DIEU RECONNAÎTRA LES SIENS. (1)

Vous n'êtes tout de même pas bois tendre, joyeux arrénophile ou pédiqué, quelque chose dans ce genre?...

 En ce chaud mois de juin, la France était en effervescence: mécontents, les agriculteurs ralentissaient durablement le trafic, bloquaient certains grands axes de circulation obligeant ainsi les routiers à emprunter les départementales, et même les voies communales afin d’atteindre leurs destinations sans trop de retard. l’assistant personnel de navigation, système de géolocalisation par satellite que dans la langue nouvelle on nomme GPS, n’était pas encore banalité. Ayant quitté l’Espagne pour l’Allemagne, José un chauffeur pensait éviter les encombrements en traversant le Massif central par les petites routes. Ayant épuisé sa réserve de bière et d’eau, il souhaita se ravitailler; mais comme nul ne l’ignore, cette région a beaucoup de routes, de chemins donc de croisements mais très peu de panneaux indicateurs. Arrivé à un carrefour mais ne sachant de quel côté tourner, José cherchant des informations gagna une maison proche quelque peu isolée d’un village perché qu’on distinguait de très loin. Il sonna au portail. Guettant par la fenêtre de la cuisine, la maîtresse de la maison l’aperçut: comme peu de monde s’y arrêtait, cette visite impromptue lui parut de bon augure; aussi alla-t-elle ouvrir.
- Bonjour! Que pourrais-je pour votre service, Monsieur? lui demanda-t-elle.
- Bonjour Madame, on m’appelle José; je suis chauffeur routier international ...
- Ah!... comme RRJB ? Moi, c’est Rita.
- Qui est RRJB?
- Mon mari. Il fait dans le national. Revenant le vendredi c’est-à-dire tout à l’heure, il repart dans la nuit du dimanche au lundi.
- Alors, vous devez en avoir vu du pays! Il vous emmène parfois lors de ses déplacements!
- Jamais!...
- C’est dommage car en France il y a de très beaux coins à voir.
- Où allez-vous?
- En Allemagne cette fois-ci mais parfois je pousse jusqu’en Russie.
- En Russie!...Oh, oh!
- Eh oui Madame, et là j’en ai pour quatre semaines! Je ne voudrais pas abuser de votre temps: un peu perdu, je cherche un bar où je pourrais me désaltérer; auriez-vous l’aménité de m’en indiquer un qui ne soit pas trop loin d’ici?
- Vous n’abusez de rien, monsieur José: mes enfants ne rentreront que vers dix-sept heures, et mon mari lorsque sa mère aura daigné le lâcher. S’il ne s’agit que de rafraîchissement ou de café, je puis vous les offrir, monsieur José; prenez la peine de me suivre au salon: il s’y trouve un bar, installez-vous sur un des tabourets le temps que je vous apporte une bouteille de bière bien frappée; nous en avons toujours en réserve car selon mon mari, les routiers en raffolent.
- Merci Madame, mais je ne voudrais aucunement perturber votre emploi du temps.
- Perturber mon emploi du temps?... Dites plutôt que vous l’enrichissez! Je cours préparer le café puis serai de retour tout de suite.

Rita disparut. Dix minutes plus tard, coiffée différemment et bien maquillée, elle avait ôté son tablier et sa mini- robe à coquelicots, puis revêtu une autre décorée de branches de figuier avec feuilles et fruits mûrs, sans manche mais avec de larges bretelles; un instant José crut avoir affaire à quelqu’une d’autre.
- Voici posé sur le comptoir sur un plateau pâtisserie et café, monsieur José.
- Merci mon Dieu de m’avoir arrêté devant cette maison! Merci Madame de vos gâteries, je n’en ai jamais mangé d’aussi bonnes.

Rita alla s’asseoir non pas au bar mais dans coin du canapé offrant ainsi à José une vue plongeant en diagonale sur elle. Après un discret sourire sibyllin, elle passa lentement son genou gauche par-dessus le droit, découvrant de ce fait la face postéro-externe de sa cuisse du creux poplité aux parages de son pli fessier.
- Ainsi donc monsieur José, vous vous absentez jusqu’à quatre semaines de chez vous; qu’en pense donc votre femme?
- Je n’en ai pas.
- Oh! C’est étonnant, ça! Comment un beau garçon tel que vous avec un métier qui paie bien, peut ne pas avoir de femme? Vous n’êtes tout de même pas bois tendre, joyeux arrénophile ou pédiqué, quelque chose dans ce genre?...
- Rien de tout cela, Madame.
- Mais alors?...
- Il faudrait commencer par trouver une femme qui m’aime assez pour supporter mon sale caractère, et qui de surcroît accepte les contraintes de mon métier; ça ce n’est pas gagné, on peut même parier que c’est perdu d’avance.
- Vous me paraissez bien pessimiste, José.
- Non madame, réaliste.
- Appelez-moi, Rita.
- Oh sainte Rita patronne des cas désespérés! Comment vous prouver ma gratitude?
- En repassant par-ici, mon cher José!

