KONGO BOLOLO : L'AMER PATRIE (55)

Ancien d’Indochine où il fut décoré croix de guerre sur le théâtre des opérations, bien que natif de Sèèb, Katang était tirailleur sénégalais pour l’armée française. Selon lui, Mègwakènèbum était frappé d’une entité clinique de plus en plus fréquente appelée strabisme politique divergent : il lorgne le passé mais croit voir le futur.

« Katang.
Ancien d’Indochine où il fut décoré croix de guerre sur le théâtre des opérations, bien que natif de Sèèb, Katang était tirailleur sénégalais pour l’armée française. Lors de son voyage pour Saïgon et au-delà, il fit escale en Métropole à l’aller comme au retour ; parenthèse enchantée où il put sans crainte de l’Enfer, goûter au fruit défendu en s’offrant à Bordeaux et Marseille autant de péripatéticiennes que lui permettait sa solde. Témoins impuissant et incrédule lors de la reddition à Diên-Biên-Phu , il fut libéré peu après : contre toute logique coloniale, il espéra que « La France (qui) aime ses colonies comme une mère aime ses enfants » lui serait reconnaissante de son dévouement ; or si un citoyen a des droits, un sujet n’a que des devoirs ; il était sujet français : en toute logique le dédain remplaça la reconnaissance ; alors pour se donner une raison de vivre, il se mit à boire plus que de raison. À juste titre les colons le méprisaient tout en le craignant : ils se méfiaient de lui qui avait vu le Blanc nu, tremblant de peur ou de plaisir : intolérable !... Après sa démobilisation il avait enseigné quelques années à l’école officielle puis avait été licencié à cause qu’on lui avait reproché son mauvais esprit ; de l’école de la mission catholique apostolique et romaine de Liueso, il avait démissionné pour incompatibilité de philosophie. Avec l’aide d’Aguaa son camarade de chambrée à Dalat au Vietnam, il avait rédigé et dirigé quelques journaux mort-nés, écrit des livres invendus, délivrés des pamphlets inaudibles. Chaque échec l’aspirant vers une dipsomanie de plus en plus profonde il finit par solliciter une place de kapita à la palmeraie de la CFHBC de Mokeko où il retrouva Aguaa mis à la porte de l’enseignement public en raison ’’de diffusion d’idées subversives ‘’. Tous deux fondèrent un syndicat qui bientôt prit les allures de parti politique : Le Programme Commun des Travailleurs pour ‘’ être toujours là où le plus fort écrase le faible’’ ainsi qu’il y a longtemps l’avait préconisé Louise Michel.

Tôt le lendemain, des campements et hameaux, femmes et hommes descendirent écouter Katang le parésiaste qui bien que non-candidat n’en continuait pas moins d’enchaîner harangue après harangue, parlant une langue en rupture avec les conventions passées et à venir, offrant des discours de lumière qui éclairaient les cicatrices toujours béantes bien que pansées. Il portait en lui une inépuisable réserve d’humiliation, de rage et de frustration accumulées depuis deux générations, avançait à contre-courant, rabotait à contre-fil, caressait le Commandant et les Evolués à rebrousse-poil. Sa pensée interrogeait l’avenir et contestait le présent en prenant le passé pour fondation ; elle ôtait la peur de penser par soi-même. Sous des applaudissements nourris et prolongés, il est monta en chaire :

‘’- Nous sommes ici pour dire ou entendre la vérité mais non pour plaire : Laadum est le fantôme impénitent hantant routes et rivières, villes et villages de ce pays. Afin de le conjurer certains tel monseigneur Nganga Ellie offre la piété comme refuge tandis que d’autres à l’instar de Mègwakènèbum exhortent à la résignation. Devrais-je vous préciser que ce dernier est depuis toujours frappé d’une entité clinique de plus en plus fréquente appelée strabisme politique divergent ? Il lorgne le passé mais croit voir le futur : une fine analyse de son dernier laïus à Zulabot montre que l’ossature de ce prône n’est qu’ossuaire d’un charnier, le colonialisme. Quant à Vidimus C-J. Lopango humeur de suffusion de l’idéologie coloniale s’épandant dans le corps social indigène, il demeure malgré ses vives dénégations, la copie vidimée de l’ordre établi qui trace la ligne de partage des eaux, ligne de crête d’où une fois née, l’Histoire se fait broyer par la Géographie ; les aïeux disparaissent brutalement de toute mémoire sous le suffocant nuage de fumée jailli de la gueule des canons. Officieux rédacteur en chef de « Liaison», usine à fabriquer des idées mercenaires chargées d’enrober de miel les méfaits de la colonialité, il s’y acharne à nous faire oublier ce que nous devons retenir.

