LES TERMES DE L'ECHANGE

Ci-dessous des extraits de la communication adressée à la Société de Géographie de Paris pour sa séance du 1er juillet 1892 par le capitaine Gaston Gaillard, explorateur.

«Grâce aux efforts de M. de Brazza, nous pûmes figurer dans les congrès européens avec le rang qui convient à une grande puissance africaine. Cette acquisition pacifique une fois confirmée par les traités, le Congo avait la forme d’un triangle fermé d’un côté par la mer, de l’autre par le fleuve et en haut par le Cameroun. La seule issue possible vers le Soudan et l’Algérie se trouvait au nord de la Colonie… La France comprit la nécessité d’envelopper d’une ligne continue notre empire africain, pour en faire un tout homogène au point de vue géographique, politique et commercial. D'anciennes traditions qui nous avaient dotés autrefois d’un empire colonial furent reprises et, grâce aux leçons de l’expérience, on fit un appel direct à l’intérêt national.

Le Comité de l’Afrique française prit l’initiative d’organiser des missions d’exploration vers le nord, avec le concours privé. C’est ainsi que furent équipées et soutenues les missions Crampel, Dybowski, Maistre, tandis que d’autres voyageurs, comme MM. Mizon et Monteil, cherchaient à atteindre le même but par le Soudan. Le gouvernement colonial du Congo, de son côté, ne resta pas en arrière dans ce mouvement d’expansion. Le 6 janvier 1891, je recevais l’ordre de partir pour la Sangha et d’y fonder un poste destiné à servir de base d’action à la mission de M. Fourneau, qui avait pour objectif le bassin supérieur de la Sangha. M. Fourneau quittait Brazzaville en même temps que moi ; à bord des canonnières Djoué et Oubangui, nous remontions ensemble le Congo et la Sangha jusqu’à son confluent avec le N’goko, affluent de droite, où j’ai fondé le poste d’Ouesso par 1° 36’ de lat. nord et 13°14’30’’ de long. Est de Paris... »

Après avoir décrit les populations rencontrées, puis donné son point de vue sur chacune d’elles, notre explorateur termina en ces termes :

« Si les Babengas* sont honnêtes, il faut avouer qu’en général les noirs ne le sont pas autant. Lorsque le voyageur pénètre dans une région inconnue sans carte pour guide, sans renseignement précis, il se trouve un peu comme celui qui avance dans l’obscurité en tâtonnant. Il ignore les affluents d’un fleuve, les difficultés ou même les périls qui l’attendent en avant. Alors toutes les indications sont précieuses ; on doit les recueillir aux sources les plus variées et les plus infimes. Etant donné leur esprit méfiant, les indigènes sont portés à donner des renseignements erronés, par crainte de perdre leur monopole commercial et par une intuition qui leur fait voir dans la venue de l’Européen une menace pour leur indépendance. Ce qu’on ne peut obtenir des hommes, on l’obtient quelquefois des femmes, et voici deux faits à l’appui de cette assertion.


La veille de monter dans la Sangha, le chef Minganga** m’avait déclaré, à Ouesso, que la rivière n’était pas navigable et qu’il n’y avait rien au-delà de son village. A ce moment, je recevais un volumineux courrier, lettres, livres, journaux, entre autres le Figaro-Salon avec la reproduction du cuirassier de notre peintre Detaille. A la vue de cette gravure, une des femmes du chef manifesta un grand étonnement et s’écria dans sa langue :   « Voici un cheval ». Mis au courant par mon interprète, je la fis interroger en particulier ; elle raconta que vers le nord d’où elle était originaire, on trouvait des animaux semblables à celui que représentait la gravure, et des hommes habillés comme les Sénégalais qui m’accompagnaient. J’apprenais ainsi l’existence au nord de musulmans et de chevaux. Une petite glace et des verroteries furent la récompense de son indiscrétion, très précieuse pour moi. Les petits cadeaux entretiennent les bonnes relations, même en Afrique. L’autre histoire se rapporte à la reconnaissance maternelle. C’était au village de Dongo ; j’avais donné une petite sonnette à un enfant qui s’était approché de moi avec confiance. Vers minuit je reçus la visite de sa mère qui s’offrait à me fournir très confidentiellement les indications que j’avais en vain demandées la journée ; elle venait me dire qu’à quatre jours de navigation je rencontrerais de l’eau à droite et de l’eau à gauche. C’était sa manière géographique de me signaler l’existence de l’Ikéla et de la Massiépa… »

Gaston Gaillard administrateur colonial au Congo français, d’une part nous apprend qu’à cette époque vivait à Ouesso un chef nommé Minganga,** et de l’autre corrobore au moins en partie l’hypothèse d’une forte circulation des Hommes et des marchandises entre le Nord-Cameroun, l’ouest centrafricain et la moyenne Sangha : connu depuis fort longtemps des populations musulmanes du Nord-Cameroun et du Tchad, le cheval restait animal imaginaire pour les habitants de la forêt.

Si la conquête du Congo français par la ruse se dispensa d’être aussi sanglante que celle du Congo belge, elle ne fut pas pacifique.

En ne se posant pas la question de savoir si les Noirs auraient dû être honnêtes avec quelqu’un soupçonné de ne pas l’être, le capitaine Gaston Gaillard administrateur de la France d’Outre-mer nous démontre ainsi de manière éclatante la véracité de ce que du temps que nous étions enfant, on appelait le Présent permanent ; la terre tourne : elle a tourné hier, elle tourne aujourd’hui, elle tournera demain faute de quoi, elle cessera d’être terre : verroterie et tapini contre renseignements capitaux tels furent et restent les termes de l’échange entre celui qui, se présentant comme explorateur mais non colonialiste, était vu comme ndjông*** , et celles qu’il avait déjà étiquetées colonisées.

Source bibliographique : SOC. DE GEOGR.—2è TRIMESTRE 1893 XIV -- 16

 * Babinga ou plutôt Babenga: Pygmées    

** Minganga : voir l'article Ouesso, Ueso, Weso ou Ouoso?

***ndjông:   mot signifiant à la fois visiteur et invité

 

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