JE SUIS BLANC, ET FOU DU FOUFOU. (4)

Comment pour la jeunesse kongo-lari élue autoproclamée mais ange déchu, se tirer d'affaire? Sortir de soi.

Venus d'Afrique, des oiseaux migrateurs de leurs conrails blancs balafrent le ciel bleu de trouées afin de faire éclore les fleurs: voici le printemps, tout semble se réveiller après un long hiver. Aujourd'hui dimanche Jean-Jacques Martin a décidé de faire la grasse matinée. Quand il quitte son lit le soleil est déjà haut et réchauffe sa chambre. il ouvre grand sa fenêtre afin d'aspirer l'air frais à pleins poumons. De l'autre côté de la rue en contre-bas a surgi il ne saurait dire depuis quand, un grand panneau publicitaire d'environ cinq mètres sur trois portant des lettres blanches sur fond bleu : " TROIS MILLIONS D'IMMIGRES = TROIS MILLIONS DE CHÔMEURS. Cauchemar ininterrompu?... Hallucinose?... Hallucination?... Quel lien entre l'immigration et le chômage? Jean-Jacques Martin ne comprend pas. Ses parents avaient  émigré dans un coin perdu d'Afrique: y ont-ils été sciemment ou non cause de chômage dans ce pays? L'interdiction de ce café aux Arabes ressortirait-t-elle non à un accident mais à une lame de fond? L'adolescent eut son dimanche gâché par cette affiche. Lundi matin à la fin de son cours le professeur d'histoire -géo annonce que se tiendra une conférence sur l'immigration dans la grande salle de permanence; la présence de chacun est souhaitée mais non obligatoire. Le garçon décida d'y assister tant afin d'enrichir son savoir en un sujet qui semblait s'annoncer comme problème majeur pour les temps futurs, que pour étoffer sa lettre à Thomas.

Bien cher Thomas.

Mercredi dernier après-midi , le professeur Joachim Massamba s'appuyant sur "Entre Paris et Bacongo" écrit par monsieur Jean-Daniel Gandoulou nous a délivré une conférence sur l'immigration; il s'agit d'une immigration particulière: celle des Sapeurs. J'ai pris des notes, en voici la quintessence.
Singulière dans ses buts, ses formes, sa destination, ses origines géographiques et ethniques, l'immigration des Sapeurs est un maillon de la longue chaîne de celle d'une jeunesse africaine dépossédée de son avenir, et à qui dès avant le berceau on a fait croire que son bonheur est nécessairement exogène. Le roi de la SAPE ( Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) à domicile deviendra Aventurier en gagnant Paris, et après y avoir acquis toute la panoplie des vêtements et " griffes" requis puis avoir été reconnu par ses pairs. De retour au pays il sera Parisien c'est-à-dire Sapeur -Aventurier accompli, peut-être sera-t-il même consacré Grand, aristocrate dans cette sous-culture. Fils, petit-fils voire arrière-petit-fils de colonisé, le sapeur voit Paris comme l'Olympe de la SAPE, l'esplanade suprême de l'exhibition; aussi, bien avant que d'y être, a-t-il Paris dans sa tête: certains quartiers de la ville lui sont plus familiers qu'à un Parisien de souche.Une fois sur place, son argent est prioritairement réservé à la SAPE ceci au détriment de son logement, de son alimentation, de sa santé. Pour ses admirateurs restés au pays, l'Aventurier est en mission; toute difficulté doit être considérée comme contingente: rien ne peut lui être moralement rédhibitoire s'il répond aux exigences de la SAPE.