À quel temps de l’indicatif peut-on encore conjuguer les verbes lorsqu’on est, Lopango ou Mègwakènèbum, condamné à une mort historique imminente ? Ni le présent car en vérité on n’est plus, ni le passé composé parce qu’on n’espère plus en aucune thérapeutique connue ou miraculeuse, ni l’imparfait ni le passé simple très dépressiogènes, encore moins le futur simple à cause que, cadavres gisant dans les placards de monsieur le Commandant, on se sait damné; pendant ces dernières minutes d’agonie on ne peut plus utiliser que le futur antérieur, temps de nostalgie par excellence. Si comme nous le pensons la lutte pour la démocratie commence à la maison, comment faire crédit à ces tyrans domestiques démocrates de tribune ? Le Programme commun des Travailleurs sait que celui qui attend l’eau du ciel en saison sèche, mourra de soif : c’est à présent qu’il nous faut creuser notre puits, dessiner une géographie de la résistance afin que chacun de nos mots leur devienne pilori, chacune de nos phrases, tombe.

Dans leur grande sagesse, les Anciens nous l’indiquent : la connaissance incline à la modestie ; or le savoir de l’Evolué n’a d’égal que l’arrogance de cet Indigène , arrogance confortée par une myopie culturelle doublée du strabisme divergent de leurs mandants qui formatés par une éducation minuscule ne livrant qu’une vision nombriliste de l’être humain s’avère incapable de discerner l’unité essentielle de l’humanité dans la diversité des humains. Les Indigènes attendent tout de la nature, les Evolués des nouvelles divinités, les Colons des sciences et techniques ; méconnaissance de la réalité ambiante pour les uns, recherche irrépressible de protection pour les autres, omnipotence illusoire quant aux derniers ; à la cadence où on la détruit, bientôt la nature telle que nous la connaissons ne sera plus qu’un souvenir à ranger au rayon des antiquités ; les divinités nouvelles sont mort-nées, et si nous n’y prenons garde, les sciences et techniques seront la source de nos plus grands maux. Péniblement, la vérité défriche toute seule son chemin ; le mensonge ne peut se passer d’auxiliaires que sont Mègwakènèbum, Lopango, le Commandant...et tous les autres, promoteurs d’une société léonine; quand tout tombe en déliquescence, ces agents de la colonialité s’accrochent à un rituel vide de sens tels des naufragés à un salvanos.

Heureusement...

– La lutte continue, Camarade !... conclut la foule sous les ovations.’’

Tandis que sa voix résonnait encore dans les oreilles, Katang descendit de tribune. »


Dès le lendemain après-midi, la journaliste prit langue avec notre orateur au bar Yanga 13. Autant Aguaa était mesuré dans ses propos et plus abstème qu’un imam, autant citerne sans fond, Katang s’avérait parrésiaste même au péril de ses intérêts ; néanmoins tous deux formaient un tandem très agoniste. Madame Apendi commanda un litre de boganda, et Katang demanda quatre verres pour deux ; il les remplit tous, en servit un à son interlocutrice, garda les autres pour lui, puis s’expliqua :

- Le premier est dédié à nos retrouvailles car voici cinq ans que nous nous sommes rencontrés la première fois, c’était à Ueso-Mokè. Le deuxième est destiné à l’oubli de toutes les misères subies, et le dernier ouvre la porte à tous les possibles nés de la lueur de l’espoir qui point pour le plus grand nombre.

- Pourquoi vous Président du parti, n’en êtes pas le candidat ?

