KONGO BOLOLO : L'AMER PATRIE (43)

Ô mon Dieu ! Par saint Jérôme, accordez-moi la chasteté ; mais pas tout de suite !...

 

 Les pluies se raréfiaient, c’était dire que Noël approchait à grands pas ; catéchumènes et chrétiens attendaient la naissance de leur messie avec ferveur ainsi nombre de femmes acceptèrent-elles de grands sacrifices  afin de s’offrir  pour ce jour-là, le pagne le plus beau. Est-il pensable  de recevoir son Dieu en guenilles ? Les postulants chrétiens désherbaient,  fleurissaient les abords des églises et  de la cathédrale. À l’école Saint Pierre Claver  que fréquentait Fatu  aînée de cinq ans et cousine matrilinéaire issue de germains de Mobilamis, les enfants  de la psallette Bana Mboka  répétaient les chants de Noël  sous la direction d’Agrippine ancienne condisciple de Fatu qui, il y a de cela quelques années déjà, s’était inscrite au cours débutant le même jour qu’elle ; depuis les deux filles étaient restées amies intimes. Partout dans le pays flottait une atmosphère festive et religieuse. L’Enfant-aux-Yeux-noirs n’était ni chrétien, ni croyant ; néanmoins  un  curieux sentiment le liait à Noël pour lui fête de mystère : mystère de la nuit, mystère de la lumière, mystère des chants, mystère de la conception de Jésus.  La lune éclairant a giorno, Noël c’est la permission de minuit pour tous ; dans les rues enfants, adultes et vieux se promènent tandis que certains emplissent les buvettes ; cette nombreuse foule apparaît carapace efficace contre d’éventuels lémures. Les maisons, les arbres et les gens ont une allure irréelle dans cette ville  sans éclairage public.  La procession des porteurs de cierges passant par le parvis et entrant dans la maison de Dieu évoque une véritable retraite aux flambeaux des forces de  Satan s’évanouissant  face à la gloire de l’enfant Jésus. S’élevant au plus haut des cieux et élevant  l’auditeur avec elle, la pureté des voix enfantines  célébrant la naissance de Dieu le Fils seul homme né parthénogénétiquement, ravit toujours qui écoute  qu’il soit chrétien ou mécréant, qu’il assiste à la messe de minuit par conviction religieuse ou comme Mobilamis par  quête de mystère.

