JE SUIS BLANC, ET FOU DU FOUFOU. (3)

Tu n'es qu'au début de tes surprises: dans notre pays les mots reflètent rarement les choses et les actes qu'ils prétendent désigner.

Voici près d'un trimestre que Jean-Jacques Martin avait commencé ses cours au lycée Carnot plutôt qu'à l'Immaculée Conception comme initialement prévu. Ayant pris ses marques tant à la maison qu'à l'école où il avait réussi à nouer quelques relations superficielles, il avait visité la ville de la périphérie au centre. Le voici à présent aux vacances de Noêl : il en a profité pour écrire une longue lettre à Thomas.

Bien cher Thomas.

Connaissant le milieu et l'intérêt qu'il porte au bien public, je crains fort que votre demande périsse dans quelque poubelle, et que Yanga finisse comme Nzalangoy. Depuis ma dernière lettre, il s'est passé bien de choses autour de moi.

Il y a quatre  semaines environ peut-être plus peut-être moins, sortant d'un tabac où je suis allé acheter des timbres-poste j'ai croisé Jean-Louis Deschamps le condisciple avec qui je sympathise le plus; nous avons donc fait un bout de chemin ensemble.

- Je vois que tu as des timbres, à qui écris-tu? m'a-t-il demandé.

- À un ami resté en Afrique, lui ai-je répondu.

- Un Noir?

- Oui, un Noir.

- Un Noir, noir?

- Eh bien, oui! Un Noir, noir; as-tu déjà vu un Noir qui ne soit pas noir?...

- Oui!

- Ah?...

- Selon la one drop theory, on peut bien être Noir quand bien même aurait-on la peau blanche.

- C'est fou, ça!... Vous êtes complètement malades, dans ce pays!...

- Ne t'énerve pas, Jean-Jacques! Tu n'es qu'au début de tes surprises: dans notre pays les mots reflètent rarement les choses et les actes qu'ils prétendent désigner.

- Subiraient-ils une dessiccation en traversant le Sahara? lui ai-je demandé les yeux exorbités.

Il ne m'a pas répondu mais m'a quitté en souriant. Je me laissai alors guider par le vent qui me fit découvrir l'avenue de la Liberté large voie parée de grands magasins et de boutiques les unes plus belles que les autres. Escomptant déboucher sur une rue de l'Egalité ou un boulevard de la Fraternité, je continuai jusqu'à une place dite Place de la République où un agent de police réglait la circulation. À ma droite, un café; sur la porte, un écriteau : " Café interdit aux Arabes." Je me frottai les yeux afin de vérifier s'il ne s'agissait ni d'hallucinose, ni d'hallucination; non, c'était bien écrit: "Café interdit aux Arabes." Des femmes et des hommes passaient devant moi, indifférents; impassible, l'agent de police continuait son jeu de marionnettes. J'ignorais contre qui, mais je savais que j'étais furieux; quittant les lieux les choses se décantèrent peu à peu, et je me rendis compte que je j'étais d'abord furieux contre moi d'avoir découvert ce que je n'aurais pas dû; puis contre nos professeurs qui jamais ne nous ont laissé entrevoir même allusivement qu'il ne serait pas impossible que pareille chose existât en France; tous se sont acharnés à condamner ce que certaines minorités aux USA, et la majorité en Afrique du sud vivent sans jamais nous souffler mot de ce qui se déroule ici; je rentrai furieux contre mes parents à qui je comptais bien demander des explications d'avoir toléré l'existence de pareille ignominie dans un pays qu'il m'ont toujours présenté comme " La patrie des droits de l'Homme". Au repas du soir entre le fromage et la poire, je lançai les hostilités.


- Explorant cet après-midi la ville, je suis passé par la Place de la République; ce que j'y ai vu m'a horrifié.

- Quoi donc?Demanda ma mère.

- Un café interdit aux Arabes.Dis-moi papa, pourquoi tolère-t-on cet état de fait? Pourquoi ne change-t-on pas la chose?

- Qui le changerait? Et pourquoi, mon fils? Ici, peu ou prou chacun en vit, l'essence du système capitaliste s'en nourrit: j'ai récemment lu dans une revue faisant autorité en la matière, que dix pour cent des Français sont racistes avec bonne conscience, dix à quinze pour cent avec mauvaise conscience, et quarante pour cent de manière tout à fait inconsciente.Tous ces beaux discours à l'Assemblée générale de l'ONU ne servent qu'à amuser la galerie.

