissent difficiles, plus tard vous me répondrez, plus vous saurez sur moi, et moi sur vous. Si cela vous sied, nous allons commencer.

( La suite, demain)

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