D'UN REGARD À L'AUTRE

La Loi est : « LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. » « La Liberté est un mot, l’Egalité une chose »; mais la Fraternité, qu’est-ce à dire ? LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE : ces trois notions ne sont pas similaires : les deux premières décrivent des DROITS, la troisième un DEVOIR.

 

 REGARD D’OMNIPRATICIEN

 Un après-midi, c’était  un jeudi je crois, je vis débouler en mon cabinet Farid, un jeune basané type maghrébin :

- Il faut me donner des cachets pour me calmer, Docteur !

-Vous calmer ? Pourquoi Monsieur ?

- Parce que je viens de donner un coup de boule à mon chef d’équipe. Je travaille dans une petite entreprise du bâtiment : cinq salariés sur le chantier, une secrétaire-comptable au bureau. Chaque fois que que’que chose ne va pas, c’est toujours de ma faute ; et vas-y avec des feignants, des sales bougnoules, des putains de bicot etc., etc. J’ai toujours fermé ma gueule : c’est très difficile d’avoir du travail, alors les patrons et les petits chefs, ils en profitent ; aujourd’hui, il a recommencé ; et feignant, et sale bougnoule et putain de bicot ; et puis il a ajouté : « Si t’es pas content, retourne dans ton pays ! Là, mon sang n’a fait qu’un tour : un coup de boule, et le chef par terre ; mon pays c’est où ? Je suis né ici ! Mon père est né ici, ma mère aussi ! Mon grand-père paternel était un harki de l’armée française !... Mon pays c’est où ?... Docteur ! 

La gauche gouvernait la France : cadeaux juteux au patronat,  xénophobie et racisme  allaient bon train, les premiers à la télévision, les autres loin des caméras.

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- Voilà Docteur, Stéphane ne veut plus aller à l’école, me dit une mère élevant seule son garçon de dix-huit ans élève au  lycée Blaise Pascal; elle sortit peu après de la chambre.

- Pourquoi ne veux-tu plus aller à l’école Stéphane ?

-Ecouter  Docteur, ça me fout la rage de voir ma mère bosser comme ça, se lever à quatre heures du mat’ par tous les temps : neige, pluie, froid ; pour gagner quoi ? Des prunes ! Ça me fout la rage de savoir que chaque jour elle est humiliée par des cons simplement parce qu’ils sont riches, et elle pauvre ; et moi je suis là, le cul sur une chaise au chaud à écouter les conneries des profs. Si j’arrêtais l’école, je pourrais faire de l’intérim’, elle pourrait se reposer, ou même aller en vacances sur un terrain de camping, répondre au patron qui l’insulte au lieu de se taire la peur au ventre d’être licenciée. Croyez-moi Docteur, ça me fout la rage d’être là à ne rien faire alors que ma mère bosse comme une dingue

La droite venait de rafler la mise : place à la France qui gagne.

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-- Il faut l’engueuler Docteur ! lui faire la morale ! Il boit trop ! m’exhorta Eva parlant de son époux  au regard de chien battu, et vautré dans un canapé avachi.

- Quand avez-vous fait l’amour la dernière fois Madame ? Lui demandais-je.

- Euh !... ça fait longtemps.

-Tu peux même dire très, très longtemps, renchérit le mari.

- Savez-vous Madame que c’est important cette affaire-là ?

- Très, très important ! insista l’époux.

- Oui docteur, je sais que c’est important mais vous les hommes, vous ne pensez qu’à ça ! À vrai dire docteur, je n’ai pas la tête à ça : trop de soucis ces temps-ci. À  l’usine, on ne parle que de licenciement, et mon fils aîné qui ne trouve pas de boulot, et sa sœur qui parle de divorcer, et lui-là qui tourne en rond du matin au soir un verre à la main ; et puis Docteur, comment faire l’amour avec un homme qui pue le vin comme un clodo ?

- A-t-il toujours bu, Madame ?

-Un verre par-ci, un verre par-là ; pas grand-chose en fait, mais depuis qu’on l’a obligé de rester à la maison, ça ne va plus, plus du tout, alors plus du tout !

- Comment a débuté cette histoire, Madame ?

