KONGO BOLOLO : L'AMER PATRIE (59)

Pour Mègwakènèbum, la colonialité va de soi ; impensable qu’il puisse en être autrement : la seule compétence qui lui est unanimement reconnue est son incompétence politique. Quant à Vidimus C-J. Lopango, c’est une espèce d’Indigène malgré soi. À l’étranger, Katang a vu trop de choses qu’il n’aurait pas dû.

– Nous présenterons notre propos en allant de la figure la plus simple car la mieux typée, à celle qui nous paraît la plus complexe à cerner. Nous commencerons donc par Tina Mègwakènèbum, Tina comme racine, Tina comme There Is No Alternative. Frappé d’une sorte de néoténie, chez lui l’admiration du Colon prime sur la prise de conscience de l’indigénat : il s’en tient mordicus à l’apogée de la colonisation du pays dans les années 1930 quand après avoir reçu une paire de gifles, l’Indigène  devait   ajouter: « Merci mon Commandant ! » Chérissant le conformisme avec acharnement, il résiste à tout changement : pour lui, la colonialité va de soi ; impensable qu’il puisse en être autrement : on peut compter sur lui même pour les choses insignifiantes, voire inutiles ; ce point de vue pour nous délicieux à court terme pourrait se révéler pernicieux à longue échéance. L’obséquiosité transsude de ses gestes et paroles telle de la sérosité de la peau d’un grand brûlé ; sachant tout sur tous qu’il nous rapporte souvent aromatisé de médisance voire de calomnie, il est l’oreille de l’administration parmi les Indigènes. Quand un jour je me suis étonné de tant de sollicitude, très sérieux et plus royaliste que le Roi, il m’a répondu : « C’est pour la France, mon lieutenant ! » Roseau déférent s’abaissant devant toute autorité coloniale, pusillanime face aux puissants, il est terrible vis-à-vis des démunis. Chacun ici sait que rien n’est plus féroce qu’un Indigène qui a reçu du Blanc, le blanc-seing de brimer ses congénères. C’est un général qui ne remportera que des victoires à la Pyrrhus. Simple dispositif de représentation dénué de volonté de modifier tant soit peu l’existant, il ne veut incarner nulle fonction mais ne rêve que d’exhiber son nom : la seule compétence qui lui est unanimement reconnue est son incompétence politique. Quelle importance, me direz-vous ? Il n’aspire qu’à mener une vie discrète à l’ombre du Commandant sans jamais chercher à obombrer celui-ci. Moelle épinière c’est-à-dire agencement plus ou moins fin de réflexes tous conditionnés vers la survie de la colonialité, il n’a ni idée, ni programme puisque le sien se résume à son nom : Mègwakènèbum autrement dit, Parole-de-Blanc-m’est-prescription. Selon lui c’est avec lenteur qu’il faudrait se hâter vers l’émancipation de la tutelle française, et surtout ne pas hésiter à lambiner dans les méandres de l’autonomie de pensée. Il trouve même que Mercier qui en 1770 prophétisait la libération des esclaves Noirs afin d’asseoir leur souveraineté politique pour l’an 2440, allait un peu trop précipitamment en besogne. Mègwakènèbum est un conservateur se revendiquant comme tel, mais un conservateur du vide, ne conservant rien car il n’y a plus rien à conserver ni de la société, ni de l’économie, ni de la culture antérieures. Voilà messieurs, l’essentiel de ce que je puis dire en ce qui concerne ce premier candidat.

