Le bonheur n'est pas Vital. (1)

Vanité des vanités, tout n’est que vanité... Il existe une vanité dans l’aspiration au bonheur sur terre. Tout individu semble possédé d’un désir irrépressible d’être heureux ; mais en définitive il ne peut l’être vraiment que dans le rêve ou la nostalgie. ( L’Ecclésiaste.)

 Dans une borde bâtie à l’orée d’une sapinière entre Vallage et Perthois, vivait un sylvain nommé Seuil, menuisier de son état ; bien qu’il ne fût pas curé et n’eût ni femme ni progéniture, on l’appelait le Père Seuil. Pour l’enterrement d’un parent ou d’un enfant, de quelque tante ou oncle voire d’un ami, on allait au Père Seuil commander un cercueil taillé dans du sapin. On pouvait aussi, mais c’était bien plus rare, s’y offrir un banc, une table ou un grabat. Au fil du temps bien après la mort de l’empire romain, la royauté naquit puis se renforça ; clercs et autres missi dominici inondèrent le pays ; le scriptural triomphant de l’oral figea toponymes puis patronymes et, au bout de quelques siècles de progrès tant économiques que démographiques, Le Père Seuil mua en Le Perceuil qui s’emmantela d’une épaisse et haute muraille enguirlandée de créneaux. Depuis lors il passe pour une ville d’obédience urbanistique romaine d’autant que son plan hippodamien dessine la place des Fédérés percée de deux axes baptisés l’un Cardo, et Decumanus l’autre.

Survivant en quasi autarcie économique, Le Perceuil juxtapose des familles végétant pour la plupart en une quarantaine affective et intellectuelle ; sur les dix mille habitants peuplant la cité et sa banlieue annexée, seules cent familles n’ont pas de lien de parenté entre elles ; aussi, telles des îles cernées par un fleuve aux mille bras, se retrouvent-elles isolées du flux relationnel circulant dans la ville : étranger on y demeure tant que l’on n’a pas un aïeul autochtone depuis au moins cinq générations. Comme des arbres ne se nourrissant que des feuilles tombées à leurs pieds, ici on se marie entre soi : le monde s’arrête au ras du mur d’enceinte. Vital et Philomène Ogé sa pacsée habitent une coquette maison en lisière du centre-ville. Côté jardin, elle s’ouvre au numéro un et demi sur une presque impasse appelée rue perdue.

Dès que l’on approche de la ZUP construite au- delà du mur d’enceinte, ce cul-de-sac percé évoque un boulevard tant il regorge de chalands : les clients de la souffrance affluent de partout car il n’est de lieu où l’insidieuse hypocrisie ne s’érige le plus en vertu. Originellement sans issue cette voie où résoute en eau la neige forme de luisantes flaques oblongues comblant des nids de poule, se noie dans le sentier des voyageurs bordé de caravanes agonies de vétusté, de voitures bosselées et cabossées, rapiécées et rafistolées de toutes parts ; le tout, de marque incertaine. Dans son prolongement, comme monumentale borne de la Zone à Urbaniser en Priorité, une tour de quinze étages ; ostentatoires gueules patibulaires, les portes aux gonds rhumatisants donnent accès à d’étroits escaliers métalliques dont les rampes rouillées pèlent tels les bras d’enfants au décours d’une scarlatine. Des fenêtres, yeux bridés aux paupières en ptosis quasi permanent confèrent à cette habitation où grouillent près de quatre cents personnes et presque autant d’animaux divers, un air à la fois glauque et impavide.

Au pied de l’édifice un terrain vague dépouillé de fleur et de banc, sans jet d’eau ni statue tient lieu de place de la République. Côté cour, le balcon du premier étage offre une vue imprenable sur la place des Fédérés. Entre place et maison, un jardinet avec une allée pavée en L, un abreuvoir pour bergeronnettes, chardonnerets et tourterelles selon les saisons, refuge d’un couple de rainettes, une fontaine où sous des bougies flottantes aux allures de patineurs sur glace en échauffement, carpes khoy et poissons rouges cohabitent pacifiquement. Une bordure de bambou sépare le jardin humide avec iris d’eau et quelques roses de Noël, de la rivière de gravier portant un disque Pa Kua principal symbole du Feng Shui , art de vivre en harmonie avec l’environnement pour obtenir les trois grands biens de l’existence : santé, richesse, bonheur ; image de la roue du temps... éternel recommencement où le pareil n’est jamais le même, le disque souligné par une girandole scintillante porte le yin et le yang emblème du Tao.

