LÈLO SWAK ATTEND. (4)

Un soldat utilisant sa science militaire contre un civil, agit comme un soignant employant ses connaissances médicales pour empoisonner les malades qu'il a en charge: c'est un criminel!

Coiffé de cheveux garigombo autrement dit poivre-sel, Lèlo Swak regardait la rivière qui ici ralentit tant son cours qu'elle y prend des allures d'un lac sombre, miroir lui renvoyant par réverbération les rayons du soleil couchant; la main droite en visière, il regardait au loin; non pas dans l'espace, mais dans le temps; temps passé et futur c'est-à-dire futur antérieur qu'il avait bien des nuits façonné dans sa tête, et dont il attendait quelque chose d'extraordinaire venu de quelque part de très ordinaire. Allongé sous le pycnanthus il avait attendu, contemplant le panorama de l'Histoire qui se déployait devant lui à perte de vue. Tandis que le politique s'étiolait à sa base tant le pouvoir central se détournait du peuple en étourdissant les citoyens par multiples fêtes et jeux afin de les écarter de la gestion de la chose publique, Lèlo Swak attendait la Révolution d'Initiative Civile. Patient et confiant comme chacun dans ce pays, il avait cru au miracle; que celui-ci fût opéré par le Dieu des Blancs ou par l'Homme Providentiel lui importait peu. Bien qu'on l'appelât Lèlo c'est -à-dire Aujourd'hui, Swak préférait vivre dans le passé ou le futur, abhorrant le présent qui l'obligeait à l'action immédiate; il chérissait attendre, laissant le temps faire les choses; ceci l'autorisait à tracer une vie dans un futur fantasmé hors de ce monde hypocrite disparu comme par enchantement, et où seraient prises les décisions idoines réglant la vie de chacun. Il avait attendu le temps nécessaire qu'on allât débiter un discours amoureux à Essies-È-Bis afin qu'elle daignât prendre l'initiative de lui faire une cour assidue. Quittant sa couche conjugale à l'aube, il attendait un matin mort-né expulsé d'une nuit noire. Voici trente ou quarante ans que Swak attend jour et nuit : il attend l'avenir; mais quel avenir? Qu'importe! Il attend bras croisés, mains sur ses gros biceps inutiles. Toute sa vie faite d'humiliations, il avait développé une résistance passive, désobéissance civile héritée du mouvement des Trois-francs, attendant quelque chose d'extraordinaire venu de quelque part de très ordinaire.
Il observait la Ngoko calme presque immobile, écran liquide où se déroulait le film de son autre vie, celle qu'il aurait voulu vivre, le pays libéré de l'oppression militaire, économique et culturelle. Dans ce pays chaque membre du gouvernement aurait porté une cravate rouge référence et révérence au sang versé par celles et ceux qui, cherchant la moindre raie de lumière dans un monde obscurci par le parti du crétinisme triomphant, sont morts à leur place. La mesure emblématique aurait été la suppression de l'armée des militaires qui loin de protéger le peuple ne sert qu'à protéger contre le peuple le gouvernement qu'elle a mis en place. Le fronton de tous les édifices publics porterait alors la mention suivante: " Un soldat utilisant sa science militaire contre un civil, agit comme un soignant employant ses connaissances médicales pour empoisonner les malades qu'il a en charge: c'est un criminel! Quand bien même tous les griots de la terre s'uniraient pour le louanger, il n'en demeurera pas moins un assassin!" La seule armée autorisée dans ce pays enfin libéré, serait celle des enseignants et des soignants.

Une nuit au quatrième chant du coq, Lèlo réveilla sa femme .
- Qu'as-tu, mon amour? Voudrais-tu un petit câlin?... lui demanda-t-elle.
- Essies-È-Bis, me voici arrivé à la fin du temps de l'attente; Lèlo, mon existence se réduit à l'exiguïté du temps présent. Je n'attends personne, ni rien de personne: " Toute attente est infiltrée d'amertume "; voilà la seule certitude que m'a enseigné l'expérience. Lèlo Swak avait essoré tout son temps d'enfant, d'adolescent et d'adulte à bâtir des plans sur sa vie future, les organisant dans sa tête, les émondant ou élargissant en sautant toujours les étapes exigeant approfondissement de la réflexion ou précision du détail. Les conditions subjectives étant remplies selon lui, il attendait la réalisation des conditions objectives qui viendraient de quelque part, de là-haut assurément; il en était convaincu mais jusque là, rien ne s'était passé pendant ce temps qui avait passé tout en ne menant nulle part: éternelle attente dénuée de désir. Tout en répugnant d'aller à sa rencontre, Lèlo Swak avait attendu que la Révolution d'Initiative Civile vînt à lui.

(Fin)

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