- Dans sa boîte, pas de syndicat ; le délégué du personnel est nommé par le patron. Quand les socialistes sont arrivés au pouvoir,  mon mari a déclenché un mouvement de grève pour faire respecter les règles de sécurité, et a menacé de faire venir l’inspecteur du travail ; il faut dire que pour augmenter les cadences, le patron avait depuis des années  ôté tout le système de sécurité. En attendant son heure, le patron a cédé. Deux mois après, il s’est passé des trucs bizarres, il a été licencié pour faute lourde ; lui parle de licenciement abusif, l’affaire est aux prud’hommes ; depuis il tourne en rond à la maison, toujours un verre à la main.

- Que dîtes-vous de tout ça, monsieur Martin ?

- J’ai tout raté, Docteur : après vingt-cinq ans, être foutu à la porte comme un malpropre ? et ma fille qui ne m’écoute pas ! Plusieurs fois, je lui ai répété qu’on ne traite pas un homme comme elle le fait ; peine perdue ; et ma femme que j’aime, et qui m’ai défendue ! Qui va me consoler, Docteur ? Qui va me dire que je ne suis pas le plus nul des nuls, si ma fille ne m’écoute pas, et que ma femme me méprise ?...

Loin des discours officiels, loin des caméras, la détresse humaine creuse irrémédiablement son sillon, ravinant dans la pauvreté une tranche de la population qui à défaut de transmettre appartements, châteaux ou actions, lègue l’assistanat social d’une génération à l’autre et, ainsi que l’avait constaté dans De Die welt Kurt Beck alors chef du parti social-démocrate allemand, « Il y a beaucoup trop de gens en Allemagne qui n’ont plus la moindre chance de s’en sortir. Ils se sont fait une raison. Ils s’en arrangent  matériellement et souvent culturellement… Pour eux tous les jours se ressemblent car ils dorment beaucoup et regardent beaucoup la télé…Leurs enfants jouent toute la journée à la game boy, ils fréquentent  au mieux le collège, --- en admettant qu’ils aillent à l’école. C’est la nouvelle couche des défavorisés ». Pour ces gens qui forment une couche mais non une classe sociale, la gauche et la droite, c’est pareil : unis non par  un milieu social mais par un statut social, ils constituent  un grand défi pour les syndicalistes ; comment dans un pays comme la France où les solidarités ne sont plus que cosmétiques, allier un jeune cadre de la bourgeoisie moyenne qui galère de petit job en petit t job, et le jeune tôt déscolarisé courant les boîtes d’intérim’ ? Les pauvres d’aujourd’hui n’ont pas de voix ; certes, il existe bien un syndicat CGT des chômeurs, mais son influence sur la marche des événements ne compte que parce que c’est la CGT, mais non  puisque c’est un syndicat ; comme disent les jeunes, les pauvres jouent perso : chacun pour soi, Dieu contre tous ! Ceci arrange  bien les détenteurs des pouvoirs qui ont atomisé la société en la parant de l’hypocrite manteau de liberté. Les pauvres ne sont pas fiers d’être pauvres comme jadis on l’était d’être ouvrier ; d’ailleurs, comment peut-on oser d’être pauvre dans un pays riche ? S’ils en sont arrivés là c’est forcément leur faute : «  Bats ta femme, si tu ne sais pourquoi, elle le saura ».

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Deuxième ou troisième mardi du mois de mai, entre dans  mon cabinet,  un homme de trente-cinq ans, type juif séfarade, nom banal,  -- Dubois, Deschamps, ou peut-être Dupont--, l’air peu rassuré, nerveux, mains  moites et tremblantes.

- Veuillez prendre la peine de vous asseoir, Monsieur. Quel vent vous amène ?

- Voilà Docteur… Je ne suis pas  malade mais… avez-vous quelques minutes pour m’écouter ?

-Une heure, deux heures, trois heures si vous voulez.

-Bon … D’abord, je dois vous dire que ce n’est pas simple ; je ne sais pas quel bout commencer.

- Respirez profondément trois fois de suite, puis laissez échapper les mots en roue libre.

