KONGO BOLOLO : L'AMER PATRIE (54)

Mambeke et son épouse prirent quelques jours de farniente à Mboka-Mokonzi-Mwasi (Cité-dont-le-chef-est-une-femme).


Après avoir goûté sans plaisir à la ripopée du Président du Parti Colonialité et Traditions, amuse-gueule grignoté dans un bar mal famé, Mambeke et son épouse prirent quelques jours de farniente à Mboka-Mokonzi-Mwasi (Cité-dont-le-chef-est-une-femme). Ils avaient choisi ce village du sud car c’était le seul du pays à être dirigé par une femme qui de surcroît, avait déclaré urbi et orbi son soutien à la candidature d’Aguaa ; cette prise de position avait notablement irrité Lopango, et vraiment déplu au Commandant qui jusqu’alors la tenait en grande estime. Et le nom de la cheffe, et l’appellation princeps du village avaient depuis longtemps disparu des mémoires : Mokonzi-Mwasi (La –Femme-Chef), d’un teint clair, si clair qu’on l’eût prise pour peule si elle avait été Aofienne, était une belle femme d’environ vingt-cinq ans ; on dit que venus de Zuagee, ses grands-parents étaient Djem ; nul document ne le prouve ni le dément mais son teint semble le confirmer. À la fois maternante et directrice, elle parlait peu, calmement mais écoutait beaucoup, longtemps ; dans sa méthode de gouverner elle préférait l’autorité de l’argument à l’argument d’autorité. Elle avait quitté l’école à dix ans au CEII, classe de fin d’études dans son hameau.

Pendant quelques années elle resta célibataire, ce qui fut l’objet d’étonnement et de suspicion de la part des hommes voire de certaines femmes : « Comment se fait-il qu’une aussi belle fille ne couche avec aucun homme ? Aurait-elle quelque défaut caché ou vice inavouable ?... » s’interrogeait-on de-ci de-là. Elle envoyait promener tout ce monde, ou faisait la sourde oreille. Femme célibataire âgée de seize ans, elle hérita de la charge de cheffe d’un hameau de cinquante âmes à la mort de son père. Première artisane zélée de l’application de la directive - -une famille un w.-c. , un w.-c. par famille - - émise par le docteur Espérantus, peu après son accession au pouvoir elle instaura mokolo mwa kombo (la journée du balai), jour de propreté ; le samedi, tous hommes et femmes devaient désherber, nettoyer chacun devant et autour de chez soi ; ce qui valut à l’agglomération les félicitations du lieutenant Giard qui la citait en exemple partout lors de ses tournées. Durant l’un de ses rares séjours à Ueso, elle eut le loisir d’admirer le parc de la résidence du Gouverneur. L’Indigène chargé de l’entretien lui assura que toutes ses fleurs venaient du jardin d’acclimatation tenu par monsieur Lhuilier l’ingénieur agronome. Elle prit son courage à deux mains et franchit le seuil du bureau du Blanc priant celui-ci de bien vouloir lui donner quelques plants pour agrémenter son hameau ; qu’une Indigène vivant en pleine forêt vînt lui demander des fleurs ce qu’aucun Evolué n’avait fait jusqu’à présent, parut si invraisemblable à monsieur Lhuilier qu’il n’en crut pas ses oreilles : il fit répéter la dame afin d’éviter tout risque de malentendu. « Je vous l’apporterai moi-même à votre village répondit l’ingénieur agronome. » Chose promise, chose due ; le jardinier arriva avec des pieds de bougainvillées, d’hibiscus, d’alamandas, mais aussi d’arbres fruitiers : avocatiers, corossoliers, goyaviers. Le hameau si propret lui sembla de guingois avec ses tata (groupe de cases dans une parcelle close) séparés les uns des autres par des ruelles tortueuses. Dans la conversation qu’il eut ce soir-là avec Mokonzi-Mwasi, monsieur Lhuilier lui soumit un plan d’urbanisation ; question de rendre le village encore plus beau, de le transformer en une cité rayonnante en rayon de roue carrée dont le moyeu serait la résidence de la Cheffe face à La Case de passage. Trois jours plus tard, la proposition du Blanc fut portée à l’appréciation des villageois ; si la plupart des femmes l’approuvaient, nombre d’hommes n’y voyaient que surcroît de travail et de peine inutiles ; mais Dieu merci il s’en trouva tout de même un petit nombre d’entre eux dont Esitani alias Stanislas le tailleur du village et Monsieur Katang ex-tirailleur sénégalais venu faire une visite à un cousin qui appuyèrent la Cheffe afin qu’elle emportât la décision. Aguaa ajouta son grain de sel deux semaines plus tard après un entretien avec Katang : il préconisa que toutes les cases soient désormais non plus en terre battue mais en brique sèche. Suggestion suivie de grognements masculins et félicitations féminines. Soutenu par ses amis Esitani qui avait quelques notions de maçonnerie apprises auprès de Frère Alexandre à l’église catholique de Ueso, appuya fortement l’idée qui finit par être adoptée après plusieurs jours de débats. Grâce au manuel d’agriculture offert par monsieur Lhuilier lors de son voyage, Mokonzi-Mwasi fit peu à peu abandonner la culture itinérante sur brûlis pour les méthodes plus modernes : gain de temps et de rendement. Visitant les lieux lors d’une de ses tournées le docteur Espérantus qui avait tant de peine à faire passer son message sur la rupture de la chaîne épidémiologique du péril fécal fut si ému qu’il conseilla à la cheffe de creuser un puits ce qui ferait gagner une demi-journée de travail aux femmes astreintes à la corvée d’eau : il leur offrit une pompe aspirante-foulante de marque Japy, les tuyaux et le robinet nécessaires. Grâce aux connaissances acquises dans le service du génie alors qu’ils étaient tirailleurs sénégalais, Aguaa et Katang aidés par Esitani construisirent un château d’eau de dix mètres cubes ; nombre de femmes incitèrent alors leurs époux à venir habiter Mboka-Mokonzi-Mwasi. Au bout de quelques années le hameau tripla sa population et perdit son nom pour n’être plus appelé que par Mboka-Mokonzi –Mwasi.