Quant à Vidimus C-J. Lopango, c’est une espèce d’Indigène malgré soi, sorte de bagnard évadé non encore désenvasé car pataugeant dans les marécages, et obligé de se déguiser à chaque instant de peur d’être reconnu, démasqué puis rapatrié dans la fange de son indigénat originel. Son vœu le plus cher est de réaliser le rêve de Kéni qui toute sa vie durant avait espéré devenir citoyen états-unien. Il reçut cette extrême onction laïque sur son lit de mort : mort mais citoyen étasunien ! Comme Kéni racontait Lopoango à son entourage, « Je serai grand ne serait-ce qu’une minute ! Je serai Evolué, puis Français c’est-à-dire Homme ! À l’instar de Kéni, être Homme ne serait-ce qu’une minute dans ma vie me suffirait. » Son long contact avec l’Européen lui a enseigné que pour avancer dans ce monde c’est-à-dire mourir à soi et aux autres pour renaître Evolué, monde non seulement étrange mais étranger pour l’Indigène, reptation opportune et ruse sont deux alliées indispensables. Blanc dehors, Noir dedans ; Blanc en public, Noir en privé ; pour les Noirs c’est un Blanc déguisé en Nègre, alors que les Blancs le prennent pour un Nègre travesti en Blanc, et à qui il ne manque que l’essentiel ; non pas la couleur, mais la culture ; ce dont l’intéressé n’a qu’épisodiquement conscience un peu comme le mal de tête des lendemains des nuits de beuverie. Lopango est une sorte de Janus masque à deux visages : Crésus au dehors, Urus en dedans ; bref, un roi esclave. Raclant à tous les râteliers, louvoyant entre épichie et acribie, sa ligne politique ne semble pas très claire, pour ne pas dire qu’elle est opportuniste. Inventif, s’adaptant à toutes les situations, présentant toutes les qualités pour devenir un excellent cubiculaire, il est fasciné par des personnalités socialement supérieures même s’il s’en défend ; aussi aime-t-il briller en société. Egotiste et rongé par une ambition démesurée bien qu’extérieurement il paraisse jovial et généreux, c’est un beau parleur virtuose dans l’art de rompre les chiens afin de décontenancer ses contradicteurs ; il est capable de vendre un chasse-neige à un Pygmée vivant en forêt équatoriale en le persuadant de l’indispensabilité de cet engin pour la survie de l’humanité: c’est un commercial hors pair aussi le monde politique ou celui des affaires me semble-t-il sont  les endroits où il donnerait le meilleur de lui-même. Bien avant les autres restés attardés dans un béat éblouissement ou une sidération permanente, il a compris l’avènement  de   l’inéluctable; depuis lors il tente d’en tirer le meilleur profit pour lui, donc pour son ethnie en jouant à la fois sur la conservation de l’ordre existant et sur sa conversion à la nouvelle organisation sociale : c’est un excellent arrangeur de la colonialité comme d’aucuns font profession d’arranger une musique pour en faire quelque chose de très présentable. Il a assez d’esprit pour mentir effrontément, et de cynisme pour gouverner sans faille ; je pense qu’il ferait un bon très bon Président du Cercle, marchepied vers la fonction de premier ministre.

Venons-en maintenant à notre plat de résistance : le tendem Katang- Aguaa qui est le plus difficile à analyser. Le premier est Président du Programme Commun des Travailleurs, le second en est le candidat de qui le précédent est directeur de campagne. Katang écrit beaucoup, il écrit souvent ; mais tous ses textes adressés à « Liaison » tombent à tort ou à raison sous le coup de l’autocensure; malheureusement ils sont repris une semaine plus tard soit sous forme de samizdats inondant les rues de Mokeko et Ueso, soit par « Sangô ya Sangha, Sangha ya sangô » ; il y a là un problème qu’il faudra traiter au plus vite sous peine d’en perdre le contrôle. Parèsiaste, il lui arrive lors de ses fréquents accès d’autodérision de déclarer haut et fort au beau milieu d’un discours des phrases sibyllines telles que : « Bien sûr dans l’état actuel des choses, je ne puis occuper aucun poste ministériel prochainement car sensible aux conditions initiales de l’Homme je vise une place bien plus prestigieuse à mes yeux ; celle de détecteur des contingences négligeables et des illusions essentielles qui deviendront nécessités déterminantes dans un futur proche.» Je n’insisterai ni sur son courage, ni sur son dévouement quand il servit sous les drapeaux : nos officiers en font foi ; mais avec armes et bagages, le voici chez l’ennemi dès son retour au pays.

Ancien d’Indochine lui aussi, Aguaa est un de ces quelques sang-mêlés culturels peuplant cette partie du pays : culture kwil aromatisée de l’esprit français ; hier fonctionnaire renvoyé pour mauvais esprit, aujourd’hui kapita à la CFHBC à Mokeko ; il est né au mauvais moment juste dans les années  d’après-guerre   - -   la  Grande  pas  l’autre - -, et au pire endroit, à Garabinzam ; oui, Garabinzam repaire du Grand Bandit Laadum qui pendant bien des années nous empoisonna la vie. Perspicace, généreux et débrouillard, maniant l’eutrapélie à souhait, il est stimulé par l’adversité : il aime relever les défis, n’accepte nul compromis qu’il considère comme compromission. Pour moi, c’est un poison mortel : il pense comme un Blanc mais vit tel un Indigène, ce qui le fait passer pour quelque peu sorcier donc craint par ses congénères, mais il est aussi redouté par le Tout-Colonial administratif, religieux et commercial qui le juge trop intelligent pour être un bon Indigène d’autant qu’il répugne aux mondanités et tape-à-l’œil. Soldat, il a rencontré des Métropolitains de toutes conditions : fils de riches ou de pauvres, rouges ou blancs, agrégés de l’université ou recalés au certificat d’études primaires élémentaires ; à leur contact il a appris des choses qu’il n’aurait pas dû savoir : péril mortel ! Lors de sa dernière visite à Bomasa où il fut très chaleureusement accueilli par Djaka le chef ngondi, je l’ai entendu déclarer ceci: « Nous voici engagés dans une perspective des mille et un possibles car devant nous la page est blanche même si ratures et surcharges rétrécissent encore quelque peu notre marge de manœuvre présentement. Il nous faut quitter notre statut actuel, partir d’ici, mais partir d’un bon pied ; d’une main ferme je tiendrai la boussole qui guidera nos pas. Oui camarades, un autre jour est possible, une autre vie est probable. » À l’étranger cet homme a vu trop de choses qu’il n’aurait pas dû : n’oublions pas qu’il fut de ceux qui les derniers déposèrent les armes à Diên-Biên-Phu ! Penser, penser autrement, penser d’autres temps, d’autres lieux et d’autres dieux, voilà à quoi depuis son retour il exhorte les Indigènes ; pas étonnant que certains de ceux-ci le surnomment Tongo-e- Tani (Il-fait -Jour) tandis que d’autres complètent, Ndeko-ya- makambo (Bonjour-les-Ennuis). Aguaa pense, il pense trop, il pense mal ; c’est un mauvais esprit, un très mauvais esprit ; mais malheureusement, les mauvaises herbes ne le sont pas pour tout le monde ; danger mortel ! On m’a rapporté que longtemps il s’est demandé s’il fallait combattre le Cercle des Evolués ad extra ou ad intra ; ce dilemme pour lui résolu s’est aujourd’hui reporté sur nos épaules : l’admettre afin de le compromettre, ou bien le tenir à distance pour ne pas introduire le ver dans le fruit ?