- Après l’armée, j’ai demandé à travailler dans la police, j’y suis depuis quinze ans ; j’ai toujours travaillé en banlieue parisienne d’où j’ai demandé une mutation hors d’Île de France: je ne  suis dans votre secteur que depuis peu. Le nom que je porte, n’est pas mon nom de naissance, c’est celui du mari de ma mère. D’abord, je vais vous dire pourquoi j’ai demandé à quitter la région parisienne.  Chaque fois que j’allais en patrouille dans les cités, je tentais de créer une relation amicale avec les jeunes ; ceci me valait systématiquement, quolibets de mes collègues, reproches de mes supérieurs : « Qu’est-ce  qu’ t’as à être gentil avec tous ces cons de bougnoules ? tous ces fils de putes ? Pour eux, un seul discours, la trique ! » Je ne répondais jamais, leur souriant bêtement ;  comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le nom que je porte n’est pas mon nom de naissance, c’est celui de l’homme qui a ramassé ma mère dans le caniveau, et m’a adopté.  Ma mère est fille d’un petit bourg des Vosges : dans sa jeunesse, son chemin avait croisé celui d’un Tunisien venu travailler sous contrat en France ; ils se sont aimés, je suis né ; son contrat terminé,  mon tunisien de père rentra dans son pays me laissant avec ma mère qui tout de suite fut mise à l’index pour avoir préféré offrir sa virginité plutôt à un Arabe qu’à un Français ! Plus d’ami, ni de travail !... J’ai vu ma mère faire la pute, tailler des pipes à des bidasses afin de pouvoir me nourrir et me vêtir ; j’ai vu ça, Docteur !... Oui… je l’ai vu, mais je ne l’ai jamais dit à personne, même pas à ma femme !... 

Il éclata en sanglots. Environ une demi-heure plus  tard, il s’essuya les yeux, les joues, puisse leva.

-Merci Docteur, merci de  m’avoir écouté ;

-C’est à moi de vous remercier de la confiance que vous m’avez témoigné. 

 Il sortit, je ne le revis jamais.  Mon patient policier de son état, était chargé  de faire respecter la Loi ; et la Loi est : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE.  « La Liberté est un mot, l’Egalité une chose »; mais la Fraternité, qu’est-ce à dire ?

 Les statistiques ont quelque peu vieilli mais la vérité qu’elles révèlent demeure.

  • seuls 62% des médecins généralistes exercent la médecine générale à temps plein 14% à temps partiel, et 24% pas du tout;
  • 51% des médecins généralistes d’Île  de France quitteraient bien la profession si une occasion favorable se présentait,
  • les étudiants en fin de cycle ne veulent pas pour le plus grand nombre, devenir médecins généralistes ; depuis plusieurs années, des centaines de postes proposés ne trouvent pas preneurs, certains étudiants préférant reprendre leur année universitaire afin d’être mieux classés, et ainsi échapper à la médecine générale ; sur les 1 000 premiers au concours, seuls 48 ont choisi la médecine générale. Cette désaffection de la médecine générale est en parfaite adéquation avec les valeurs que proposent les classes dirigeantes à l’ensemble de la société : «  Dans une société, les idées dominantes sont celles de la classe sociale qui domine. » Qu’est-ce que la médecine générale ? D’abord et avant tout un lieu de compassion, c’est-à-dire un lieu où la Fraternité des humains exprime toute sa force intime. Le sabordage programmé de la médecine en général et de la médecine générale en particulier, prouve  avec éclat l’éclatement des solidarités qui jusqu’alors permettaient voire justifiaient le ‘’ VIVRE PACIFIQUEMENT ENSEMBLE ».

 

REGARD DE PSYCHIATRE.