Le Commandant voulut en faire une vitrine de sa politique aussi décida-t-il d’y fêter l’anniversaire de l’arrivée du premier Blanc à savoir Jacques de Brazza, en cette partie du pays. Pour l’occasion Mokonzi-Mwasi commanda une tenue de fête à Esitani. Une semaine avant les réjouissances, dernier jour d’essayage ; un ravissant chemisier mettant en valeur sa poitrine et soulignant sa taille, un pagne au bord vertical orné de fioritures jamais vues.

– Il te plaît ce costume ? lui demanda le tailleur.

– À moi, sans aucun doute ; mais je ne peux en présumer l’effet sur l’assistance.

Cinq jours après la fête, Mokonzi-Mwasi vint remercier Esitani qui taillait un pantalon dans sa boutique.

– Vous êtes un vrai génie ! Les Evolués et leurs épouses, tout ce monde venu de Ueso n’a eu de cesse de me harceler sur l’identité de mon couturier.

- Avec une fille si bien faite telle que toi, c’eut été sacrilège de manquer son coup ; j’ajouterais que même avec beaucoup de bonne volonté, le pire des bricoleurs aurait échoué à rater la confection de n’importe lequel de tes vêtements.

Mokonzi-Mwasi le quitta en souriant. Quelques semaines plus tard alors qu’ils se retrouvaient tous seuls sur un chantier lui élevant un mur elle plantant des fleurs, Esitani lui dit :

- Je te pose La Question.

– Je te désire lui répondit-elle mi- amusée, mi- sérieuse.

Six mois après, ils se marièrent selon la loi coutumière. C’est donc fuyant le tumulte de Mokeko et Ueso, que Mambeke et Apendi arrivèrent dans ce fameux village. Le chemin pavé de pierres plates irrégulières qu’ils empruntèrent montait vers La Case de passage en serpentant entre arbres fruitiers et fleurs parfois dissimulées par de gros rochers. Du sommet de la butte coulait une source alimentant le ru qui accompagnait le sentier de la place A-Ndang à la maison des visiteurs où table et couvert étaient gracieusement mis à la disposition des hôtes de passage. Veille de retour à Mokeko : journée d’adieu à Mokonzi-Mwasi et à Esitani en leur offrant à l’une un très beau pagne Superwax et un livre sur les us et coutumes kwil selon Gooagoa, et à l’autre une chemise et un recueil de patrons ; mais au cours de la conversation Mokonzi-Mwasi leur signala la venue de Katang sur place le lendemain après-midi ce qui suffit pour retarder le départ. De toutes les interventions publiques de Katang, celle à Mboka-Mokonzi-Mwasi marqua la journaliste. Argant de son désir de bien connaître les acteurs politiques du pays, le cousin demanda à la journaliste de lui permettre de lire l’article avant expédition au journal.

(La suite, prochainement)

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