LÈLO SWAK ATTEND. (2)

Même si je te semble oisif, ma situation n'est point ocieuse car il me faut toujours rester vigilant afin de soutenir l'attente, travail épuisant car de longue haleine.

 

Alliance d'une opiniâtre passion de l'attente et d'une parfaite maîtrise de soi, Lèlo Swak pouvait se permettre de ne pas être en bonne attente: il estimait trop épuisant de courtiser une fille, humiliant de se sentir nul au point de croire que sa vie dépendît d'un pitoyable OUI vécu comme sotériologique; il préférait léguer cette tâche à d'autres. La femme lui paraissait étoile à admirer de loin, de très loin si possible. Longtemps il lui avait été autrement plus facile de réprimer l'émotion née de la contemplation de la chute des reins, du galbe d'une généreuse poitrine ou du fuselage d'un mollet féminins, que de décider seul de quoique ce fût; aussi fut-il patient, très patient se hâtant avec la célérité des mouvements géologiques dans ce parcours du combattant que lui semblait l'art de conter fleurette. Il attendit qu'une âme charitable allât courtiser Essies--È-Bis fille d'une amie de sa tante paternelle. Avec sa mère, la jouvencelle venait souvent à Ueso-Mokè.
Un jour dans sa chaise longue spectateur de la Ngoko où la demoiselle lavait du linge, sans savoir pourquoi Lèlo porta son regard sur le cou de celle-ci; non pas cette partie du corps entre épaules et tête, mais le cou-de-pied qu'il observa de face de trois-quarts, de profils droit puis gauche. Depuis qu'il avait découvert la beauté spécifique de la cheville féminine, il baissait systématiquement les yeux quand il croisait une nubile; Essies-È-Bis le crut timide aussi l'encouragea-t-elle un après-midi à deviser quand rentrant lui de pêche et elle de la source, ils durent faire un bout de chemin ensemble.
- Rêves-tu? demanda la jeune fille.
- Non, j'attends.
- Tu es homme à présent , Lèlo; et bien sous tous rapports. Bientôt tu seras chef de ce village et un chef, ça doit être marié! Pourquoi ne prends-tu pas femme? Tu me dis attendre. Attente vaine ou fructueuse?
- Même si je te semble oisif, ma situation n'est point ocieuse car il me faut toujours rester vigilant afin de soutenir l'attente, travail épuisant car de longue haleine. Eloquence d'un silence, lumière noire dans la nuit noire est l'attente; dans le bruit blanc je suis un point noir attendant quelque chose de quelque part, qu'un rêve né là-bas se concrétise ici.
- Renaissance à l'Eveil, ou pérennisation du samsara? La vois-tu au mois, ta dulcinée?
-Oui, quand je ferme les yeux. Loin de chérir la passion de l'attente, je nourris l'attente d'une passion qui me demandera en mariage monogamique, hétéro-sexuel et unique. Tu conviendras que pareille exigence impose qu'on attende un peu avant de s'engager, d'autant que les rôles social et thérapeutique de la conjugalité officielle sont tombés en désuétude dans notre société même si protégeant parfois l'amour qui souvent préserve de la mort, cette union enterre notre vie de célibataire afin de nous faire renaître époux. Il me semble contradictoire que vivant de plus en plus vieux, on nous oblige à attendre de moins en moins longtemps; attendre aiguise le désir, peaufine le réflexion, déroule le rêve; le souhait de parturition ne devrait pas précéder celui de fécondation. Ma tante paternelle m'a laissé entendre que tu me parais fille très fermée parce que je suis garçon trés réservé.
-Je suis fille ouverte, très ouverte.
- Ah?...
- Quoi donc?
- Je me méfie des femmes ouvertes car presque toujours elles engloutissent. Il y a des gens qui se marient par hasard, erreur ou accident; je ne veux point en être: aussi attendrai-je en examinant la question sous toutes les coutures tant à l'endroit qu'à l'envers, à travers l'Histoire et l'anthropologie, voire de travers.: nombre de femmes instaurent une relation de pouvoir avec les hommes, relation qu'elles enrobent du doux nom d'Amour.
- Tu te poses trop de questions! Parfois il faut oser l'aventure, et sans boussole!
- Quitte à se perdre?...
- Quitte à se perdre: qui ne risque rien, n'a rien.
Lèlo avait ouï dire que les femmes faisaient perdre raison aux hommes les plus sages, apprivoisaient jusque la capture les guerriers les plus farouches; aussi attendit-il que d'autres prissent la responsabilité de courtiser Essies-È-Bis pour lui. Ce fut la tante paternelle qui se chargea d'explorer les dispositions de la jeune belle et aimable fille mais, bien que fermement tenue par sa mère, quelque peu délurée au goût de Lèlo.
C'était le temps de l'Avent, temps hésitant entre deux saisons, temps de gestation et d'attente avant Noël; si Jésus refusait de naître cette année, Lèlo Swak pouvait bien attendre un an, une décennie, voire jusqu'au siècle prochain: il était patient, très patient; mais Essies-È-Bis ne l'entendait pas de la même oreille aussi fit-elle de l'entregent auprès de la tante paternelle pour que le mariage fût conclu, et la période dèèga laps de temps où qui de droit fournit à la future toutes les ficelles pour devenir bonne épouse et bonne mère, engagée. Premier et deuxième vins bus par la belle-famille, Lèlo eut droit de passer quelques nuitées sur la couche de sa future afin que la presque épouse jugeât par elle-même des compétences sexuelles de son futur mari avant qu'elle ne rejoignît le foyer conjugal. Quand le raillant la femme de son oncle maternel ou l'admonestant sa tante paternelle l'incitaient à effectuer ces Grandes Visites, il avait presque toujours une bonne excuse sur le bout de la langue: " J'attends la décrue, la rivière a tout inondé alentour, le courant furieux charrie trop de chablis." Le beau temps revenu, il attendait de trouver des aides pour débroussailler puis semer son champ avant d'aller courir le guilledou, assurait-il. Après épuisement de tous les subterfuges recours, constatant amèrement que nul ne pouvait le dispenser de cette épreuve, il attendait la dernière minute avant la tombée de la nuit et le lever de la pleine lune pour abord de sa pirogue en bois de parasolier longue d'un sajène, se laisser aller au fil de l'eau vers sa future.

(La suite, demain)

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