LÈLO SWAK ATTEND. (3)

Lui qui n'aspirait qu'à une vie de candidat hikikomori se sentit tel Oblomov, assailli par un essaim de préoccupations ne lui laissant nul repos de l'esprit; diadoque, il dut remplacer son père comme chef de village.Il faut souligner que Swak ne l'avait pas souhaité: il l'est devenu par une erreur de la nature.

 

Elevé à la diable entre un père qu'on lui commandait de mépriser sous peine d'Involution, et une mère confinée à perpétuité à un rôle de chienne en chaleur, incapable de comprendre sa vie donc d'en modifier le cours du moindre iota, pour sa survie psychologique Lèlo épuisait son énergie dans une lutte désespérée. Lui qui n'aspirait qu'à une vie de candidat hikikomori se sentit tel Oblomov, assailli par un essaim de préoccupations ne lui laissant nul repos de l'esprit; diadoque, il dut remplacer son père comme chef de village.Il faut souligner que Swak ne l'avait pas souhaité: il l'est devenu par une erreur de la nature. Ekuob son frère cadet étant devenu Evolué c'est-à-dire serf des Blancs, l'alternative ne lui offrait aucun autre terme. Longtemps il avait hésité, louvoyé, espéré qu'un cousin même très éloigné venu de quelque part exercerait cette fonction, ou que prise sans lui, la décision arriverait insolite et incongrue comme pluie en saison sèche; mais vint fatalement le jour où il lui avait fallu se décider à décider de prendre une décision sur le sujet. Dans sa vie il avait entendu parler, vu défiler moult Commandants; son grand-père fondateur d'Ueso-Mokè puis son père successeur avaient donné en plus du copal, de l'ivoire, du caoutchouc, des peaux de léopard et de buffle d'antilope et de gazelle, du bois et du pétrole, des hommes pour des guerres qui ne les concernaient pas, la construction d'un chemin de fer qu'ils n'utiliseraient jamais; de ces chantiers transformés en charniers, nul n'était revenu: tous disparus dans les pertes et profits de la colonisation. Il avait vu les pertes et, dans sa chaise longue sur la rive droite de la Ngoko, il attendait les profits.
Considérant la ville comme cloaque de corruption lustré d'un vernis d'hypocrisie, Lèlo n'y avait jamais mis ses pieds ne fut-ce que pour y réclamer les aides publiques auxquelles son village avait droit. Pendant vingt ans il avait attendu que le gouvernement débloquât les crédits permettant d'ouvrir une piste agricole devant relier Ueso-Mokè à la route carrossable; mais le gouvernement attendait que les donneurs d'ordre qui l'avaient placé là ouvrissent leurs banques, et ceux-ci attendaient que le gouvernement fît preuve d'un peu plus de zèle dans le pillage de la nation; pendant ce temps, impatiente la forêt équatoriale reprenait ses droits où les Hommes avaient abdiqué des leurs.
Comme chef de village, Lèlo Swak avait tôt noté que la sécurité tant matérielle que psychologique prenait presque toujours le pas sur la liberté du corps et surtout de l'esprit; aussi, bouleverser l'ordre établi par la force la ruse ou les deux, s'avérait-il hautement plus difficile que la perpétuation de celui-ci: il n'est pas donné se disait-il, au citoyen lambda sans boussole légitimée par l'Histoire, d'accepter d'avancer vers une hypothétique étoile polaire d'autant que sachant ce dont il ne veut plus, il ignore encore ce qu'il désire vraiment hors ce à quoi il espère ne plus jamais avoir affaire car dans son esprit , refoulé dans la cave des accessoires obsolètes de l'Histoire; or sans l'ombre d'un doute, comme à l'accoutumée d'ingénieuses âmes rabibocheront puis lustreront d'un délusoire vernis estampillé " Modernité" ces pièces muséales, et les re-présenteront comme innovations majeures de notre siècle. Le baaz maison commune étant en piteux état, il incombait à Lèlo Swak de répartir les tâches de réparation parmi les villageois; mais lui attendait . Quand son épouse le pressait de commencer les travaux, sans colère aucune il répondait:" L'ombre du pycnanthus est une école de patience où le bruissement des feuilles devient parabole de prophète, et les couleurs du jour, message de l'au-delà. Ah! Si seulement j'étais L'Homme Providentiel comme l'est L'Homme des masses, comme j'aurais pu efficacement prendre soin de la masse des hommes!" Ainsi soupirait-il épuisé d'avoir échafaudé moult plans de batailles politiques, économiques et culturelles afin de sortir la nation du marasme où inexorablement il s'enfonçait; mais bientôt lui venait à l'esprit que L'Homme Providentiel et les Evolués nouveaux Commandants, c'est-à-dire toute l'élite n'ont eu de cesse de seriner qu'en attendant qu'on fût libre, il fallait ériger la relation mensongère aux autres et à soi-même en vertu cardinale, et qu'avant que n'advienne l'ère de la solidarité, on devait célébrer le thygmotactisme; alors il attendit. Que faisait-il de ses journées? Il attendait que le soleil se levât et, à peine debout celui-ci déjà l'épuisait; aussi attendait-il que l'astre se couchât. Dès l'incipit d'un récit, l'exorde d'un conte ou l'entame d'une conversation, in petto Lèlo implorait qu'on en vînt à la péroraison.