- Avant que de vous répondre je boirai ma premiére gorgée pour le plaisir d’oublier, la seconde pour la douleur du souvenir, et la dernière pour le bonheur de partager. Je vis le plus souvent à Uèso où tous les tribunaux sont fermés à midi car dès treize heures arrivent de Bomasa, Gatongo, Swaswa et Djaka des dames-jeannes de molèngè ; Ueso entre en impesanteur. Pour la défense de l’honneur de cette ville je dirai que selon Hérode, déjà les Perses de son époque délibéraient toujours deux fois sur chaque affaire ; une fois à jeun, l’autre saouls ; si les deux conclusions s’avéraient identiques, l’affaire était entendue, le jugement retenu. Le molèngè sève du palmier raphia a ses virtuoses, ses sommeliers, ses goûteurs, ses poivrots ; j’ai transité par toutes ces étapes, escales permettant d’admirer le paysage, d’explorer les usages ; in fine, j’ai trouvé ce breuvage vin pour femme ; il m’a donc fallu quelque chose de fort, de viril. Mon premier verre de boganda fut avalé clandestinement, c’est-à-dire à l’insu de mon épouse ; je m’en sentis bien, très bien ; légère euphorie libérant la parole, estompant la frustration ; on en oublie le Commandant, le Gouverneur général ou non, le Ministre des colonies, le gouvernement de la Métropole ; autrement dit la chicotte, les corvées ; plus d’Indigène, plus d’Evolué, rien que des Macaques face à l’Homme. C’est en Indochine où j’ai rencontré Aguaa que j’ai commencé à boire : occupation favorite entre les attentes baignant dans une intolérable incertitude et les moments d’intense activité où l’issue du combat peut basculer d’une minute à l’autre, et la vie s’arrêter d’un instant au suivant ; il fallait tuer le temps avant qu’il ne nous tue. Peu à peu cette habitude mua en plaisir puis désir instinctif, ardent, aliénant. Cet amour tyrannique pour l’alcool femme commune entretenue par la peur de la mort, mais rempart contre une prise de conscience de l’absurdité et de l’iniquité de cette guerre position jugée délétère par les officiers, a engendré un comportement bibitoire qui a commencé le jour où confronté à la même mort que les Blancs sur le champ de bataille, se révéla devant moi mon impuissance face à l’injustice coloniale. Le boganda commence par m’impulser un regain d’élan vital puis il me procure un grisant impetus, et finit par m’éreinter. Après quelques minutes, je le sens s’insinuer avec insistance dans mon corps qu’il imprègne avec justesse au début, pour s’installer ensuite avec tyrannie. Prévisible et attendue, ma déchéance progressive est inéluctable mais c’est la seule arme à ma disposition pour lutter contre ma profonde dépression réactionnelle à mon impuissance face à l’humiliation quotidienne que nous subissons. Parfois je m’écroule de sommeil, des fois je passe des nuits blanches ; mon hypermnésie du début a peu à peu fait place à une amnésie de plus en plus fréquente, au moins pour les faits récents. C’est en voulant gagner ma liberté que je l’ai perdue. J’ai établi une relation sadomasochiste avec l’alcool : je sais qu’il me mène à ma ruine, mais je ne peux m’en passer ; je l’aime, elle qui a tissé autour de moi une prison dorée seul endroit où je me sens vraiment libre. Souvent, il m’arrive d’être saisi d’une angoisse mortifère ; alors mourir pour mourir, autant le faire pour l’alcool ! Il y a de cela quelques années, mon épouse ou plus exactement mon ex-épouse m’a posé un ultimatum : « Le boganda, ou moi ! » Sans hésiter une seconde j’ai répondu : « Ce sera lui ! » Elle est partie pour toujours me laissant ma bouteille dans les bras ; désormais je baise avec celle-ci. Persuadé qu’il s’agissait pour ma femme enfin mon ex-femme d’une réaction épidermique, j’ai d’abord cru à une blague de mauvais goût ; monsieur Makaya mon compagnon de beuverie bien plus souvent ivre et violent de surcroît a toujours son épouse qui n’est pas partie, qui ne l’a pas abandonné comme malpropre. Il est vrai qu’elle est maîtresse-femme menant son mari à la trique. La mienne m’a informé qu’elle ne pouvait plus supporter ma jalousie maladive, -- et moi qui croyait la jalousie preuve d’amour, en suis pour mes frais ! Elle ne souhaitait pas vivre de désillusions même si parallèlement elle constatait croître sur moi son pouvoir castrateur d’autant plus vite que ma libido sombrait dans les abysses malgré mon désir de plus en plus vif. Les premiers temps je dégustais le boganda, restant des heures devant mon verre ; à présent aussitôt servi, aussitôt bu. À quoi ressemble vraiment la flaveur de cet alcool de maïs que j’ingurgite tous les jours ou presque ? Je ne saurais vous le dire mais je sais qu’après avoir biberonné, je me sens bien, sûr de moi, capable d’affronter toute difficulté ; à jeun je suis démuni, totalement désarmé ; c’est pourquoi j’ai proposé au parti que ce soit Aguaa qui défende nos couleurs à ces élections, qu’il y tienne les promesses trahies par nos aînés.

(La suite, prochainement)

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