Notre pire adversaire est aussi le plus sincère des trois candidats car pour les deux autres, le Cercle n’est qu’un lieu de distribution d’alleux : le pouvoir en découlant relèverait selon eux du domaine héréditaire conservable en toute propriété libre et franc de toute redevance, de tout contrôle du peuple car il est octroyé par le Roi : l’administration coloniale maîtresse suprême. Si Lopango orne parfois de fioritures ou d’amendements les ordres reçus, Mègwakènèbum n’en dévie pas d’un iota. Pour terminer je dirai qu’Aguaa a l’oreille absolue : il révèle le caractère vidimée de la copie que chacun présente comme original : venin mortel !

- Si j’ai bien compris avança Monseigneur Nganga Ellie, Mègwakènèbum  est  un  renégat: il a abandonné sa religion d’origine pour une autre, Lopango un schismatique ne semblant plus reconnaître l’autorité absolue de la religion dominante ; tandis qu’Aguaa, contredisant les vérités énoncées jusqu’à présent se révèle hérétique ?...

– C’est-à-dire reprit le lieutenant Giard, si on veut parler non plus religion mais politique, Mègwakènèbum est la conscience de l’Indigène telle qu’elle était il y a vingt ans, Lopango celle d’aujourd’hui, et Aguaa celle qu’elle pourrait être : il nous revient donc de trouver celui qui d’entre les trois pourra façonner la conscience de l’Indigène telle qu’elle devra être.

– Malgré toute sa bonne volonté commença monsieur Pottiez, Mègwakènèbum et sa smala ne nous seront que dangereux impedimenta : les possibilités du cerveau de ce chef de clan ne dépasseraient pas celle d’attraper un rhume. Si l’offre crée la demande, il nous suffira de créer l’offre d’une illusion de liberté pour que jaillisse une demande de servitude volontaire : Lopango me semble la lunette idoine pour provoquer cette aberration d’optique. Ainsi que nous l’a montré le lieutenant, Prince éclairé mais aussi cratopathe est Lopango que nous pourrons facilement apprivoiser en alimentant régulièrement son vorace appétit de pouvoir ; technique inenvisageable avec Mègwakènèbum, encore moins auprès d’Aguaa.

– Bien que cauteleux a continué le lieutenant Giard, Vidimus Lopango me paraît l’homme de la situation : il est le meilleur interprète de nos désirs inconscients et nos intérêts patents car la mission qu’il s’est donnée peut-être malgré lui, est de sauvegarder l’ordre existant en émoussant intelligemment les quelques aspérités qui pourraient affleurer dans la traduction brute de nos souhaits ; il ne faut pas insulter l’avenir, et le nôtre c’est lui. Président du Cercle qui entr’ouvrira aux Indigènes un œil-de-bœuf sur des possibles insoupçonnés sans pour autant leur donner les moyens d’y parvenir : cette permanente frustration leur sera aiguillon poussant les meilleurs à s’évader de leurs origines afin d’accéder à la caste des Evolués dont nous contrôlons tous les verrous.

– En conclusion de cette première partie de la discussion dit le Commandant, il appert que Vidimus semble le seul capable de rendre nécessités futures les contingences passées, de nous permettre de passer subrepticement d’hier à demain en escamotant aujourd’hui, d’intervenir sans avoir l’air d’y toucher en amont en aval ou sur le cours des événements selon nos intérêts. Avec lui nous procéderons  à  une  vente  concomitante: liberté surveillée pour les Indigènes d’élire leur Chef, mais obligation pour celui-ci de me prendre pour mentor. Ces conditions posées, nul mieux que Lopango ne peut y répondre. Reste encore à résoudre l’équation Katang- Aguaa.

(La suite, prochainement)

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