JE SUIS BLANC, ET FOU DU FOUFOU. (2)

" Quand dieu le Père façonna le monde, ici il travailla la nuit."


Compte tenu des bons résultats scolaires qui avaient été les miens jusque là, mes parents avaient jugé bon de m'inscrire dans un lycée privé en France après ma réussite à la première partie du bac. Comme entre temps ils avaient pu vendre à un bon prix leur chaîne de boutiques, nous déménageâmes ensemble, laissant à Paadôm notre bonne  un pécule lui permettant de subvenir aux besoins de son fils Thomas qui comme moi devait affronter la deuxième partie du baccalauréat.

Quinze jours après la rentrée des classes, j'écrivis ma première lettre à Thomas Biibis.

Bien cher Thomas.
Afin de disposer de temps et de liberté de mouvement dans la recherche d'une maison non loin de mon lycée, mes parents m'ont inscrit dans une colonie de vacances " Connaissance de la France", qui m'a permis de passer de Paris à la côte méditerranéenne. La première chose qui m'a étonné à Paris est de voir le long des avenues et boulevards, telles des bornes hectométriques de très grandes affiches exhibant des femmes aux lèvres rutilantes béant d'un OUI ... OUI... répétitif qui chaque fois t'abandonne là, avec ton désir inassouvi; ce pays est une grande école de frustration permanente: " Je vous l'offre, mais vous ne l'aurez pas!"

Une autre bizarrerie découverte ici, c'est qu'on ne marche pas, on court. Toujours dans le bruit qui commande tout,on court partout et à chaque instant, ou alors on piétine; le silence est un mot obsolète, une survivance du moyen-âge ou peut-être de l'antiquité grecque je ne sais. Pressés seulement par le risque de rater une rencontre ou une découverte, nous marchions dans la forêt qui nous habitait; la marche nous était naturellement contemporaine. Ici à Paris mais me semble-t-il aussi ailleurs en France, les gens ne marchent pas, ils courent, courent, courent; vers où?... Permettant de vivre l'instant, éloge de la lenteur dans un monde de vitesse, symbole de gratuité au sein d'un univers de marchands et d'affairistes, la marche paraît anachronique dans cette solitude dans la multitude: ici, la marche est un luxe réservé à quelques privilégiés de la fortune ou de l'infortune. Quel exorbitante prérogative était mienne que de marcher à tes côtés en devisant avec la nature! Quoi de plus personnel que la façon de marcher? Chaque femme, chaque homme a sa manière de poser le pied: à l'oreille, je reconnaissais de loin ton pas; tu savais le mien las ou leste, triste ou alacre. Quand ensemble nous arpentions pieds nus les bancs de sable, nous sentions la respiration de la terre; la terre mais non le bitume qui l'étouffe; le pavé, passe encore; mais le bitume?... Fouler le bitume n'est pas marcher: c'est ici que je l'ai compris. Ici j'ai appris que marcher est bien moins aller que revenir, aller vers les autres pour revenir à soi.
Quand tous deux nous allions prendre mesure de la forêt cernant notre bourg en l'habitant quelques heures elle qui nous a toujours habités, elle semblait nous écraser; aussi de gré ou de force lui obéissions-nous. Ici on la piétine, lui imprime une volonté exogène; nature prescriptrice là-bas, nature prescrite ici. Souvent je pense aux Bayaka célébrant l'immensité de la forêt face à la petitesse de l'Homme qui n'y prélève alors que le nécessaire à sa vie. Ici on loue la grandeur de l'Homme conquérant allant à l'assaut d'une nature à dompter  et à asservir pour la survie de la classe dominante, le profit financier de quelques uns, le plaisir et les caprices de certains: la nature y est réduite à une carte postale.

Après avoir visité au pas de course Paris avec sa tour Eiffel ses bateaux-mouches et un bout du Louvre, nous voici aux Lecques près de Toulon où j'ai assisté à un spectacle vraiment ahurissant: dans un insolite plaisir masochiste, femmes aux seins nus et fesses chichement voilées d'un bout de tissu aux couleurs vives, et hommes pas plus vêtus se laissaient rôtir au soleil; sur ce sable fin grouillant tant de femmes  à poil ou presque, en découvrir une habillée me parut  outrageante obscénité. De par ses orages et sa forte chaleur, l'été m'évoquerait la petite saison des pluies de la mi-mars à la mi-mai. Je m'attarderai un peu plus sur l'automne, saison sans équivalent chez nous; imagines-tu des arbres perdre leurs feuilles pendant la saison des pluies? C'est pourtant ce qui se passe ici: il pleut de plus en plus, mais les feuilles s'accrochent de moins en moins aux branches. L'automne est une saison unique: sans condition, toujours il chante l'amour sur tous les tons. C'est une saison unique non pas que les autres soient doubles ou triples, mais parce que chaque instant est unique, non reproductible; unique de par ses couleurs particulières changeant du matin au soir, d'une journée à l'autre; ses parfums alternant terre mouillée et feuilles sèches. Regarde bien autour de toi Thomas: maculée de temps en temps du rouge d'un pycnanthus, la forêt ne t'offre que deux ou trois variantes de vert; ici la palette des couleurs s'étire de toutes les nuances du jaune à tous les dégradés de rouge, ponctué çà et là de brun plus ou moins sombre, ou souligné du vert incongru des sapins ou du lierre. Le seul inconvénient que je trouve à l'automne, c'est qu'il trop bref.