Le chauffeur regagna son camion chargé de ses provisions: la femme lui avait préparé un pack de bière, un autre d’eau, et des sandwiches. Saluant Rita de la main, José démarra en empruntant le raccourci qu’elle lui avait indiqué pour éviter laisses de véhicules et barrages. Dans son trente tonnes, il revoyait le film tourné avec Rita, peut-être inconsciemment s’en refaisait-il un. Bordés de longs cils et surmontés de sourcils bien dessinés, les yeux bleus de Rita lui avaient semblé pétiller d’une joie intérieure certaine. Ni pulpeuses ni cachectiques ses lèvres ourlées découvraient une rangée de dents blanches harmonieusement alignées quand elle souriait; mi-longs ses cheveux blé mûr lui découvrait le front, mais cachaient ses oreilles. Rita avait, voile d’une créature aimante invitant à sa découverte, la voix douce, accueillante, maternelle avec des inflexions caressantes on eût dit de discrets encouragements; bien posée souvent, elle allait parfois decrescendo comme pour maîtriser un alléluia qu’elle jugeait intempestif; alors les mots disparaissaient peu à peu comme par amuïssement. Rita avait le timbre clair.


À l’hôtel où il avait trouvé un lit, José s’endormit peu après son repas. Il rêva de Rita assise dans un coin de son canapé face à lui mais de biais jouant avec son alliance qu’elle remontait jusqu’à la phalangette, la remettait en place puis recommençait trois à cinq minutes plus tard. Cuisses croisées, sa jambe supérieure balançait battant la mesure d’une musique venue du coeur; observant le mouvement du pied halluciné en main, José y lut un appel; pour aller où?... quoi faire?.... Rita habillée en bohémienne se leva pour passer un disque tzigane, puis dansa; elle dansait pour lui, pour lui tout seul; danse lascive avec déhanchements et soulèvement d’un pan de sa robe qui laissa découvrir le temps d’un clin d’oeil, une culotte lie de vin rouge; sourire ensorceleur, jeu de jambes et bras captivant, frémissements d’épaule source de frisson; une ou deux fois, la danseuse ne lui parut que vêtue de lumière: habits transparents ou évaporés. À la fin du morceau elle alla s’asseoir. José la félicita de sa prestation, lui servit un verre d’alcool, alluma une cigarette qu’il lui tendit après en avoir tiré trois bouffées. Elle fuma, mais garda le tabac entre index et majeur. Assis dans un fauteuil, José regardait Rita, la contemplait; il était heureux qu’une si belle femme pût s’intéresser à lui qui au rebours des marins, n’avait même pas une occasionnelle à chaque escale. Le réveil sonna quatre heures: le chauffeur devait reprendre la route.

Arrivé vers quinze heures, monsieur Robert-Robin-Jocrisse Beurdin alias RRJB avait pris une douche, puis un repas, enfin filé chez sa mère après être allé ranger son camion au dépôt de l’entreprise où il avait pris les instruction pour la semaine à venir. Il passa le reste de la soirée avec sa mère, et ne rejoignit le lit conjugal que peu après minuit. Levé à dix heures le lendemain matin il se mit à éplucher les notes de service, puis établit son itinéraire en prévoyant les escales, les aires de repos et de sommeil, les imprévus de la route. À treize heures, on se mit à table. Après la sieste, RRJB s’occupa de la toilette de son camion, le bichonnant telle une poupée au point de le faire apparaître comme neuf. Pendant que Rita s’affairait dans la cuisine en compagnie de Marie son aînée, RRJB affalé dans le canapé regardait «Questions pour un champion» avec ses garçons. Le repas terminé, mère et fille faisant la vaisselle, le père et les garçons discutaient des chances de leur équipe de football favorite de grappiller encore quelques points au championnat de deuxième division. Après qu’elle a fini avec les tâches ménagères, Rita demanda à ses enfants de regagner chacun sa chambre, alors qu’elle allait se blottir sur l’épaule de son mari: dans le calme, elle voulait regarder le film du soir sur FR3.

- Tu me fais un câlin, mon chou?... supplia Rita. Les yeux rivés sur l’écran, son homme lui passa distraitement la main dans les cheveux. Mieux que ça! lui reprocha-t-elle.
- J’ai sommeil, répondit le mari.
-Chic alors!... On va au lit?...
- Si tu veux.
- RRJB! Qu’as-tu? Je ne te sens pas!grommela Rita.
- Tu ne me sens pas?... Je suis pourtant tout raide en toi?
- Ce n’est pas cela! Et tu le sais bien! Tu es comme ailleurs!
- Ailleurs?... Comment ça ailleurs puisque je suis en toi!

Exaspérée, de toutes ses forces Rita repoussa son mari qui de la position du missionnaire passa au décubitus; dix minutes plus tard, il ronflait.
Debout dimanche matin à huit heures, monsieur Beurdin accompagna Rita jusqu’à l’église pour la messe de dix heures, puis gagna l’entrepôt de son entreprise pour charger puis bâcher son véhicule. Après le repas, Monsieur fit une longue sieste car il devait démarrer à vingt-trois heures pour être à sa première destination à cinq heures. Il dormit jusqu’à vingt heures puis alla vérifier le bon fonctionnement des systèmes de marche et de contrôle de son camion, enfin mangea après sa douche. Sa femme lui ayant préparé tout ce dont il pourrait avoir besoin pour son confort durant la semaine, avant d’aller regarder un bout de film avec Rita notre chauffeur embrassa ses enfants qui montaient se coucher. À vingt-deux heures cinquante, RRJB déposa un baiser sur les lèvres de Rita, monta dans son camion après avoir de nouveau vérifié l’étanchéité et la solidité de la bâche, évalua la fiabilité du système de contrôle; à vingt-trois heures il démarra ainsi qu’il le faisait tous les dimanches le soir hors périodes de congé.

(La suite,  demain)

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