Un jour, en tenue de garde régionale chéchia avec pompon au vent , venu de la ville un homme tout excité d'annoncer La Grande Nouvelle se présenta devant Lèlo:
- C'est Noël! commença le héraut.
- Le quinze août?...s'étonna Swak.
- C'est enfin arrivé!
- Quoi donc?...
-Le monde a changé du tout au tout!
- C'est-à-dire?...
- les Nouveaux Blancs sont des Noirs!... On les appelle Mindèlè miyindo ou Nègres blanchis.
-Ah! ... Ce n'est pas ce que j'attendais: je regagne ma chaise sous le pycnanthus.

Quelques années plus tard, son fils collégien à la ville déboula impromptu:
-Papa! Papa! c'est fait! ce que tu attends depuis des années est enfin arrivé le cinq juin! Le Changement est là!
- Ah, bon!...
- C'est la révolution!
- La Révolution?...Quelle Révolution?
- La Révolution d'Initiative Militaire! Oui, papa. depuis trois semaines L'Homme des Masses a pris les rênes du pouvoir! L'ethnocratie est en marche forcée!
- J'attendrai encore un peu mon fils, question de voir.
- Si au lieu d'attendre tu provoquais ce changement qui ne vient pas? s'énerva Essies-È -Bis.
- Ah! C'est une idée à creuser ma chère femme. Plus tard, un jour j'y réfléchirai très sérieusement.
- Un jour? Quel jour? Ce jour c'est aujourd'hui! Bon sang, tu es le chef de ce village! Lève-toi, et tout le monde suivra! Il ne sert à rien de refaire le monde sans rien faire du monde, de commenter la réalité sans jamais l'affronter! Même centenaire, tu estimeras ne pas avoir assez attendu pour voir abouti un brin de tes rêves cherchant toujours la validation de tes idées dans le regard d'autrui ou à défaut dans des trouvailles où souvent tu t'égares; aussi, happé par le vertige de l'évagation pitonnes-tu d'une solution à une résolution, et termines ta journée toujours aussi irrésolu qu'au petit matin, attendant quelque chose d'extraordinaire venu de quelque part de très ordinaire, et qui te suggererait réponse à ton questionnement.
- Sans aucun doute, tu as raison mon amour; mais j'attendrai en core un peu.
- Quoi donc?...
- La Révolution d'Initiative Civile:voici deux décennies que l'Ethnocrate d'Olombo arrivé au pouvoir par le feu et les mains dégoulinant de sang a été légitimé par les urnes emmurées de baïonnettes, puis a baptisé Révolution ce viol de la volonté populaire. Grand brigand en retraite, il avait commencé sa carrière comme marxiste-léniniste-stalinien puis, la conjoncture politique mondiale ayant changé , il se reconvertit en social-démocrate de droite avant d'être sacré L'Homme Providentiel par La-Communauté-internaltionale d'autant plus facilement que, urbi et orbi il promettait liberté et sécurité pour tous. Il y a bien liberté voire anomie pour quelques lunes, mais insécurité physique psychologique et culturelle pour chacun. Ayant constaté que depuis quelques années les ethnocrates souffrent de ne plus pouvoir maîtriser l'étendue du répertoire des opprimés répertoire dont des pans entiers leur échappent, et que ces damnés de la terre élèvent toujours plus la tension qui irrémédiablement approche du point de rupture, j'ai choisi d'attendre le temps qu'il faudra pour voir ce qui se passera bientôt: l'avènement de la Révolution d'Initiative Civile.

Le soir au lit Lèlo Swak attendait que sa femme décidât de ce qu'il convenait de faire, et en prît l'initiative; comme elle était entreprenante, tout le monde était content. Une nuit, rassuré par une partie de plaisir conjugal qui semblait avoir grandement satisfait Essiès-È-Bis, Lèlo Swak tenta une prouesse:
- J'aurais voulu te dire... commença-t-il.
- Tu aurais voulu me dire?... encouragea la femme en l'enveloppant de ses membres.
- Oserai-je?...
- Ose puisque je te le permets.
- Comment te dire l'indicible?
- Ferme les yeux, ouvre la bouche et parle.
- J'aurais voulu te dire que je t'aime.
- Parle encore, dis quelque chose.
- Afin de ne pas médire des autres, je parlerai de moi. Je suis lèlo qui a quitté un hier certain, et attend un demain vague; toute prévision étant aléatoire, je dispose d'une provision de temps me permettant d'attendre car pour cause de liberté intérieure intangible, l'être humain ma mesure ne peut être mis en équation.

(La suite, demain)

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