J'ai encore beaucoup à te dire mais je dois m'arrêter ici si je veux que ma lettre parte aujourd'hui :ici, l'heure c'est l'heure.
Rappelle le bon souvenir de tout le monde ici à Ïa Paadôm. À te lire bientôt.

Fraternellement.
Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont.

 Depuis un mois déjà, bien avant la rentrée scolaire programmée pour le premier octobre, la saison des pluies s'était installée; profitant d'une éclaircie entre deux ondées, le facteur remit une lettre à Thomas Biibis qui avant de la lire, l'examina. Sur l'enveloppe blanche estampillée air mail, courait une écriture heurtée tantôt cursive, tantôt en script: lettres toujours droites, presque altières.Il n'eut pas besoin de chercher le nom de l'expéditeur: elle était de Jean-Jacques. Après avoir parcouru puis décortiqué ce rappel des moments heureux passés ensemble, Thomas décida d'y répondre aussitôt. De son cahier de deux cents pages, il arracha la double feuille du milieu. Sur les lignes droites et parallèles, se déroulèrent pleins et déliés à l'encre bleue de méthylène libérée par la plume Sergent major. Lettres toutes penchées en avant, tendues comme des coureurs de cent mètres; la plume allait à la poursuite d'idées, d'images.

Bien cher Jean-Jacques.

Comment te décrire la joie que m'a procuré ta missive? Loin des yeux, prêt du coeur. Bien de choses m'intriguent dans ce que tu m'as dit: quelle chanson me chantes-tu à propos de l'automne? Est-ce pour m'enchanter? Comment un arbre peut-il perdre ses feuilles en saison pluvieuse? Ces femmes de qui tu me parles, n'ont-elles pas honte d'exhiber ainsi ce qui devrait être caché, de montrer à tout venant ce qui ne devrait l'être qu'à quelques avantagés de par leurs fonctions ou leur statut? Quelle décadence!... D'après toi, à Paris les gens courent toujours et partout; trop préoccupés d'eux-mêmes , disposent-ils encore d'un peu de temps pour s'occuper des autres?

Le vieux Mellet Akiebaa disait:" Quand Dieu le Père façonna le monde, dans notre pays il travailla la nuit." Dieu fut-il si fatigué qu'il bâtît ce pays de bric et de broc, ou bien avait-il tant fignolé les autres contrées qu'il ne pût terminer son oeuvre avant le coucher du soleil? Une hypothèse plausible qui fait son chemin serait que certains venus de contrées hors de ce qui était alors l'oecoumène ici, se seraient délibérément postés sur le trajet des rayons solaires, créant ainsi une éclipse artificielle, brève nuit dans le développement de notre société. N'ayant pas encore réfléchi au problème, j'ignore la bonne réponse à cette parabole; toujours est-il que, entre mots et maux, sans tête ni bras notre pays est secoué par des vagues venues de l'au-delà, au-delà de l'horizon de la raison; alors, afin de continuer de survivre puisqu'il nous est interdit de vivre, ne reste plus que le recours aux miracles; ainsi, notre ville qui aux récentes élections qui vit le triomphe du très marxiste-léniniste Homme Providentiel, compterait vingt-quatre mille trois cents habitants -- admire au passage la précision--, et aurait eu dix-neuf mille soixante-sept électeurs inscrits ayant tous voté pour le vainqueur; ce qui signifie que ce jour-là, point d'accouchement point de malade agonisant dans la cité où n'habiteraient que cinq mille deux cent-trente-trois personnes de moins de dix-huit ans; quand on sait que chaque famille compte au moins quatre enfants, on se demande où sont passés les autres.