- Tu as mangé trop de foufou en Afrique, mon garçon; pendant que Pierre le Grand élevait Abraham Petrovitch Gannibal dit Hannibal, Colbert édictait le Code Noir; intervint ma mère.

- Après la retentissante défaite de 1870 et le massacre des Communards reprit mon père, la bourgeoisie triomphante devait rehausser son prestige afin d'éviter que le pays ne sombrât dans une dépression mélancoliforme; alors sous différents prétextes on se lança dans la grande aventure coloniale et, pour justifier l'affaire on fit appel à l'Université, à l'armée, à l'Eglise, aux affairistes de tout bord.

- Afin d'effacer l'Histoire pour ne pas avoir à en assumer les conséquences, on joue sur les mots; c'est du moins ce que moi ta mère ai constaté. Cette fuite en avant devant la vérité qui inopportunément point toujours, ne mènera nulle part. On parle de liberté sans préciser que seule une minorité peut en jouir, d'égalité en pensant suprématie, de fraternité qui n'est que meute; n'as-tu jamais entendu parler de Français musulmans? Si le gouvernement soviétique traite les problèmes politiques par des solutions administratives, la grande bourgeoisie française et ses alliés objectifs et subjectifs espèrent résoudre les questions sociales par leur racialisation: à long terme, échec assuré. Nous avons actuellement un parti socialiste de droite, et cela ne semble choquer personne; se réclamer de Jean Jaurès, mais néanmoins préconiser l'âme tranquille une politique de droite apparaît à plus d'un comme la quintessence de la finesse politique. Sais-tu mon fils ce que le mot politique en lingala signifie?

- Oui, maman: mensonge. " Tu aimeras ton prochain comme toi-même", mais " Chacun pour soi, Dieu pour personne."

Je ne te cache pas bien cher Thomas, que je quittai la table fort abattu; aussi ai-je dû attendre quelques jours avant de continuer ma lettre. Depuis la nuit la plus longue de l'année -- le jour disparaît peu après seize heures, pour ne réapparaître que peu avant huit heures--, le vent souffle quasiment tous les jours et de plus en plus fort; un vent sans pluie aucune; peux-tu imaginer pareille aberration? Ici paraît-il, c'est normalité. Il y a trois jours pour la première fois de ma vie, j'ai vu la neige; je l'ai touchée.Comment te la décrire? Aucune analogie avec tout ce que tu as déjà vu. Imagine une pluie de sable blanc, bruine ou drache de sable fin, blanc immaculé précédée de brouillard ou de lavasse; pluie de sable fin, froid et blanc qui par caprice perdrait ses propriétés arénacées pour voleter, tourbillonnant tels des pétales de rose blanche ou quelque duvet de kapok s'épandant partout; toits cours, rues avenues boulevards, places et esplanades, forêts aux arbres effeuillés fantomatiques. Imagine une pluie non seulement sans coup de tonnerre, mais silencieuse qui de surcroît absorberait chaque bruit, du craquement de la brindille au galop de la biche, qui calfeutre chacun dans un isoloir anéchoïde et translucide; mais parfois, sans que l'on sache bien pourquoi, telle une âme en peine dans une catacombe elle gémit sous le pas d'un promeneur. Imagine une pluie inodore, une pluie de sable fin, froid, pluie silencieuse d'un blanc de sel de table ou de sucre en poudre, mais sans la saveur ni du sel ni du sucre, et qui mouille au lieu de sécher. Imagine cette pluie , et dis-toi que ce n'est ni sable, ni sel, ni sucre mais eau; alors tu te feras une pâle idée de ce miracle de la nature qu'est la neige qui par temps très froid devient pierre-eau pouvant être sculptée.
De ma fenêtre je vois ces pétales blancs tomber dans un silence assourdissant, angoissant; dans la rue des gens vont et viennent sans bruit comme s'ils marchaient à pas feutrés. Parfois au lieu de tomber par terre, la neige se perche sur les tours, s'accumule sur les caténaires électriques jusqu'à rupture, provoquant la nuit en plein jour; vides d'oiseaux, les arbres dévêtus de leurs feuilles sont recouverts d'un linceul blanc; merles et corbeaux tels des fossoyeurs tournent autour dans un silence de mort: spectacle spectral. On comprend quand on l'a vu, pourquoi l'hiver symbolise la mort; même emmantelés de fioritures scintillant tel du givre sous la lumière du soleil, certains discours politiques semblent plus glaçants l'hiver qu'en tout autre saison.

