JE SUIS BLANC, ET FOU DU FOUFOU. (1)

Je suis un adolescent, un adolescent tout ce qu'il y a de très normal; mais non de plus banal.

 

Je suis un adolescent, un adolescent tout ce qu'il y a de très normal; mais non de plus banal. Né en Afrique centrale, je suis un Français; je le sais depuis longtemps déjà; un jour je découvris que les grandes personnes qui conversaient à propos de Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont parlaient de moi. Faisons une pause ici car je vous dois quelques précisions. Fuyant les Nazis qui avaient envahi la France, Benjamin Jacob mon grand-père paternel et sa femme s'enfoncèrent avec Albert leur fils au plus profond de l'Afrique en se réfugiant en pleine forêt là où espéraient-ils, les Allemands auraient beaucoup de mal à les retrouver.D'abord gérant d'une société concessionnaire, il finit par créer sa propre affaire en ouvrant un magasin d'import-export après la guerre. Français, Albert Jacob dut aller faire son service militaire en Métropole d'où il revint avec ma mère née Hélène Dupont: une chrétienne; mais ça, je ne le sus qu'en classe de sixième:


-Jacob, t'es Juif toi? me demanda un jour Alex Durand le fils d'un gendarme qui venait d'arriver, et qui ne resta que neuf mois dans le bourg.
- Juif, moi? Qu'en sais-je? C'est quoi Juif? lui retournai-je son problème.
- Sais-tu? Le nom est histoire et géographie: tu as un nom juif, donc tu es Juif!


Rentré à la maison, j'interrogeai mon père qui me répondit que je suis Juif par mon nom, mais goy de par ma mère: je suis donc un Juif non-Juif. Comme Juif je reste dans le viseur des anti-Juifs, mais en tant que non-Juif, je suis dispensé de l'observation des trois cent-soixante-cinq interdits juifs. Les enfants ne prévenant pas leurs parents de la date de leur naissance, je vins au monde en l'absence de mon père visitant sa chaîne de boutiques disséminées dans le pays. Après avoir recueilli les noms, prénoms et professions de mes parents auprès de ma mère, le commis africain à l'état civil demanda le mien: " Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont" .Ma mère avait prononcé Jacob à la manière des Arabes: Ya'qûb. Dupont, notre gratte-papier formé à l'école française savait l'écrire; mais Yacoub?...Jamais entendu parler. La dame l'avait-elle énoncé à la parisienne en avalant la dernière syllabe, Yacoube?... ou comme les Marseillais Yacoub?...Pouvait-il l'écrire à l'allemande Jakub?... ou à la russe Яkub?.. Longtemps notre homme hésita, tergiversa, puis finit par abandonner ce nom ; il me faut signaler que dans ce coin d'Afrique les enfants nés de parents mariés ne portent pas obligatoirement le nom de leur père; c'est même chose rarissime. En cas de concubinage, ils n'ont pas systématiquement le nom de leur mère. Un enfant peut bien ici avoir le nom d'une personne ne lui étant pas biologiquement liée. Notre commis inscrivit donc: Jean-Jacques Martin Dupont. Quand mon père voulut quelques mois plus tard la transcription de mon acte de naissance en droit français à l'ambassade de France tout en affirmant que ma mère est son épouse légitime et que je suis bien son fils, le consul accola le nom Jacob à Dupont sur une petite place qui restait sur mon acte de naissance. Ainsi innominé à la naissance, je fus Jean-Jacques Martin Dupont trois jours après, puis Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont trois mois plus tard.Voilà pourquoi je suis Français.

N'ayant jamais passé d'hiver avant l'âge de seize ans, je me suis longtemps demandé à quoi pouvait bien ressembler la neige. Je suis donc un adolescent français né en Afrique centrale, et Blanc de par mes deux parents. Je suis un adolescent Blanc et ça, je ne le sais que depuis l'année dernière. Je dois aussi ajouter que je suis non seulement un adolescent français Blanc, mais surtout, je suis fou du foufou depuis l'âge de dix ans; voilà qui n'est pas banal à ce qu'il m'a semblé lors de la petite fête que j'avais organisée pour le quinzième anniversaire de ma naissance après que, ayant quitté mon bourg j'ai atterri dans la capitale où mes parent m'avaient inscrit en classe de seconde.

Etaient présents Sylvie Fresson, André Lamarche et Pierre Ogé respectivement fille d'une infirmière militaire et d'un lieutenant mort à Diên-Biên-Phu, fils d'un diplomate pas mal placé à l'ambassade de France, et fils d'un colonel d'infanterie de l'armée française; tous condisciples. À ce beau monde j'avais joint Thomas Biibis le fils de Paadôm , dame africaine qui s'occupe de moi depuis ma naissance, mais aussi du ménage et accessoirement de la cuisine quand ma mère est submergée par son travail de comptable de la chaîne de boutiques que mes parent avaient essaimées dans le pays. Depuis toujours, Thomas de deux ans mon aîné m'est camarade de jeux et de bêtises, bref un frère bien qu'il soit Noir. Toujours partant pour provoquer des frayeurs à ma mère, il m'a souvent emmené en forêt reconnaître des arbres, les plantes comestibles, tendre des pièges à l'insu de mes parents. Un jour de chance, mon piège attrapa une gazelle que nous trouvâmes encore vivante à notre arrivée; je décidais de la ramener afin de m'en faire un animal de compagnie.


