APRÈS LE BOGANDA SECOND. (16)

En son centre, l’honneur de la cimaise revient à l’affiche grandeur nature d’une gloire du pays ; elle fut il y a de cela quelques années, déclarée la plus belle fille de la République. Portant le beau nom d’Euphrosyne déesse de la joie à son paroxysme, c’est une jeune femme à peine éclose mais déjà épanouie comme on le dirait d’une fleur : au sommet de son éclat.

Mon demiard vidé, je me plains, et on me ressert aussitôt. Ocre, rose, blanc et gris, un grand mur fait de galets et de granit rapportés de Bretagne ou d’Auvergne, et disposés en couches séparées par des strates de briques en panneresse ou, côté rue en aboutisse maintenues par un mortier d’argile et de paille recouvert d’un enduit bleuté s’élève à ma gauche. En son centre, l’honneur de la cimaise revient à l’affiche grandeur nature d’une gloire du pays ; elle fut il y a de cela quelques années, déclarée la plus belle fille de la République. Portant le beau nom d’Euphrosyne déesse de la joie à son paroxysme, c’est une jeune femme à peine éclose mais déjà épanouie comme on le dirait d’une fleur : au sommet de son éclat. Je me sens ragaillardi presque conquérant promenant le regard d’un empereur sur son empire. Fée jaillie de quelque brume ou apparition onirique, elle est d’abord forme, silhouette d’allure féminine. Je n’entends pas ses pas bien que les fenêtres soient grand ouvertes. La première chose qui attire irrésistiblement mon attention est ses jambes : depuis, je comprends de mieux en mieux le fétichisme attaché à quelque partie du membre inférieur. De mon point d’observation, je ne puis distinguer la couleur de ses souliers ; plutôt sombre à ce qu’il me semble. Ce sont des chaussures de sortie à très hauts talons avec double bride se croisant sur le pli de la cheville, maintenant la mortaise tibiale, stabilisant la marche. Perchée telle une funambule, elle avance tête haute hanches ondulantes, évitant soigneusement l’herbe humide qui embourbe, le pavé glissant, de la chaussée le revêtement lacéré de crevasses-prisons. Qui ayant entr’aperçu sa démarche, cette facture exclusive de se mouvoir, manière unique de poser un pied devant l’autre tout en balançant avec grâce les bras ne souffrirait un bref séjour en Enfer, ô grands dieux ! 

« Euphrosyne !... de mon trottoir a crié un jeune homme. » 

Instinctivement je regarde la photo sur le mur puis reporte mes yeux sur la jeune femme : c’est elle. Vraiment ?... pas l’ombre d’un doute. Euphrosyne : une des trois Charités, symbole de l’allégresse, virtuelle fille de Zeus et d’Eunomia déesse l’ordre légitime et de la conduite juste ? Sœur d’Aglaé l’ornement et de Thalie l’abondance ? Fille supposée de Romulus, ou réelle de Paphnuce d’Alexandrie ? Fille de Dieu de qui Paphnuce ne fut que l’instrument puisqu’elle ne put être conçue qu’après l’intense prière d’un higoumène ? Alias frère Smaragdos,  sainte Euphrosyne d’Alexandrie gagna dans sa onzième année la coupe d’or de la ville pour avoir répondu juste aux questions énigmatiques posées par les magistrats de la cité :                                                                                  

*«  Né d’un père lumineux, je suis l’enfant noir qui fait pleurer sans chagrin, l’oiseau sans aile  capable de voler jusque dans les nuages ; qui suis-je ?                                                                        

*Fils de ma mère, je n’en suis pas néanmoins le père de celle-ci ; qui suis-je ?                                    

*La ville d’Alexandrie voudrait récompenser les citoyens Antipater, Thémistius et Nicomède qui lui ont rendu d’éminents services dans des registres différents ; le trésorier doit remettre à Antipater le même nombre de pièces d’or ou d’argent qu’à Nicomède plus le tiers de ce qui reviendra à Thémistius, à Nicomède la même somme qu’à Thémistius plus le tiers de ce qu’a reçu Antipater, or Thémistius recevra dix pièces plus le tiers de la part de Nicomède. Combien de pièces d’or et d’argent le trésorier devra-t-il débloquer et remettre à chacun en sachant qu’une pièce d’or vaut deux pièces d’argent ? » Elle répondit : « la fumée » pour la première question, « le jour » pour la suivante, enfin « vingt-deux pièces d’or et une pièce d’argent à Thémistius, trente-sept d’or et une d’argent à Nicomède, et enfin quarante-cinq d’or à Antipater ; soit cent –quatre pièces d’or et deux d’argent. »

Il faut dire que fille de riche, l’enfant avait reçu une solide éducation en mathématique, musique et danse. Hélas ! Hélas ! Trois fois hélas !... impardonnable dommage à l’encontre de la gent masculine, elle sacrifia sa virginité à Jésus. Femme travestie en homme pendant trente-huit ans afin de vivre sa foi ? Homme redevenu femme durant trois jours dans le but de consoler son père qu’il convainquit de constater de visu en procédant par lui-même à la toilette de la dépouille de celle qui se présentait comme sa fille, la véracité du genre de celle-ci ? Assurément les Euphrosyne sont sphinges incarnées.  De surcroît on les dit un brin hystériques, quelque peu dissimulatrices et castratrices.