 De plus en plus fréquemment depuis une vingtaine d’années environ, c’est vers le psy que convergent d’une part les familles DANS TOUS LEURS ETATS, familles éclatées, recomposées, décomposées par la précarité, le chômage chronique et la dé-socialisation, et de l’autre des enseignants en quête de réponses techniques à leurs problèmes quotidiens que sont l’échec scolaire, la démotivation des jeunes, la violence, le racket, les tentatives de suicide, la drogue… À tout ce monde s’ajoutent les éducateurs, assistantes sociales, autres travailleurs sociaux,  policiers, juges, institutions chacun avec ses questionnements face à un monde devenu incompréhensible. Convaincus que nous sommes des techniciens seuls aptes à les aider, à penser les situations qu’ils affrontent, voire à panser leurs difficultés, ils attendent  que nous leur apportions des trucs,  des recettes afin d’endiguer  à défaut d’éradiquer  le malaise actuel, au risque de nous faire passer  pour des sortes de « gourous » consultables à tout moment, capables  de se prononcer sur tout et à  tout propos. Comment expliquer  ce sentiment diffus d’une CRISE, cette impression que quelque chose nous échappe et modifie radicalement le sens de notre métier, la signification même de ce que nous pourrions pompeusement appeler notre vocation première qui est d’ECOUTER , de RECEVOIR et de TRAITER les maladies mentales et/ou leurs symptômes ? Unanimes, nous sommes bien convaincus de nos limites et de notre impuissance face à l’ampleur et la complexité du problème, mais rien ne nous empêche  d’analyser celui-ci afin de tenter de le comprendre.

Dans les demandes présentées comme urgentes par les familles, il est rare que soit faite référence à une crise existentielle… Nous sommes le plus souvent interpellés pour donner un sens à ce que les familles, l’environnement  ne comprend plus !... « Docteur, on est déboussolé ». On vient donc vers le psy pour qu’il explique : mais que peut-il expliquer quand la demande est floue voire absente ? Il nous arrive  de nous demander si les connaissances véhiculées par les média à destination du grand public ne font pas exclusivement référence à des enfants, des parents idéaux, si elles ne viennent pas prendre la place de la transmission transgénérationnelle d’un savoir sur les enfants, si elles ne conduisent pas à plus ou moins long  terme à une disqualification de l’expérience parentale au profit d’un savoir élaboré en laboratoire , si au lieu d’éduquer, elles ne créent pas  de nouveaux problèmes, -- les  parents venant nous voir pour se rassurer sur la normalité  de leurs actions quand ce n’est pas pour se rassurer eux-mêmes. Un des éléments récurrents de notre travail de pédopsychiatre est la remise en cause du principe d’autorité. À la maison, à l’école, au lycée, dans les institutions, parents, maîtres, professeurs, éducateurs ne représentent plus le SYMBOLE FORT pour les enfants et les adolescents ; aussi n’est-on pas étonné de rencontrer d’une part  des familles  vivant l’enfer du fait d’enfants monstres, d’enfants rois, tout-puissants et démoniaques , et de l’autre des enseignants se plaignant de ne plus pouvoir enseigner, car  passant le plus clair de leur temps à pallier les défaillances familiales, de jouer au psy ; ce qui n’est pas de leur ressort… D’où vient cette mutation sociétale ? De la place conférée à l’enfant, nous semble-t-il. Autrefois représentant  la génération suivante, étranger à une culture qu’il devait intégrer en s’y adaptant, l’enfant d’aujourd’hui a le statut d’un bien précieux, parfois chèrement acquis, autour de qui doit  s’organiser la famille ; il devient un enfant projet donnant sens à la stabilité voire l’existence même de sa famille, s’instaurant alors comme sujet à part entière fort de son DROIT .  DESORMAIS entre l’ADULTE et LUI s’établit un rapport bien plus de négociation, de contractualisation que d’autorité : il se voit ainsi érigé en symétrique par l’ADULTE qui, au nom du respect, du principe de liberté individuelle, ne s’adresse plus à lui que comme à un EGAL, ce qui n’est pas dénué de risque ; exemple : nous voyons --- c’est loin de n’être que l’apanage des quartiers dits sensibles---, des jeunes qui jouent au jeu de la transgression non plus dans leurs familles, leur entourage (comme dans un rapport d’autorité), mais avec la police qui, n’ayant pas été créée  pour juguler les carence familiales, leur répond précisément par la symétrie, dans un jeu d’interactions sans fin sur le mode agresseur/agressé, cercle vicieux incitant les policiers à faire de l’insécurité l’axe central de leur politique, et  qui risque d’entraîner notre société vers une dérive disciplinaire, vers un certain autoritarisme avec l’ORDRE comme objectif prioritaire . Les braves gens,  madame et monsieur TOUT-LE-MONDE trouveront alors tout-à-fait normal  la prolifération des centres d’éducation renforcée, des prisons et autres structures éducatives, la multiplication des hospitalisations sous contrainte pour des jeunes de plus en plus jeunes !... À vouloir faire d’un enfant un sujet autonome et responsable de lui-même en le mettant face à ses pulsions auto ou hétéro-agressives, ses angoisses culpabilisantes, la société court des risques majeurs. Un adolescent considéré comme pénalement responsable de ses actes, après avoir épuisé les différentes structures éducatives, évoluera souvent comme psychopathe ou voire sociopathe avant de sombrer dans la toxicomanie, et finir en alternant séjours en milieu carcéral et passages en psychiatrie selon le degré de prise en compte de sa souffrance psychique : la majorité de ces jeunes restera d’une manière ou d’une autre, à la charge de la société. Nous vivons un paradoxe : la société n’a jamais autant prêté attention à l’enfant, on ne s’est jamais autant soucié de lui, mais on n’a jamais autant ‘’ désenfantisé’’ l’enfant, comme s’il n’était plus possible de le concevoir comme notre EGAL qu’en le concevant comme notre SEMBLABLE… et le concevoir ainsi, c’est nier  la part d’inachèvement, d’incomplétude, de vulnérabilité, c’est ignorer l’infantile en lui que seule l’économie prend en considération pour l’exploiter.

