GILETS-JAUNES: QUELLES MESURES?

Les Français ont-ils besoin de mesures fortes, ou de mesures justes?

 

Les mesures fortes relèvent de l'argument d'autorité mais les mesure justes , de l'autorité de l'argument. Si monsieur le Président de la République détient sans conteste l'argument d'autorité, a-t-il encore l'autorité de l'argument? Autrement dit, représente-t-il encore une autorité morale pour nombre de Français? Que vaut à présent sa parole sur les ronds-points, dans les HLM, dans les villages?

Dans " En guerre et en paix: journal 1940-1944" Andrezj BOBKOWSKI écrit: " Les Allemands ont prouvé qu'on peut appliquer le principe romain ' Du pain et des jeux' à rebours et obtenir le même résultat. Soit on donne du pain au peuple pour qu'il ne pense pas, soit qu'on ne lui en donne pas et il s'arrête de penser"; mais les Gilets-Jaunes pratiquent encore quelques jeux, et disposent toujours de quelques croûtons de pain:alors ils pensent, se dépensent à penser sans compter leur temps.

Tous les Gilets-jaunes ou presque, rejettent plus ou moins confusément le pouvoir symbolique de monsieur Macron; d'où sa perte d'autorité morale. Bien que n'ayant pas pour le plus grand nombre d'entre eux  lu le Professeur Jacques BOUVERESSE, ils adhèrent intuitivement à la définition qu'il donne du pouvoir symbolique: " Le pouvoir symbolique c'est d'abord le pouvoir d'amener les dominés à percevoir et décrire les choses comme ceux qui occupent les positions dominantes ont intérêt à ce qu'ils les voient et les décrivent"; d'où le fiasco du Grand débat auprès des Gilets-Jaunes.

Pour les occupants des ronds-points et les porte-flambeau du samedi, le Grand Débat est l'illustration de la démocratie factice. Dans le N° 13 de " Rhizome", monsieur Jean FURTOS nous dit: " L'exigence démocratique de transparence, celle des règles du jeu, des prises de décision, l'égalité de tous devant la loi, est contiguë à une autre transparence, l'intimité des personnes". Concilier " l'exigence de transparence ( du fonctionnement public et institutionnel) et le droit au secret ( de l'intime)" s'avère le schibboleth séparant la démocratie factice de l'authentique.

Dans la démocratie factice, celle de la transparence opaque, on dévoile l'intime pour mieux voiler le public: chacun sait que tel Président de la République a été cocufié par sa femme, qu'un autre à l'instar d'un collégien sur son scooter a cocufié la sienne; l'allure lévogyre, dextrogyre ou rectiligne du pénis de monsieur Clinton en érection n'a été épargné à personne même pas à ses propres enfants; mais, à moins de participer du cercle des initiés, pour les causes réelles des bombardements de la Yougoslavie et de la Libye, on attendra les historiennes et les historiens. Privatiser la vie publique et publier la vie privée semble le nec plus ultra de la démocratie factice.

En démocratie authentique, le Citoyen doit savoir en vérité pourquoi, et pour qui il meut; en d'autres termes, il doit pouvoir contrôler ce qu'on lui fait dire, ce que l'on dit et fait en son nom; c'est-à-dire être en capacité de l'accepter ou de le refuser après qu'on lui a présenté sincèrement toutes les informations susceptibles d'éclairer son jugement.

Si en toute démocratie sans doute est-ce le Chef qui est éclairé par les projecteurs, dans la forme factice, celui-ci aussitôt sur le trône, oublie que c'est du peuple que vient la lumière qui l'éclaire et le grandit; dans le versant authentique de la démocratie, chaque matin à son réveil le Chef se pose la question suivante: " Qui t'a fait Roi?"

Examiner l'habitus tunique de Nessus de celles et ceux qui peu ou prou média du courant principal compris, soutiennent la politique gouvernementale, cette manière qu'Ils ont de dire une chose puis faire l'inverse, de trahir le réel par le verbe, ramène parfois malgré soi vers Victor KLEMPERER et son " LTI: la langue du IIIè Reich". Que de similitudes avec le temps présent! Quand on veut opprimer un peuple, on commence par lui brouiller ses repères:

* 1er repère, la langue: les mots de tous les jours changent subrepticement d'acception afin d'orienter la pensée dans un sens nouveau; des vocables inventés ex-nihilo ou chapardés dans le lexique des parangons assumés ou non par le Maître peuplent la novlangue érigée en modèle sous peine de ringardise. L'oppresseur praline la parole et le geste de l'opprimé de vase et d'immondices qui souillent tout ce qu'il dit, tout ce qu'il touche: ses mots, ses maux, ses blessés, ses morts, ses héros, sont exterminés sans sépulture; la violence des mots s'accompagne d'une violence des armes. Dans les lieux de prestige telles les institutions internationales, lors de rencontres avec les Chefs d'Etat ou de gouvernement étrangers, la langue nationale méprisée est abandonnée au profit de celle symbolisant le pouvoir.

*2è repère, les symboles: après avoir changé le sens des mots, les maîtres ridiculisent les anciens symboles; les anciens héros sont honnis et remplacés par ceux du Maître qui désormais auront cours forcé.

*3è repère, la structure familiale: les rapports entre femme et homme dans et hors du couple, entre enfants et parents, dans la parentèle élargie sont chamboulés, sens dessus dessous, les hiérarchies et générations intrafamiliales sont nivelées.

Tout se passe comme si ayant atteint son point d'inflexion et ne pouvant plus monter, le système capitaliste se sentant sur une pente inexorablement descendante ce dont vitalement il ne veut pas, faisait feu de tout bois, utilisait tout moyen à sa portée sauf les bons préférant les mesures fortes aux mesures justes; mais le succès à court terme ne peut lui être garanti, et à long terme celui-ci semble presque inéluctablement compromis.

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