Destinataire introuvé (5)

Tout au long de cette introduction Nathalie resta silencieuse, immobile ; mais le médecin décela comme une lumière dans ses yeux; aussi sans tarder il posa la première question:

Tout au long de cette introduction Nathalie resta silencieuse, immobile ; mais le médecin décela comme une lumière dans ses yeux; aussi sans tarder il posa la première question:
- Avez-vous quelque chose à me dire, Madame?
-Vie matérielle d'un confort indubitable, avers d'une vie psychologique misérable: je vivais le jour, vivotais la nuit; l'idée d'avoir à élever un enfant sans père m'épouvantait. Lorsque par des allusions ou questions détournées je tentais de sonder l'opinion de mes parents sur les filles-mères, pour eux c'était l'horreur absolue: " Plutôt mourir que de vivre pareille abomination! " Tel fut le cri du coeur de ma mère. Après un évanouissement en classe, j'atterris aux Urgences puis à la maternité où j'accouchai un jour plus tard. Pendant des jours j'ai erré de sage-femme à assistance sociale, du commissariat de police au service des urgences de l'hôpital général à la recherche d'un bébologue, ce grand spécialiste des bébés qui voudrait bien m'aider.
- Personnellement, je n'en connais point Madame; mais j'ai ouï dire que trois groupes d'acteurs se disputent le monopole de ce titre; les psys-quelques-choses prétendent enseigner aux parents la meilleure manière d'aimer et d'élever leurs enfants, les pédiatres soignent les parents malades en traitant leurs enfants, enfin les médecins généralistes qui, des parents guéris prennent soin des enfants malades.Tout ceci fait marcher un commerce fort florissant. Madame, que dire encore de votre famille lieu d'ordre et d'ordonnance, d'équilibre dynamique et de relations dialectiques?
- Ma famille, Docteur? Je n'ai plus d'enfant: une famille, c'est d'abord un enfant car c'est lui qui, entre hier et demain, le réel des héritages et l'imaginaire des projets, fait la famille. Aventurière travaillée par un désir aventureux d'enfant jusque hier, aujourd'hui je suis sans enfant et hospitalisée en psychiatrie. J'ai eu un enfant de qui la mise au monde me fut comme copulation sans orgasme, quelque chose de fade; Dieu me fit un don que je voulus transmettre à mon ami.
- Un don est toujours intéressé, Madame: qu'en attendiez-vous en retour?
- Qu'il lui soit père.
- Mais encore?... Signe extérieur de richesse, le don présentifie le donneur chez le donataire.
- Cet enfant me fut un infans très loquace: j'ai caché cette grossesse à mes parents, mes amis, mes collègues de travail, mon médecin traitant: point de visite prénatale. Je mentis effrontément à propos de la disparition de mon petit ami qui avait pris si grande place en mon coeur. La naissance de mon garçon me parut pur fantasme. Tôt je vis que je ne pouvais nourrir cet enfant ni de mon lait, ni de mon regard où obstinément il refusait d'entrer afin de naître; il lui fallait donc dénaître c'est-à-dire mourir car expulsé de mon ventre , il le fut aussi de ma tête. Bien que je l'eusse désiré de toute mon âme, je n'ai pu lui imprimer d'empreinte: son regard sur le mien glissait telle sur la neige, une luge bien fartée. Présence absente, mère sans amour trimbalant son fardeau de rejeton çà et là, je me suis très tôt sentie bizarrerie sociale. Dites-moi Docteur, pourquoi n'ai-je pas cette compétence innée du maternage?
Après cette question posée sur un ton pathétique, Nathalie respira profondément puis reprit la parole:
- L'absence d'instinct maternel est-elle normale? Je n'ai ni l'attitude ni l'aptitude requises à la fonction maternelle: suis-je normale, Docteur?
- Qui donc a prétendu que vous en êtes dépourvue? Toujours nouvelle et toujours intense, l'expérience de la maternité ne va pas sans tâtonnements; elle nécessite du temps:la femme faite mère par l'enfant qu'elle a fait, grandit avec lui. Auriez-vous Madame, une idée du pourquoi de l'aversion des enfants chez votre conjoint?
- Le pourquoi?... À vrai dire, je n'en sais rien; pourtant il me semble que sa misopadie sélective -- je dis sélective car indubitablement il aime les enfants, mais ceux des autres--, naquit un soir ou plutôt une nuit; après des relations sexuelles que j'avais estimées fort agréables, je lui annonçai que je me croyais enceinte. N'avais-je pas cette nuit-là, été assez généreuse, assez performante, assez aimante?... Plusieurs nuits plusieurs jours, nombre de semaines et de mois, je me suis posé ces questions. Pourtant il me semble que, heureuse d'être mère, je ne fus jamais autant généreuse, performante, aimante; alors pourquoi cet homme est-il parti en catimini pendant que je dormais, se sauvant tel un criminel ayant gendarmes à ses trousses?
- Il est vrai que la question principale ici n'est pas celle de désirer ou non avoir des enfants, mais celle de les accueillir sans prime de risque: on pourra toujours trouver de mauvaises raisons d'en vouloir, et de bonnes pour souhaiter ne pas en recueillir.
- Pourquoi?... Une hypothèse à creuser serait le profond conflit ouvert l'opposant depuis très longtemps à son père, fonction à quoi par cet enfant je voulais le consacrer.
- Homme qui hait son père, ne saurait être père.
- Il me faut vous avouer Docteur que, sautant de ce garde-fou je pensais avec mon corps amortir la chute de mon fils; et si fatalement il devait y avoir mort, ce serait pour moi: incapable d'être mère d'un enfant sans père, je me devais de mourir à cet enfant; mais il s'en est allé seul, me délaissant dans ce vide qui ne cesse de me creuser; lui non plus n'a pas voulu de moi. Voyez-vous Docteur, je suis indigne d'amour.
- Jeter son enfant par-dessus bord, ce message de la Mère à la mer ne m'est pas un geste insignifiant: ce geste de mort recèle en filigrane un reste de vie, parole d'amour, espoir qu'un jour on entendra votre cri de détresse. Cette bouteille à la mer est aussi message à la Mère: pourquoi faisons-nous des enfants? Incomprise, votre souffrance n'est pas incompréhensible; elle apparaît comme anastrophe dans le discours de la vie: ce qu'on a nommé dépression du post-partum est ici cache-misère qui oublie la mère pour mettre l'enfant en lumière. Ensemble, nous tenterons de remettre les choses dans l'ordre habituel :vous avez pris le problème à l'envers, Madame. Commencez par vous aimer, le reste suivra.
- Très sérieusement, pensez-vous réussir Docteur?
- Avec votre aide, nul doute que nous y arriverons; auriez-vous oublié que je suis payé pour cela? Si nous réussissons, j'exigerai une augmentation de salaire pour tous, et toute l'équipe vous invitera fêter ce succès dans le restaurant de votre choix; alors aidez-nous, Madame; termina le médecin un encourageant sourire aux lèvres.
Nathalie commença par lui rendre timidement son sourire puis éclata franchement de rire.
- Je pense que nous sommes sur la bonne voie: à demain, Madame!
- À demain, Docteur!

(fin)

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