LÈLO SWAK ATTEND. (1)

Dans tout le pays de Bokaku, chacun attendait quelque chose de quelque part; le beau temps, la pluie, une occasion de stop, ou de gagner sa vie sans rien faire pour, parfois l'initiation à quelque société discrète ou secrète, souvent c'était selon, que tombant du Ciel une femme ou un homme lui tombât dans les bras afin que lui soient ouverts les mystères de l'amour.

 

- Lèlo! Lève-toi! cria Biibiak. Lève-toi que nous allions visiter les pièges où gisent la légère gazelle et l'antilope agile.
- Biibiak! Il fait encore nuit noire: j'attends que se lève le soleil. Pourquoi le ferai-je avant lui? répondit Lèlo.
Biibiak, c'est-à-dire Vous-Avez-Raté-Votre-Coup, était cousin germain patrilinéaire et aîné de douze ans chargé par la famille d'inculquer à Lèlo Swak cinq ans, les premiers rudiments indispensables à tout homme vivant en Bokaku. Lèlo entre deux lobi: aujourd'hui solution de continuité reliant hier à demain, pont entre passé et futur, point d'interrogation ou peut-être d'inflexion entre grands-parents et petits-enfants? Pour Lèlo, la question demeurera ouverte puisqu'il en attendait la réponse d'autrui; swak ou voyage aller et retour dans la journée, lui semblait nom très inapproprié à son cas: lui n'aspirait qu'à la lenteur voire à l'immobilisme.

Au loin une cathédrale de bambou alliance de vert et de jaune éclairée par le rouge du soleil couchant se dressait en aval du village. Scrutant l'horizon d'un regard immobile, de quelque part d'ordinaire Lèlo Swak attendait l'extraordinaire, une sorte de parousie, retour du Christ Sauveur ; mais viendra-t-il?... Nul ne pouvait le lui certifier: aussi attendit-il L'Homme Providentiel lieu(-)tenant de Dieu sur terre. C'était une attente qui pour s'accomplir dépendait d'une autre, elle-même solidaire de la concrétisation d'une troisième: attente en poupées russes. Dans tout le pays de Bokaku, chacun attendait quelque chose de quelque part; le beau temps, la pluie, une occasion de stop, ou de gagner sa vie sans rien faire pour, parfois l'initiation à quelque société discrète ou secrète, souvent c'était selon, que tombant du Ciel une femme ou un homme lui tombât dans les bras afin que lui soient ouverts les mystères de l'amour. Bref, tout le monde attendait jaillie de quelque part, l'opération d'un miracle: d'un omnipotent thaumaturge céleste dispensateur de grandes largesses, ou de ses tenant-lieu terrestres: président de la République, ministre , député, sénateur, préfet agent de force de l'ordre, toute personne détentrice d'une parcelle de pouvoir de par les armes à son service, et qui vous ferait la grâce de forniquer avec votre soeur, cousine, tante ou mère. Comme il n'y avait ni montre ni horloge ni calendrier dans le village, la désorientation temporelle accélérait le temps et diminuait l'attente. 

Si en Bokaku chaque individu attendait l'aboutissement d'un voeu plus ou moins précis, nul ne semblait savoir ce que Lèlo Swak attendait mais chacun pressentait qu'il s'agissait de quelque chose d'extraordinaire venu de quelque part de très ordinaire. Au début on avait cru qu'impétrant à la circoncision rituelle en place publique une fois initié, il quitterait cette posture; il n'en fut rien. On patienta jusqu'à son mariage: pas de changement. Vinrent la chefferie puis la paternité: peine perdue. Sujet d'agacement ou de raillerie, cette attente sans but laissait Swak de marbre: il attendait quelque chose, comme un déclic venu de là-haut. Parfois sans rien dire, il se levait de sa chaise longue surplombant la rivière, et allait dans le bruyant silence de la forêt où le crépuscule tombe à midi, se dégourdir les jambes attendant un signe du retour des temps heureux annonçant la réalisation d'un mythe. Si extérieurement il paraissait lendore, son cerveau était volcan en perpétuelle ébullition. Bien que ses idées n'atteignissent jamais le point d'eutexie leur permettant de former un ensemble cohérent qui deviendrait force agissante, elles bouillaient indéfiniment. Désultoire sa pensée vagabondait souvent d'un sujet à l'autre, ou parfois sommeillait épuisée par une broutille érigée en problème abstrus dont il attendait la solution de quelqu'un d'autre. Aux questions futures qu'il se proposait d'éclaircir, sa réflexion ne lui proposait que des réponses passées; aussi son discours se confina-t-il à un futur antérieur cristallisant les desirata de l'organisation sociale que subodoraient chacun dans le village, lacunes qu'il aurait de toutes ses forces voulu combler; en cela il se sentait futur intérieur : il avait passé en revue le pour et le contre de la vie qu'on lui avait fait mener jusqu'à présent balloté qu'il était du désir de ses administrés aux foucades des différents Commandants. Figé dans un futur antérieur, il aurait bien voulu, il aurait pu, il aurait dû... prise de conscience de l'inadmissibilité de sa condition et de celle des siens pour qui il rêvait d'un autre futur qui bien qu'intérieur, n'en n'était pas moins vrai et puissant. Dans ses discussions avec son épouse Essies-È-Bis ( La-Jeunesse-Est-Secondaire) l'exhortant à exposer ce futur intérieur afin qu'il devînt simple pour chacun donc futur immédiat, lui attendait rivé à lèlo, gué entre les deux rives hier et demain.