Le Père Onze un Français cacochyme à la démarche de funambule perché à dix mètres au-dessus du sol  assurait l’enseignement religieux et la préparation  tant à la première communion qu’à la Confirmation ;  nombre de chrétiennes et de chrétiens  avaient suivi son enseignement  très rigoureux.  Ses leçons de morale relevant exclusivement de l’acribie  rebutaient  l’immense majorité de ses ouailles  qui à son grand désespoir, malgré le risque des feux de l’Enfer  n’en faisaient qu’à leurs têtes  dans la conduite de leurs vies privées.  Peu avant Noël de cette année de  l’an de grâce 1957, il dut s’envoler à bord d’un DC3 d’Air France  pour la Métropole  où l’appelait sa vieille mère gravement malade ;  mais, n’ayant plus touché la neige depuis plus de dix ans,  il aurait eu hâte de la tâter de nouveau sous peine  de folie ; c’était du moins ce que prétendaient certains.  Monseigneur Nganga Ellie se proposa, à condition que les leçons se déroulassent à partir de dix-sept heures dans une pièce attenante à son bureau,  de prendre la relève qu’il estimait  brève : cette salle d’attente  deviendrait alors salle de cours.  Devant les six canapés pouvant recevoir  chacun trois adultes ou quatre enfants, une table basse. Dans la classe de Confirmation qui se tenait le vendredi, Fatu partageait son siège avec Anne, et Pélagie ses cadettes de deux ans ; en face, Thérèse, Angèle, Rose et Marguerite  toutes âgées de treize ans. Dès l’abord, le prélat précisa les règles : «  Qui veut parler, lève  la main ; contrôle des connaissances le quatrième samedi matin de chaque mois, confession tous les samedis après-midi, tout  le monde à la messe le dimanche. » Il répartit les enfants en deux groupes : les filles lundi et vendredi, mardi et jeudi les garçons ; ouvertes à tous, les leçons de début de semaine portaient sur  les commandements de Dieu et ceux de l’Eglise, l’apprentissage ou la révision des prières à savoir : Pater noster, Ave MariaCredo, Confiteor et acte de contrition ; le rappel des miracles opérés par Jésus telle la multiplication des pains, la transmutation de l’eau en  vin, la maîtrise du vent et des vagues, la guérison de l’aveugle et du paralytique, sans oublier la résurrection du Christ faisaient passer les enfants du réel au merveilleux  par-dessus  le filtre de la réalité. L’évêque réserva les fins de semaine à l’approfondissement  de la doctrine en explicitant la notion de théodicée,  le bien fondé des règles  de l’Eglise concernant  la foi, le célibat des prêtres et des nonnes, le sacrement du mariage avec pour corollaire l’absoluité  de la chasteté avant,  celles de la fidélité et de l’indissolubilité du lien pendant. La vie de telle ou telle grande figure chrétienne servait d’illustration.  Le troisième vendredi de décembre, le pasteur aborda les sixième et neuvième commandements de Dieu : «  Tu ne feras pas d’impureté», « Tu n’auras pas de désir impur ». Levant son bras, Fatu qui ce jour-là portait un canzou fleuri  exposant son duvet axillaire que moirait le soleil couchant, demanda qu’on lui  éclaircît la notion d’impureté.    «  Ne pas faire d’impureté ne pas avoir de désir impur, c’est éviter de tomber dans le péché de la chair. Ne pas obéir  aux commandements de  Dieu est  offenser celui-ci, donc s’ouvrir grand les portes de l’Enfer » répondit l’ecclésiastique.  Ce qui semblait limpide à l’homme d’église ne fit que semer  de la confusion chez Fatu.  Depuis ce vendredi  dès que l’adolescente  entrait dans la salle d’instruction religieuse,  l’évêque  ne la quittait des yeux  que sous contrainte : cette attention  excitait l’adolescente  qui, captivant le professeur d’éducation religieuse, se sentait de plus en plus capturée par lui. Il la regardait d’une manière étrange, comme jamais nul ne l’avait fait jusqu’à présent. Elle  à qui aucun homme n’avait vraiment prêté intérêt devenait l’objet d’une grisante fascination de la part d’une personnalité  des plus puissantes de Ueso. Ces  turbulences qui avaient élu domicile dans le crâne de Fatu devinrent véritable tempête quand de retour des congés de Noël abordant les commandements  de l’Eglise Monseigneur ajouta : «  Le sixième commandement de L’Eglise interdit  de manger de la viande le vendredi et les jours qu’elle aura fixés. »  Viande, chair, muscle se traduisent tous en lingala par le même mot : mosuni.    Fatu était une fille belle au teint clair de femme peule ou de certaines Burundaises. Bien dessinée, son apéritive bouche ouverte à tous les appétits de son âge laissait voir quand elle souriait,  des dents blanches bien alignées ; sur ses joues se formaient alors  de discrètes fossettes gélasines  miroitant à jour frisant.  Cheveux toujours tressés à la dernière mode mais de façon originale, yeux rieurs ou fixes noirs et profonds  tels un abîme ;  de  quoi susciter l’intérêt de qui la rencontrait.  