Une deuxième difficulté que nous psychiatres rencontrons chaque jour, concerne le passage du conflit d’autorité au conflit d’attachement. Quand nous recevons des familles avec leurs enfants ou adolescents, nous avons très souvent le sentiment que ce sont les adultes qui recherchent un appui sur leur enfant. Concrètement, ces parents ne sont plus seulement inquiets, mais très exigeants, exigeant d’un ENFANT qu’il réponde d’abord à leur attente, qu’il comble leurs besoins. Que penser de cette mutation, de ce changement radical d’étayage ? Tous nos modèles théoriques, ceux dont nous nous servons dans notre pratique clinique restent marqués par l’idéologie dominante, celle d’une famille organisée autour du lien d’alliance, une tiercéité où l’autorité, le père en général s’interpose entre l’enfant et la mère ; cette construction repose sur l’indéfectibilité du dit lien à quoi sont subordonnés les liens d’affiliation et d’appartenance ; le lien d’alliance instaure une séparation matérielle entre chaque enfant  et l’un ou l’autre de ses parents par son intervention dans le registre de l’autorité et de l’obéissance. Ce schéma déraille : la récente fragilité du lien d’alliance a conduit le groupe social à le remplacer par l’indéfectibilité nouvelle du lien de filiation, et en particulier du lien mère-enfant dominé par la problématique attachement/dépendance dont on voit les dérapages excessifs dans nos consultations. Dans l’inconscient  collectif, l’enfant ou l’adolescent n’est donc plus un adulte en devenir, mais un modèle en soi, voire un modèle pour la société. Il nous faudra très certainement tenir compte de toutes ces modifications, sortir des schémas  types, des modèles obsolètes si nous pédopsychiatres voulons que notre discipline ne sombre dans une profonde crise.

Qu’en est-il des adultes ? Dès que les entreprises ont été obligées de s’ajuster  à la minute près au marché financier, une nouvelle culture temporelle a vu le jour dans l’univers professionnel créant des femmes et des hommes fonctionnant en temps réel selon le rythme de l’économie :

*  d’un point de vue personnel, ces travailleurs éprouvent un sentiment de maîtrise du temps grâce au pouvoir des nouvelles technologies (mel, téléphone portable, gestion par internet de toute une série de problèmes nécessitant autrefois des déplacements parfois longs et coûteux), qui leur donne l’impression d’une plus grande liberté ;

*  sur le plan professionnel, le constat est différent ; sommés d’être toujours présents, prisonniers de l’implacable LOGIQUE DU MARCHE, ils se sentent arrimés à l’immédiat, et deviennent incapables de différencier l’urgent de l’important, l’accessoire  de l’essentiel ; tout leur devient alors à la fois important et urgent, donc source de stress permanent ; ainsi voyons-nous défiler dans nos consultations tout un panel de troubles  relevant de la pathologie de l’hyperfonctionnement encore appelée pathologie de la surchauffe. Les intéressés nous disent alors tourner à vide, ne pas pouvoir s’arrêter, disjoncter, péter les plombs ou un câble, fondre la durite… toute une gamme de métaphore  comparant l’individu à une machine. N’étant plus sollicités au niveau de leur réflexion, ils finissent par ne plus fonctionner que sur leur seule dimension énergétique. En relation avec ce contexte pourvoyeur  d’une pression toujours plus grande, apparaissent d’autres symptômes :