Quand il eut sept ans, Lèlo fut avec son frère cadet Ekuob (Forêt-Giboyeuse) appelé par leur père A-Ndang (Celui-Qui-Porte-Sur-La-Glabelle- Des-Cicatrices-En-V-Renversé) afin de leur annoncer le nouvel oukase de celui qui se présentait comme Sous-Gouverneur:
- Le Commandant exige qu'au moins un des enfants de chaque chef soit offert à l'holocauste de l'Evolution; qui de vous deux serait tenté par l'aventure? questionna le chef du village d'Ueso-Mokè.
- J'attendrai que l'Evolution s'offrît à moi, répondit Lèlo Swak. Qu'ai-je à savoir lire et écrire dans la langue des Blancs, puisque je n'aurai jamais affaire à ces gens-là? Si par malheur pareil désastre me tombait dessus, mon petit frère victime sacrificatoire de la famille écrirait et lirait pour moi.
- Mais Lèlo, intervint l'oncle maternel; l'école des Blancs s'annonce comme le nouveau sésame ouvre-toi permettant d'être distingué par le Commandant qui d'un simple claquement des doigts te ferait place au soleil c'est-à-dire fonctionnaire avec un salaire confortable et régulier!
- Mon oncle, je n'ai aucune envie de salaire confortable et régulier, ni d'être fonctionnaire; j'attendrai que l'école des Blancs au lieu de me séparer de la vie réelle par une fosse abyssale, comble celle-ci; qu'elle reconnaisse que ma langue maternelle loin d'être méprisable parce que déclarée cachectique, peut révéler toutes les nuances de l'âme et les arcanes des sciences; que le droit de la force ne saurait éternellement primer sur la force du droit. Aller à l'école des Blancs m'est accepter de boire le thé de l'oubli: oubli des autres, de soi, d'où l'on vient qui est oubli du monde réel pour un univers fantasmagorique.
Un jour pendant les congés de Noêl alors qu'il tendait des pièges contre les rats palmistes, Ekuob qui avait pris goût à l'école des Blancs parce que tout n'y était pas à rejeter, demanda à son frère aîné son sentiment profond sur le sujet:
- Dis-moi Lèlo, pourquoi tant de haine de l'école des Blancs?
- Parce qu'elle ne m'aime pas : il s'agit d'un désamour par consentement mutuel. Pourquoi raffolerai-je de qui me déteste? J'attendrai qu'elle me chérisse, alors tomberai-je follement amoureux d'elle. Dans ton école on n'apprend pas la vraie vie, mais épuise son temps dans d'oiseuses élucubrations. On n'y enseigne ni la langue de notre père ni celle de notre mère, mais un argot exotique si ésotérique qu'il n'est compris que par moins du centième de la population. Loin de moi le plaisir masochiste de me faire bastonner jusqu'à proclamation à haute et intelligible voix que notre père n'est qu'un crétin! Aucunement réfractaire à l'essence de l'école, j'attendrai l'avènement de l'école heureuse où j'irai en sifflotant des airs joyeux.
- Autrement dit, tu donnes procuration à l'élite, attendant de grandir pour vivre?
- Je n'ai aucune envie d'appartenir à une élite mercenaire s'offrant au mieux-disant.

(La suite, demain.)

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