Vaste, environ cinq cents mètres sur trois cents, dallée de pierres grises, cernée d’une promenade plantée de platanes multicentenaires abritant des bancs publics, bordée sur ses deux longueurs d’un canal, et centrée par un plan d’eau portant Aphrodite accompagnée de dauphins, la place des Fédérés est une vraie place ; pas un de ces carrefours baptisés place pour des raisons électoralistes. C’est un palimpseste où se lisent quelques grandes pages de l’histoire de France : intersection entre cardo et decumanus, elle remplaçait déjà du temps du bon roi Dagobert l’antique forum et servait de lieu de foire, destination ayant encore des réminiscences de nos jours puisque s’y installent la foire de Pâques, le marché de Noël, le vide grenier de la Saint-Jean ; ce fut à l’une de ces occasions que Vital dénicha une pièce rare : une chambre complète datant de 1928 avec étiquette du magasin vendeur, estampille du chef de gare authentifiant le transport et la destination de la marchandise. Au temps de la monarchie absolue, elle prit le nom de place Royale ; c’est ici qu’on rassemble les foules lorsqu’une personnalité d’envergure nationale souhaite les haranguer. Après la révolution de 1789, elle devint place de la République ; pas étonnant qu’on y organise depuis les bals du 14 juillet. Quand le général Bonaparte mua en Napoléon, on l’appela place d’armes : à présent, les épées ont été rangées dans les fourreaux, et les coups de Jarnac remplacés par des perfidies éjaculées lors de joutes oratoires des prétendants au poste de député ou conseiller. 36 embrasant les esprits, en souvenir des cent quarante-sept massacrés au père Lachaise le maire communiste de l’époque la nomma place des Fédérés, dénomination qu’elle conserve encore aujourd’hui. C’est le lieu d’aboutissement de tous les défilés du premier mai, celui des marches de protestation lors des grèves ; ce fut là que le 10 mai 1981, à l’instar de tous ceux qui espéraient changer la vie en reprenant la Bastille à Paris, certains s’étaient retrouvés dans les flonflons et les klaxons ; mais à Paris la Bastille tint bon sur ses fondations, et ici on continua de se débattre dans le samsara. Lieu de rencontre possible et d’isolement volontaire : les jeunes mariés viennent s’y faire photographier, garçons et filles ressentir leurs premiers émois au printemps, lecteurs de romans ou de revues prendre du frais.

Il faut l’avoir vue lors des fêtes de fin d’année, toute drapée de décorations électriques s’écoulant des doigts de Vénus tel un torrent de perles lumineuses. À Noël la messe de minuit commence à l’heure exacte et dure quarante –cinq minutes. Quand le curé prononce le rituel Ite, missa est les cloches sonnent à toute volée tandis que progressivement les lampes de la place s’éteignent ; alors par rangs de trois, munis de grands cierges, les fidèles sortent de l’église pour décrire une longue spirale autour d’Aphrodite. Le lieu de culte vidé, le marguillier ferme les portes pendant que les cloches se calment ; peu à peu l’éclairage municipal reprend ses droits, et les cierges disparaissent. Tout autour de cet espace public, des bâtiments remarquables : la mairie, construction en brique cuite avec balcon où mariés mais aussi officiels viennent recevoir les ovations de l’assistance, se dresse face à l’église bâtisse du XIIe siècle ; entre la poste et l’hôtel-restaurant éponyme, un grand édifice à deux étages regroupant au rez-de-chaussée la banque de proximité voisinant la maison de la presse et, de monsieur Gagnepain,  la boulangerie-pâtisserie qui touche de madame Marie Dulac la fleuriste, l’étal ouvert dimanche et jours fériés ; au premier, la boutique de monsieur Siri restaurateur de meubles d’époque mais aussi antiquaire à la petite semaine accote le salon de coiffure mixte qui jouxte le bar-tabac où chacun vient un vendredi par mois espérer gagner le gros lot ; plus loin un magasin de mode partage le reste de l’espace avec une salle de vente d’appareils électroménagers et de meubles contemporains . Le second étage est occupé par des logements dont celui de Michel un affidé connu depuis l’adolescence au lycée Anatole France. Anatole France écrivain et un moment Président de la Ligue française pour la défense des indigènes du bassin conventionnel du Congo, eut l’outrecuidance d’affirmer «  qu’un bon administrateur (colonial) doit non pas abolir les usages des peuples mais, au contraire, en assurer la conservation. Il n’appartient pas au Gouvernement d’imposer les croyances ; son devoir est de donner satisfaction à celles qui, bonnes ou mauvaises, ont été déterminées par le génie des temps, des lieux et des races » ; avec une telle manière de voir les choses, il fallait être ignare, fou ou pis communiste pour baptiser du nom de cet homme de lettres un lycée de la troisième République. L’établissement scolaire se dresse à l’angle du boulevard du Sans-Souci au coin de l’embouchure ouest du decumanus à deux pas de chez Vital.De l’autre côté, empanachées de fumée blanche et plantées sur les toits, collines moutonnant le panorama qui au loin s’estompe peu à peu dans une nuit tombant en chute libre et striée çà et là de cordons lumineux, les cheminées forment une forêt d’arbres ébranchés en briques. 

(La suite, demain)

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