*  la corrosion du caractère décrit par Richard Senett comme impossibilité de poursuivre  des objectifs, et surtout des valeurs  à long terme telle la fidélité, l’engagement, la loyauté ;

*la labilité émotionnelle avec sa cohorte de nervosité, d’irritabilité, d’imprévisibles changements de comportement, d’impression de dédoublement  de la personnalité faisant du même individu un être tantôt sympathique, tantôt odieux sans explication rationnelle  à ces modifications, des réactions hystériques, des phénomènes  de vieillissement soudain et prématuré, des processus de détérioration psychologique et mentale pouvant aller jusqu’à l’aliénation ;

*  les agressions insidieuses, répétées et progressivement croissantes sont à l’origine  de la dépression d’épuisement marquée par une extrême fatigue, une forte irritabilité, une grande anxiété, une alternance  de crise de larmes et d’explosion de colère, une agressivité.

Une quasi nouvelle espèce d’individu centré sur le présent, incapable de se projeter sur l’avenir ni de s’appuyer sur le passé, se fait de plus en plus jour : c’est L’HOMME-INSTANT que décrivait de façon prémonitoire en 1850, Tocqueville.  Il s’agit d’un produit de la société du temps réel, des spots, des clips, du zapping, une société dans laquelle il s’agit de vivre l’intensité sans la durée, d’obtenir des résultats à efficacité immédiate. Dans le registre de ses obligations, c’est un homme talonné par l’urgence à court terme ; dans celui de ses plaisirs, il se focalise sur la satisfaction immédiate de ses désirs, et recherche des sensations fortes liées à la seule jouissance de l’instant présent.

Partant de l’analyse de la souffrance dans les situations professionnelles ordinaires, la psychodynamique du travail  est aujourd’hui conduite  à examiner comment en très  grand nombre,  les braves gens, madame monsieur TOUT-LE-MONDEvous et moi acceptons  d’apporter  notre collaboration à un système de direction des entreprises qui gagne du terrain dans les services, les administrations, les hôpitaux… système nouveau reposant sur l’utilisation de la menace et sur un stratégie efficace de la distorsion de la communication : suppression des espaces de convivialité libres de toute pression directoriale, limitation chronométrée des pauses, individualisation à outrance des tâches avec pour corollaire  l’autoévaluation afin de mieux accepter l’éventuelle sanction, le tout dans un patent isolement  même dans les open spaces.  Quelle que soit sa sensibilité, être syndicaliste aujourd’hui dans une entreprise devient une tâche héroïque pour  mobiliser collectivement contre ce système  injuste produisant  malheur, misère et pauvreté pour une partie croissante de la population alors même que dans le même temps le pays s’enrichit, une tâche herculéenne pour susciter une lutte de masse contre ces pratiques  que chacun réprouve et qui consistent à sélectionner les gens pour les condamner à l’exclusion sociale, ou à exercer des menaces sur ceux qui continuent à travailler en brandissant  sur eux l’épée de Damoclès du licenciement, voire à commettre à leur encontre des injustices  au mépris du droit , tout ceci avec le concours des braves gens, de monsieur TOUT-LE-MONDE. Ce système n’est pas nouveau, me direz-vous ; c’est exact : mais ce qui l’est, c’est qu’il puisse passer pour raisonnable  et justifié, qu’il soit donné pour rationnel et seul réaliste, qu’il soit accepté par la majorité des citoyens, qu’il soit ouvertement prôné comme modèle à suivre au nom du Bien, du Juste et du Vrai ; ce qui est nouveau, c’est  qu’un système qui produit et aggrave constamment souffrance, injustice et inégalité puisse faire prendre ces dernières pour bonnes et justes ; ce qui est nouveau, c’est la banalisation des conduites injustes qui en constituent la trame. Devenant de plus en plus cynique, voire sadique contre certains de ses membres, notre société se déshumanise. Pour nombre d’adultes, parce qu’il ne leur apporte plus ni satisfaction, ni gratification, ni narcissisation voire leur provoque souffrance, le travail tend  à devenir dégradant, humiliant ; quant aux jeunes qui pour un grand nombre savent qu’ils  seront privés d’un travail digne de ce nom,  ils peuvent être conduits à prendre en haine tout ce qu’il  représente.