Un bonheur ne nous arrivant jamais seul, dans le département voisin peuplé très précisément de quatre-vingt-cinq mille cinq cents habitants femmes, hommes enfants et bébés compris, il y a eu ô miracle! cent-dix mille cinq cent-quarante-six électeurs pas un de moins, pas un de plus! Comme apothéose de cette mascarade démocratique, vainqueur et vaincu ont scellé une alliance dite mariage du millénaire:L'Homme Providentiel marxiste -léniniste dont les compétences en la matière n'ont toujours pas depuis quarante ans dépassé la langue de terre qui l'a vu naître, et monsieur Jean-Baptiste Badila anticommuniste notoire et fervent admirateur de l'oncle Sam viennent de créer le premier parti marxiste-léniniste-libéral et démocratique, parti unique sur terre. De quoi d'autre que d'Hugolin pourra accoucher cette chimère?

Pour terminer avec tous ces miracles qui nous tombent dessus telle pluie au mois d'octobre, il s'en est produit un de bien bizarre au dernier cours de philosophie.Après avoir passé quelques mois de formation à l'Ecole centrale du Parti, monsieur Albert Oko a été propulsé professeur de philosophie et des sciences sociales avec compétence d'enseignant en classe terminale littéraire sur ordre de son beau-frère le Camarade Responsable Ministre de l'éducation nationale. Facétieux comme tout adolescent , Bemba levant le doigt du fond de la classe s'adressa au professeur Oko qui venait pour son premier cours, de terminer sa leçon d'introduction au marxisme-léninisme récitée tel un poème. " S'il vous plaît, Monsieur. Le Camarade Responsable L'Homme Providentiel, Président de la République par la grâce des armes, et marxiste-léniniste devant l'Eternel, est-il philosophe ou théoricien?" Piège, ou candeur de l'élève? Dans la droite ligne de L'Homme Providentiel, notre professeur marxiste léniniste opta pour le piège: déposant la craie qu'il avait en main, il sortit de la classe; jamais on ne le revit dans les couloirs du lycée.

 

Il y a deux semaines, soutenus par leurs professeurs Les mousquetaires de Yanga section environnementale de l'Association des élèves du lycée Mambeke ont adressé la lettre suivante au préfet.

À monsieur le Préfet.

Objet: Protection de l'écosystème de Yanga

 Monsieur.

 Nous, élèves du lycée Mambeke souhaiterions attirer votre attention sur les grands dangers menaçant l'écosystème de Yanga. Pendant l'ère coloniale et une décennie après, notre cité jouissait d'une zone protégée interdite d'habitation et de culture sur un rayon d'environ un kilomètre autour de Nzalagoy ou source Minganga. Aujourd'hui, du fait de l'incurie de certains décideurs d'alors, Nzalangoy est morte; ne laissez pas mourir Yanga, site de biodiversité situé en pleine ville.

Quels sont les dangers menaçant Yanga? L'exploitation anarchique de carrière de sable, l'installation par le conseil municipal d'une bouche d'égout y déversant immondices et eaux usées collectés plus d'un kilomètre à la ronde, mais surtout la transformation de l'endroit en décharge publique, l'abattage incontrôlé des arbres, le braconnage nocturne décimant pangolins et crocodiles espèces officiellement protégées, l'appropriation illégitime par des particuliers notamment les hommes politiques des portions de ce territoire.

Source de Mayipuma qui est affluent de Mbindzo, Yanga regorge de poissons tels des tilapias, des poissons-chats; on y trouve aussi diverses espèces d'oiseaux: canards sauvages, perdrix. Tortues, crocodiles, varans, pythons, mais aussi pangolins civettes et chauves-souris y abondent. Dans ce lieu privilégié poussent des plantes médicinales, ou comestibles, des fougères , bambous et sur les endroits exondés en permanence, des palmiers à huile. Refuge de chiens abandonnés et lieu de mise bas puis nourrissoir des truies, Yanga pourrait être site d'étude pour zoologistes et botanistes, servir de zone de quiétude, de réserve et d'écotourisme. La mise en oeuvre de ces différentes perspectives nécessitera des mesures de nature administrative, économique, scientifique et sociétale

Comptant sur votre indispensable concours nous vous prions de croire à l'expression du plus profond de notre dévouement, et de bien vouloir accepter monsieur le Préfet, que non seulement l'Association des élèves du lycée Mambeke mais aussi nombre d'autres bonnes volontés se tiennent à votre disposition pour mener à bien cette mission de sauvegarde du patrimoine naturel de notre ville.

Paul Limbuano Président des Mousquetaires de Yanga, section environnementale de l'Association des élèves du lycée Mambeke.

 

Voici bien cher Jean-Jacques ce à quoi hormis le travail scolaire, j'ai passé mon temps.
Tous ici nous te prions de transmettre nos sentiments les meilleurs à tes parents
Fraternellement.
Thomas Biibis.

 

(La suite, demain)

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