Rappelle mon souvenir à Ïa Paadom
Fraternellement.
Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont

En cette année du bac, les professeurs du lycée Mambeke s'étaient organisés pour terminer leurs programmes le plus tôt possible afin que le temps réservé aux révisions ne couvrît pas moins de trois semaines; les compositions du deuxième trimestre en furent avancées de quinze jours avant les congés de Pâques tombant cette année-là en mars. La température journalière moyenne montait régulièrement au fur et à mesure que l'on s'approchait du 22 mars, journée la plus chaude de l'année. Thomas disposait donc d'un peu de temps libre lui permettant de prendre connaissance de ce qui se passait autour de lui et de son travail scolaire avant de réponde à Jean-Jacques Martin.

Bien cher Jean-Jacques.

Décidément, le froid commence à t'engourdir le cerveau! En exorde tu affirmes que neige est eau, puis en péroraison soutiens que pour quelques degrés de moins, on peut la sculpter. C'est une fable que tu me contes là! Fable pour fable, te souviens-tu de celle-ci? "Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés" que me rappelle le café interdit aux Arabes. Il existe une incompatibilité infrangible entre les idéaux que l'élite française en Cour proclame et prétend incarner, et la réalité quotidienne que l'on soit en Métropole ou dans les néocolonies; contradiction insurmontable car elle relève non pas des Hommes ainsi qu'elle le pense, mais du système; système sévissant tant en Métropole qu'en néocolonie.

Dans le cadre des manifestations contre le racisme en République d'Afrique du sud, le Professeur Victor Obouya a tenu il y a deux jours une conférence à la faculté de droit, conférence retransmise à la radio nationale. Nauséabond!... Lorsque j'ouvris mon poste, l'orateur traitait de la question de ce qu'il nomme le mariage mixte qui dans sa bouche signifie l'union conjugale entre un homme Noir et une femme Blanche car à ses yeux, la conjugalité d'un homme Blanc avec une femme Noire ne peut relever que du concubinage notoire au mieux, ou de la simple fornication au pis; c'est du moins ainsi que je l'ai compris. Voici enregistré sur magnétophone, un extrait de cette intervention:  " La méthode des épousailles mixtes blanchisseuse de lignée, c'est le camouflage, le mimétisme . C'est la technique du caméléon. Et on a l'impression que plus le Noir est haut placé dans la société, plus il en fait usage. Inconsciemment je présume. Regardez les grands sportifs et intellectuels Noirs en France, les hommes politiques africains qui ont étudiés en Europe ( ...). Ils appartiennent tous à cette race d'épouseurs de femmes Blanches. Si c'est un hasard, il fait merveille."
Monsieur le Professeur Obouya me semble être inconsciemment peut-être, un des ces adeptes du fumeux slogan: " Je suis fier d'être Noir!" À mes oreilles ce cri d'orgueil sonne comme un cri de détresse: quel effort ai-je fait pour être Noir, Jaune, ou Blanc?Aucun. Alors de quoi suis-je fier au juste? Si comme le pense le Professeur Victor Obouya l'homme Noir épouse une femme Blanche afin de blanchir sa lignée, pourquoi donc la femme Blanche épouse-t-elle un homme Noir?... Sur cette interrogation notre éminent professeur reste muet; peut-être est-il de ceux qui prétendent que pour une femme Blanche, " Le Nègre n'est qu'un petit cerveau perché sur un grand pénis"? Pour cause de frustration personnelle ou pour tout autre raison, notre intervenant à force de vouloir démasquer le racisme où il est absent, révèle au grand jour son propre penchant raciste qui lui fait négliger le fait que l'essentiel dans la conjugalité d'une femme et d'un homme reste l'amour; et que le mariage interethnique manifeste publiquement cette capacité d'accueillir l'Autre envers et contre tout et tous. Que certaines ou certains utilisent la couleur de leur peau afin d'assouvir leurs perversions voire leur perversité , ou comme promotion canapé n'est propre ni aux Noirs, ni aux Blancs, ni aux Jaunes. Exiger d'une part à cor et à cri l'égalité de tous les humains, et de l'autre condamner l'union conjugale interethnique, c'est faire montre d'une psychose certaine.
Ainsi vois-tu Jean-Jacques, les animaux malades de la peste raciste sont disséminés sur toute la planète: le front de lutte doit s'étendre sur toute la terre.