Quelle époque éminemment paradoxale que la nôtre ! Nos parents, grands-parents arrière-grands-parents qui ont connu les affres de la guerre pendant leur jeunesse ou adolescence, ont néanmoins été porteurs d’espérance, et nous présentaient un futur plein de promesses ; aujourd’hui, la promesse devient inquiétude si ce n’est menace : «  Si tu ne travailles pas à l’école, tu seras chômeur ! » Les bons enseignants tentent d’armer leurs élèves en les formant du mieux qu’ils peuvent, les psychologues étayent les moyens de défense de ces enfants ; mais … on ne s’arme, on ne se défend que s’il y a danger, qu’il soit réel ou imaginaire…. Et les psy dans tout ça ?... Partie intégrante de la société, ils sont comme chacun affectés par l’exigence d’efficacité : au nom de l’économie,  notre société ne se préoccupe plus du corps humain,  mais ne se soucie plus  que du corps social dont la santé est évaluée en terme économique de coût pour la société. D’un corps (humain) à l’autre (social), c’est un changement bien  majeur que l’on essaie de nous faire accepter  sans que celui-ci soit identifié, ni nommé. Au nom de l’économie, même dans le champ de la petite enfance où nous travaillons depuis des années, un clivage menace sans cesse le social et le psychologique, et l’on voit s’affadir le concept  de santé mentale au profit de programmes d’action flous et peu spécifiques ; toujours au nom de l’économie, nous sommes contraints à certaines performances : --- IL FAUT RENTABILISER LES STRUCTURES HOSPITALIERES---.  Les  psy sont encore plus inquiets parce qu’en France actuellement existe un très grand déficit en matière d’établissements adaptés à la réalité des familles, et il n’est pas exagéré de dire que des milliers de jeunes et de vieux errent de structure en structure par défaut d’accueil en milieu adéquat. Devant ce tissu social en crise marqué par des ruptures, l’isolement, la violence, la disparité, les  psy sont sans cesse obligés de s’adapter  ou /et de modifier leurs positions, de devenir inventifs tant sur le plan théorique que pratique : le public exige désormais d’être reçu dans l’immédiat, et que son problème quel qu’il soit, trouve solution  sur le champ ; entre certificats tenant lieu d’expertise, débriefings, actions d’urgence, nous devenons psy-pompiers. Notre société se durcit chaque jour davantage, elle se protège : elle a peur. Ses élites vont jusqu’à proposer des textes de lois pour tenter de résoudre seul ou presque, ce qui semble leur échapper.

Vingt années de travail auprès d’adolescents en très grande difficulté, auprès de leurs familles, nous ont fait découvrir un lien entre déviance des conduites et mésestime de soi.  Le chemin de la maîtrise de la peur ne passe pas par l’égocentrisme, le port d’œillères, la conduite du  nez sur le guidon… mais par  la voie de la confiance retrouvée ; ce qui est vrai pour l’éducateur, l’instituteur,  le psy,  l’est aussi pour la société qui si elle se laisse submerger par la peur, signe la perte de confiance en ses institutions : école, justice, police… Si critiquables qu’elles puissent être, celles-ci devraient susciter respect à tous.  Pour chacun d’entre nous, dépasser la peur c’est, quelle que soit l’ampleur des différences, prendre conscience que l’Autre est porteur de la même humanité que  soi ; bâtir une société capable de vaincre la peur, c’est construire une société fraternelle. LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE ; cette devise de notre République résonne fort en nos cœurs : ces trois notions ne  sont pas similaires : les deux premières décrivent des  DROITS, la troisième, un DEVOIR… Si le devoir de FRATERNITE s’estompait, les droits fondamentaux que sont la LIBERTE  et l’EGALITE seraient menacés… Qu’adviendrait-il alors de notre société ? 

                                                                                                                                                                                                      J-P. et  M.N.C.

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