De son père, ni les frères ou cousins cadets  ni les neveux  matrilinéaires n’avaient voulu souscrire à l’obligation coutumière de subvenir aux besoins matériels et affectifs  de Mwa-Keta et sa fille Fatu ; aussi celle-ci adopta-t-elle dès l’âge de six ans pour  référent  paternel qui, à mesure qu’elle croissait en son corps et son âme, elle estimait  tel. Deux fois, peut-être trois, elle fit avec sa mère le voyage de Garabinzam où elle passa trois mois de vacances d’une scolarité chaotique. En cette année scolaire 1957-1958, elle était en CMII tout comme Mobilamis, alors  que sa promotionnaire  Aduki venait de quitter le collège Javouhey de Liueso, exclue de la classe de troisième pour mauvais esprit : lors de la leçon sur « Jésus  marchant sur les eaux », elle avait vertement répondu à sœur Marie-Madeleine  que «  tout  corps plongé dans un liquide reçoit de la part de celui-ci une poussée égale à la masse du liquide qu’il déplace ; si au bout de six  minutes ledit corps n’est pas remonté en surface, il peut être considéré comme perdu.  Quel était le poids de Jésus marchant sur les eaux, sœur Marie-Madeleine ? » Dernière goutte d’eau qui fit déborder le vase : exclusion immédiate avait décrété la Mère supérieure.  Agrippine  fut peu après embauchée au tribunal de grande instance de Mokeko comme secrétaire particulière de  Vidimus C-J. Lopango son frère,  aîné de sept ans. Malgré la grande différence de capacité d’abstraction qui les séparait, Fatu et  Agrippine Aduki  demeurèrent  amies intimes, sœurs jumelles ainsi qu’elles  aimaient se nommer. Les deux jeunes filles se voyaient souvent, se remémorant ensemble leurs souvenirs comme Âmes Vaillantes, rechantaient entrecoupées d’éclats de rire les rengaines de sœur  Marie-Joseph qui les chaperonnait.  Le dernier samedi matin de janvier 1958 se déroula le contrôle de connaissances du mois : «  Une enfant par canapé, et la septième à mon bureau avait tranché  Monseigneur la semaine précédente. »   Hasard ou calcul délibéré allez savoir, ce samedi-là jour de devoir surveillé, Fatu ne porta pas son traditionnel pagne mais une jupe courte, une au-dessus-du-genou. La veille sa mère lui avait tressé les cheveux  selon le très prisé style arabe. Tôt le matin, après une bonne douche elle s’était parfumée puis maquillée avec grand soin ; d’où son léger retard à l’évêché : une seule place libre, le bureau de Nganga Ellie ; elle s’y dirigea d’un pas assuré, trouva le siège bien plus confortable que le canapé.  En silence, l’évêque surveillait son monde en faisant les cent pas dans l’espace libre entre les meubles. Du fond de la pièce il aperçut les chevilles croisées de Fatu. L’adolescente sentit  le regard du prélat lui chatouiller la peau, puis remonter lentement mais  inéluctablement  de sa malléole vers l’aine ; elle leva la tête et surprit les yeux du guide spirituel  en flagrant délit de concupiscence ; elle lui sourit discrètement.  Embarrassé, l’évêque détourna son regard puis continua sa silencieuse déambulation. Personne d’autre qu’eux deux n’avait saisi ce moment unique où naît une complicité, un secret. À la fin de son devoir, au lieu d’écrire son nom, Fatu signa X. Dans sa cellule  le soir venu, les idées du prêtre se mirent à vagabonder  au point qu’il ne pût se concentrer sur quelque sujet. Il rangea les copies sans en corriger une. Fatu qui avait décroché un 10/10 ne put savourer sa joie, terrassée qu’elle fut par la maladie la semaine d’àprès : vingt-et-un jours d’isolement pour cause de varicelle avait ordonné l’infirmier en chef remplaçant le médecin en tournée à l’intérieur de sa circonscription sanitaire. De tous les enseignants en science religieuse, monseigneur Nganga était le seul immunisé : afin que la patiente pût célébrer sa Confirmation à la Pentecôte, il fallait qu’elle terminât son cycle de formation, que chaque samedi elle se confessât, et communiât le dimanche.  Monseigneur était un prêtre sociable, un pontife social s’occupant  des pauvres, des malades, des Bayaka, bref de tous les méprisés, opprimés et abandonnés par la société, les damnés de la terre. Comment ne pas se sentir damnée quand on est sans père depuis l’âge de six ans ? Aussi pour Fatu, cet homme de Dieu fut-il  un homme-dieu  sachant tout, maîtrisant tout.  Quand l’évêque entra dans la chambre de l’adolescente où régnait une discrète pénombre, il la trouva à demi-assise dans son lit la chemise de nuit négligemment  décolletée ; elle lisait le «  Missel de la vie de Jésus »  des éditions pontificales, cadeau de sa mère pour sa première communion. Sur la table de chevet sous une  médaille de la Vierge Marie, une image à l’effigie de Bernadette Soubirous offerte par Agrippine. Pour une fille d’Indigène, la chambre de Fatu était vaste : on y trouvait un lit pour deux à côté de la table où elle rangeait ses cahiers  ses livres, et une lampe-tempête Luciole ;  au pied du lit une malle servait  d’armoire à linge. Une moustiquaire en américani  la protégeait des anophèles. Son matelas  était un sac de coton bourré de paspalum séché  qu’il fallait changer une fois par trimestre. Point de traversin ni d’oreiller,  un pagne  tenait lieu de drap du dessous ;  quant à celui du dessus, elle le portait le jour. L’évêque  offrit sa bague à baiser : Fatu se jeta  sur la main, la parcourut de ses lèvres humides  jusqu’au poignet, puis lâcha prise en soupirant :  