Je n’aime point cela : il me faut lui trouver une autre appellation. N’est-elle pas fille du 1er janvier, à cheval entre ce qui a été et ce qui sera ? De ce nom que j’entends pour la première fois je veux faire quelque chose de nouveau m’appartenant en propre insu de tous, l’intéressée comprise ; secret à ne partager qu’avec mon verre de boganda ; aussi, ayant pris chaque lettre de ce prénom à la forme alléchante mais au fond repoussant, l’ai-je lancée en l’air au milieu de ses congénères de l’alphabet, puis multipliant certaines et mélangeant le tout tel un jongleur magicien, ai-je recueilli Rose Irène Sophie. A-t-elle souri à l’appel de son oxymore prénom originel? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non ; j’aurais tant voulu la voir à défaut de l’avoir, cette esquisse de souris. Ah, le veinard !... Un collègue de travail, un ancien condisciple, un ami de son frère peut-être ? Un cousin assurément. Pour rien au monde il ne pourrait être un amant, même du temps de son adolescence : ceci est simplement inconcevable ! Une fille si belle ne doit pas avoir d’amant. Je lui concède volontiers des soupirants, maints soupirants ; mais d’amant, jamais !... Ce serait peccamineux que de la toucher ! Va-t-elle l’embrasser ? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Elle lui tend une main droite qu’il s’empresse d’effleurer avidement de ses lèvres barbouillées de je n’ose imaginer quelle souillure : disparate à l’état pur. Ah, si je pouvais lire leurs regards ! Connivents ? Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Ils échangent quelques mots... d’amour ?... Peut-être bien que oui, j’ose espérer que non. Ils se séparent : grand soulagement.

Quittant cet importun, elle approche de mon poste d’observation, devient sirène un bref instant : bras et coudes au corps, jambes semblant accolées. La minute d’après, son chemisier blanc ourlé de rouge au col et aux manches la moule, affine sa taille surlignée par un ceste de Vénus coquelicot, lui galbe la poitrine et souligne les hanches. Dans leurs mouvements membres supérieurs et inférieurs alternent. Devenant de plus en plus gris, je ne puis dire assurément si sa jupe vêtement féminin par excellence est noire ou grise. Le regard lointain le pas égal, elle passe devant la première fenêtre du bar ; puis la voici de profil tournant lentement la tête comme pour me regarder, me chercher. Sa belle poitrine s’offre à moi de trois-quarts. C’est une vraie femme : ni cougar se faisant passer pour une boutonneuse, ni surannée resquillant dans l’adolescence. Une vraie femme avec toutes les bosses et tous les creux nécessaires, toutes les courbures requises, et là où il le faut ! Tête haute, jambes en longs fuseaux qui entre deux pas forment un V renversé, elle se fait porter par Vénus. Ses bras et avant-bras droits, lombes et buste dessinent un éphémère losange parfait tandis que la verticale tangente à sa fesse tombe d’aplomb sur le talon de sa jambe arrière. C’est une abrocome : naturellement longs sans escroquerie, ses cheveux tressés en queue de cheval me sont fontaine se déversant dans le canal de sa colonne vertébrale. Bouche bée, hypnotisé, agrippé à mon verre je la suis des yeux alors qu’elle s’engage dans l’impasse du Chemin de l’Espérance, m’émerveillant du va-et-vient de sa tresse, du jeu de bascule de ses hanches, imaginant les vidange et remplissage de ses fossettes de Michaelis. Euphrosyne Rose Irène Sophie. Je l’aperçois de face, la vois de profil, la perds de dos tout en l’accompagnant du regard vers sa destination : le 69 de l’impasse du Chemin de l’Espérance.

Toi, moi : néant, éternité. Lever son verre signe une victoire réelle ou fictive devant une épreuve physique, intellectuelle, morale, rituelle ; me voici gobelottant : mon sixième. Ce n’est pas encore la biture express ni, du moins l’espéré-je ainsi, déjà les premiers pas vers une inéluctable dipsomanie ; mais tout de même... point de doute : seule la propination s’avère difficile car il est plus facile de résister à son premier pichet de boganda qu’aux seconds ; mais quel exploit fêté-je ?... celui d’avoir débusqué mon délire œnolique ?...

                                                                                                    Dimanche, 22 septembre 2013.

 

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