Ceci dit, passons à autre chose; comme le fait la nature qui là-bas transforme l'eau en pierre, ici les Hommes font pousser de l'argent sur les arbres; voici comment. Depuis le temps des concessions coloniales jusqu'à ce jour, les entreprises forestières françaises n'ont jamais quitté notre cher département en dépit des guerres, des révoltes, de l'instabilité politique chronique, même de la baisse du prix du bois sur le marché mondial. Cette pérennité signe sans conteste que miser financièrement sur la forêt quitte à s'aider de massacres ou de corruption s'avère toujours très rentable à long terme; c'est-à-dire qu'on peut faire pousser de l'argent sur des arbres.
Du fait d'une gestion mal avisée, la Compagnie Forestière d'Afrique Equatoriale (CFAE) a été mise en liquidation judiciaire; imposé par la Françafrique, L'Homme Providentiel nomma monsieur Malin directeur de la CFAE, comme liquidateur de son entreprise. Devant cette situation somme toute normale ici mais qui eût paru bizarre sous d'autres cieux, les ouvriers créèrent un Front de Défense (FD) puis décrétèrent une grève avec occupation d'usine nuit et jour. Soudoyant certains, culpabilisant d'autres, le liquidateur suscita la naissance d'une branche dissidente nommée Quartier Général (QG). Sinistré par les pluies diluviennes qui venaient de s'abattre sur la bourgade, un ouvrier et sa famille furent relogés dans un des bâtiments désaffectés de l'entreprise sur indication du FD; ce fut le prétexte attendu par le QG pour passer à l'offensive: pour ce dernier, il était inconcevable qu'on relogeât dans les locaux de la CFAE un ouvrier qui avait commis le crime d'épouser une femme pygmée; il décida donc de le déloger nuitamment : opposition ferme du FD, d'où échauffourée. Monsieur Malin en profita pour faire venir la police qui embastilla tout le monde illico presto. Le lendemain matin, monsieur Mèdiizok secrétaire général du Front de Défense bien qu'absent lors des faits fut cueilli à son poste de travail , et rejoignit les autres pour un séjour de vingt-et-un jours de prison: la cause?" Trouble de l'ordre public".
Creusant un peu la chose, j'appris que L'Homme Providentiel imposé par la Françafrique avait, condition française, conclut un pacte secret avec le Conseil National des Patrons Français ( CNPF) pour interdire tout mouvement de grève pendant cinq ans indépendamment des raisons de celle-ci. Ainsi va la liberté de la libre entreprise qui nous vaut le seul parti marxiste-léniniste-libéral et démocratique, parti unique sur terre.
Les prisonniers libérés, la CFAE liquidée, naquit une autre société sous le nom de Société des Bois d'Afrique Centrale (SBAC) dont L'Homme Providentiel, sa famille et leurs amis détiennent une part non négligeable du capital. Dans la foulée, une loi a créé la Confédération Syndicale Unique du Travail (CSUT) à laquelle tout salarié du privé ou du public est tenu de s'affilier avec paiement de cotisation à la clef. Les membres de la direction nationale personnellement nommés par L'Homme Providentiel ont pour mission d'empêcher tout mouvement de grève afin que le Chef pût honorer sa part du contrat. Les conditions de lutte ayant changé, Mèdiizok et ses amis créèrent une section locale de la SCUT qu'il voulaient avatar du Front de Défense; aussi désobéirent-ils à la consigne nationale du " SURTOUT PAS DE GRÈVE" en se mettant en arrêt de travail pour l'amélioration de leurs conditions d'exercice professionnel et le relèvement des salaires. Pour L'Homme Providentiel et le CNPF, ce fut déclaration de guerre: on envoya l'armée contre les grévistes qui non seulement furent licenciés puis jetés en prisons, mais torturés :" La France aime ses colonies comme une mère aime ses enfants"; t'en souviens-tu? C'était dans le Mamadou bleu.

Salut à tes parents
Prends bien soin de toi;
Fraternellement.
Thomas Biibis

(La suite, demain)

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