- Mon Dieu, comme je suis heureuse ! Grand merci  Monseigneur d’être venu.  

– Comment va ma fille bien-aimée ?  demanda l’ecclésiastique  d’une voix caressante, suave et rassurante.  

– Mieux qu’hier, mon Père. Comment va le monde ?  

- À cloche-pied. Approche à la lumière, et laisse-moi  te contempler.

L’homme d’église gaffa l’adolescente qui l’hypnotisait, il la regarda, la contempla telle une œuvre d’art, la dévora des yeux d’un famélique puis ajouta : « Rendons grâces à Dieu de t’avoir préservée toute ta beauté. »

– Pourrai-je  communier demain mon Père ?  

– Bien sûr !... Si tu te confesses préalablement.  

– Je suis prête, mon Père.  

Devant Monseigneur Nganga Ellie qui avait revêtu ses attributs sacerdotaux, la jeune fille s’agenouilla : « Bénissez-moi mon Père, car j’ai beaucoup péché par action, omission et pensée. » Elle récita le Confiteor de bout en bout.

– Qu’as-tu fait, ma fille bien-aimée ?

- J’ai commis le péché de la chair, mon Père.

– Oh !... Mon Dieu !  

- Oui mon Père, je le confesse.

– Avec qui ma fille bien-aimée?...  

– Avec Agrippine et son frère Vidimus, mon Père.

– À trois ?...  

– Oui, mon Père à trois ; je le reconnais.  

– À  trois !... Jésus, Marie, Joseph ! À trois !... Oh mon Dieu !...

– Oui mon Père, à trois.

- Jésus, Marie, Joseph ! Où donc, ma fille bien-aimée ?  

– Chez eux, mon Père.

- Chez eux ?...  

- Oui, mon Père.  

– Au domicile du kani Osebi ?...  

- Oui, mon Père.

– À trois...  Jésus, Marie, Joseph ! Chez eux... Ô Seigneur !... mais c’est très grave ça, ma fille !... Très grave ! C’est péché mortel !...

– Je le sais mon Père, mais c’était si bon, si bon, si bon... hum !... si bon que je n’ai pu résister : ce fut un plaisir à nul autre pareil, mon Père....  

– À trois... chez eux... un plaisir à nul autre pareil... mais ça mérite les feux de l’Enfer, ma fille bien-aimée !  

– Je le sais mon Père, c’est pourquoi je viens demander pardon à Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit.

– À trois... Chez eux... Un plaisir ineffable...  et... c’était quand ma fille bien-aimée ?

– C’était le vendredi saint de l’année dernière. J’ignore si Agrippine vous l’a dit lors de ses confessions, mais jusqu’alors je n’avais pas osé.  

– À trois... Chez eux... Un plaisir indicible... Le vendredi saint : oh mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph !... venez au secours de la pauvre enfant !

– C’était si bon ! Comment faire pour résister  à pareil plaisir tout-puissant, mon Père ?...    

– À  trois...

– Oui, mon Père ; à trois pour un plaisir tout-puissant, comme dans la sainte Trinité les trois personnes en un seul Dieu GRAND et TOUT-PUISSANT.

– Oh sacrilège !... Blasphème !... Ne mêle pas la sainte Trinité  à tes turpitudes, à tes actes impies ! Sais-tu, c’est très grave, gravissime ma fille bien-aimée !  

– Je le sais, mon Père ; mais c’était si bon, et je me suis trouvée si bien après que je me demande si l’occasion se présentant de nouveau, je pourrai résister.  

– À trois... Chez eux... un plaisir tout-puissant... Ô mon Dieu ! Cela mérite les feux de l’Enfer, ma fille bien-aimée ! Jésus, Marie, Joseph priez pour la pauvre  enfant ; mais dis-moi, comment cela s’est-il passé ?

- Quand je suis arrivée, Agrippine et son frère Vidimus n’en étaient qu’aux amuse-gueule ; ils m’ont donc invitée à continuer la partie non plus à deux mais à trois. Je ne puis vous décrire mon Père, comme c’était bon !... si bon que pendant longtemps nous nous sommes léché les doigts, mon Père.

– Léché les doigts !... Ô Seigneur Jésus !

– Oui, mon Père ; nous nous sommes léchés.

– Oh mon Dieu !... Ô sainte Philomène, ô saint Jérôme priez pour la pauvre enfant ; et puis...

– Et puis pour terminer, chacun de nous a embrassé les deux autres pour consacrer ces échanges, cette rencontre épulaire.  

– Rencontre piaculaire avant l’heure ?... C’est à présent qu’il faut expier, ma fille bien-aimée !

– Je suis prête mon Père, à payer ma faute pour cette rencontre épulaire autour d’un succulent plat de sanglier  ce vendredi saint.

– Ouf !... Jésus, Marie, Joseph.  

– Comment mon Père ?  

–Trois Pater noster, deux Ave Maria, un Confiteor.  Surtout, ne recommence pas !  Je t’absous de tes péchés, et te bénis au nom du Père, et du Fils, et du Saint –Esprit. 

- Amen.                                     

(La suite, prochainement)                                                                                                                                                                           

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