- Qu'est-ce? me demanda ma mère voyant la bête.
- Une gazelle lui répondis-je.
- Où l'as-tu ramassé?
- À mon piège: Thomas m'a montré comment faire.
- Thomas! Viens ici! Qui t'a permis d'emmener mon fils tendre des pièges en forêt?
- C'est afin de capturer les bêtes puis les manger Madame, répondit Thomas.
- Il y a une fois par semaine, de la viande de boeuf qui vient par avion du Tchad! Jean-Jacques Martin n'a pas besoin de tendre des pièges pour manger de la viande!
- Mais si l'avion ne vient pas, que ferez-vous Madame?
- L'avion viendra toujours! Il n'y a pas de raison que l'avion ne vienne pas!
- Et les grèves, les pannes, le mauvais temps, etc. y as-tu pensé Maman?
- Tais-toi, Jean-Jacques Martin! On ne t'a rien demandé!


Ma mère était toute rouge de colère: c'est toujours ainsi lorsqu'elle a peur. Elle m'imaginait déchiqueté par quelque léopard ou englouti vif par un python. Mes liens avec Thomas n'en furent que plus resserrés.

Chacun en était à la moitié de sa part de gâteau lors de cette fête d'anniversaire quand la conversation à bâtons rompus dévia sur nos préférences alimentaires.
-Moi commença Thomas, c'est le katabongo : plat de poisson ou de viande frais dans une bouillie de manioc râpée le tout cuit à l'étouffée sur de la braise. Vraiment délicieux.
- Quant à moi enchaîna Sylvie, c'est la fondue savoyarde surtout quand il fait frisquet et que tout le monde se retrouve autour de la casserole; que de fous rires lorsque l'un se trompe de pique ou que l'autre échoue à récupérer son bout de pain!
- Pour ce qui me concerne continua Pierre, c'est la choucroute! Comme ce plat me manque! Dès avant que je n'arrive en France, je demande à ma grand-mère de m'en préparer été comme hiver.
- On est pas Alsacien pour rien! ironisa André qui raffolait des saucisses de Morteau aux lentilles.
- Et toi Jean-Jacques Martin? demanda Sylvie.
- Moi, je suis fou du foufou! Je suis fou du foufou depuis ce dimanche où croyant rencontrer Thomas à domicile, je trouvai sa mère entrain de préparer le foufou; elle m'invita à partager son repas: depuis ce jour, je suis fou du foufou mais pas n'importe lequel, un qui soit blanc immaculé, fin comme de la farine pour pâtisserie quand il est cru, et élastique telle de la purée mousseline quand il est cuit.
- Seigneur!... s'écrièrent en choeur Pierre et André. Comment peut-on être Blanc, et fou du foufou?...
- Oui, insista André; Comment peut-on être Blanc et fou du foufou?..
- Au fait! Qu'est-ce le foufou? interrogea Sylvie.
- C'est, repris-je, une sorte de polenta où le manioc remplacerait le maïs. Préparer le foufou est tout un art dont les femmes de l'Oubangui-Chari aujourd'hui République centrafricaine ont la maîtrise la plus grande. Dans l'eau bouillante d'une casserole encore au feu, verser en pluie de la farine de manioc puis, le récipient hors du foyer et bien calé contre la plante des pieds, avec un long bâton d'un bois approprié, tourner énergiquement la farine jusqu'à prise en pâte et disparition de toute trace de farine crue. D'un goût fade, il accompagne un plat de viande ou de poisson à la sauce épicée .
- Raffoler d'un brillat-savarin, d'une omelette norvégienne, d'une fondue bourguignonne, passe encore; mais du foufou? Impensable.Ajouta Pierre perplexe.
- Aussi inconcevable qu'est pour un Africain, de fondre pour un camembert ou un munster bien faits; intervint Thomas Biibis.
-Frédéric le Grand parlait mieux français qu'allemand, néanmoins il fut Roi de Prusse; plaisantai-je sentant le malaise qu'avait provoqué chez mes trois autres convives la réflexion de Thomas: quelle outrecuidance pour un Noir que de donner son avis sur la nourriture des Blancs!

Mes condisciples partis, un détail qui jusqu'alors m'avait paru anodin prit de l'importance: au petit lycée, c'est-à-dire de la sixième à la troisième, élèves Blancs et Noirs jouaient ensemble dans la cour de récréation tout au long de leur cursus du premier cycle; mais à partir de la classe de seconde, les élèves Blancs faisaient bande à part, et cessaient brutalement de jouer avec leurs condisciples Noirs avec qui ils s'étaient amusés pendant deux, trois voire quatre ans. Tous me regardaient d'un oeil ahuri m'accoquiner avec Thomas Biibis le fils de notre bonne qui avec sa mère nous avait accompagné en ville afin que tous deux bien qu'il fût plus vieux de deux ans que moi, puissions poursuivre notre scolarité en classe de seconde au lycée. Dans le gros bourg où j'étais né puis avais vécu jusqu'à présent, j'avais été sauf pendant l'intermède Alex Durand, le seul enfant Blanc; être Blanc pour moi n'avait alors pas plus de sens qu'être gros, maigre, grand, petit, Noir, beau ou laid, Indien ou visage pâle. Ici en ville ou grouillaient nombre de militaires français et leurs familles, j'étais blanc, mais non Blanc. Être blanc c'est considérer la couleur comme une convention linguistique : le blanc, mélange de couleurs; le noir, négation de la couleur. Être Blanc ce n'est pas seulement avoir la peau plus claire que les autochtones, c'est d'abord de par cette couleur, disposer d'un statut particulier qualifiant son appartenance de gré ou de force à la classe des seigneurs. Ce fut ainsi que dans ma seizième année, à mon grand étonnement je me découvris Blanc, c'est-à-dire Homme référence, les autres n'étant que des formes cliniques plus ou moins bien réussies: comme pour la craie, tous les humains sont de couleur sauf les Blancs.

 

(La suite, demain)

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