Quelles portes peuvent nous ouvrir les clefs de l'histoire, de la sociologie, celles de la psychologie voire de la psychiatrie afin de cerner cette curiosité qu'est le Sapeur-Aventurier-Parisien-Grand? Analysant le livre de Jean-Daniel Gandoulou, le professeur Massamba affirme que l'aventure de la SAPE a germé puis cru en République du Congo-Brazzaville dans un contexte social, économique et historique particulier." La première veste au Congo a été portée par un Kongo!" Nul n'a jamais prouvé la véracité de cette allégation mais qu'importe! La conviction n'a pas besoin de preuve: c'est un titre de noblesse, et comme tel celui-ci est héréditaire. " Acculturation exorbitante" d'un groupe relevant presque exclusivement de l'ethnie kongo, la SAPE ne naît pas ex-nihilo; elle ne surgit pas ex-abrupto indépendamment de l'histoire nationale. Le groupe kongo fut l'un des premiers à entrer en contact avec les Européens ceci dès le quinzième siècle de l'ère chrétienne. Jadis maître d'un royaume puissant et florissant qui envoya le marquis Antoine Emmanuel Vouda comme ambassadeur du roi Avaro II auprès du pape Paul V, ambassadeur enterré dans un mausolée en l'église Sainte-Marie-Majeure de Rome à sa mort le six janvier mille six-cent-huit, mort consécutive aux exactions infligées les très chrétiens négriers hollandais, les Kongo perdirent pouvoir et prestige sous les coups de boutoir d'abord des Portugais puis des Français. De ce grand ensemble Kongo, s'individualise l'entité lari dont l'origine est sujette à de nombreuses supputations: d'aucuns la prétendent née d'un métissage entre kongo stricto sensus et Téké; bref les Lari seraient des orphelins en quête de légitimité d'où leur très grande perméabilité aux idées exogènes, leur profonde religiosité en perpétuelle manque d'un Dieu.

De cette rencontre présumée première avec les Européens, nombre de Kongo et parmi eux surtout le sous-groupe lari en tirent une légitimité de prééminence sur les autres ethnies congolaises. Tant que les Présidents de la République ressortissaient à l'ensemble kongo, l'inconscient collectif endigué ne leur permettait que des débordements d'affirmation ne dépassant pas le cadre de l'excentricité commune aux adolescents:" La SAPE qui a existé dans les formes peu outrées dans la période qui suivait la révolution congolaise (1963-1968) a commencé à s'affirmer à partir des années 1968-1970" nous dit Jean-Daniel Gandoulou; or c'est à compter de 1968 que le groupe kongo-lari perdit définitivement les rênes du pouvoir politique d'abord au profit de Marien Ngouabi, puis de Jacques Joachim Yombi  Opango enfin de Denis Sassou-Nguesso, ceci toujours à la suite de coups de force. Comment pour la jeunesse kongo-lari élue autoproclamée mais ange déchu, se tirer d'affaire? Sortir de soi. Sortir de soi, expression souvent employée par les femmes victimes de violence sexuelle pour exprimer les moyens psychiques mis en oeuvre afin de traverser ce naufrage symbolique.

La tête pleine de rêves mais vide de compétence particulière, à Paris l'Aventurier ne pourrait être qu'ouvrier subalterne ce que lui interdit absolument sa philosophie: aussi entre-t-il en dissonance cognitive enfermé qu'il est à double tour dans sa larité et les valeurs de sa sous-culture en contradiction frontale avec celles de la société française. En possession de toute sa panoplie, le Sapeur-Aventurier reconnu à Paris est hissé au rang de " Quelqu'un" et, ainsi que le souligne l'un d'eux, " Comme tel, les gens ne peuvent que t'aimer, tu ne peux que plaire aux gens." Proclamée sur ce ton, la SAPE ressemble à un besoin de reconnaissance, une quête d'amour; cette impression est corroborée par " La danse des griffes" , véritable parade d'amour où le banco n'est pas l'accueil du mâle par la femelle, mais celui du Sapeur-Aventurier par le groupe: ainsi pouvons-nous penser que le Sapeur-Aventurier est une personne disposant d'un Moi défaillant ayant un constant besoin d'étayage. Obnubilé par son but qui est de composer sa gamme de vêtements requis, le champ de conscience partiellement ou totalement obscurci par sa mission, l'Aventurier nous semble parfois comme frappé du syndrome de Ganser, forme crépusculaire de l'hystérie se manifestant par une méconnaissance systématique de la réalité ambiante; l'intéressé ne tient pas compte de l'environnement: ses actes et paroles s'adresse à une situation à côté, c'est-à-dire rêvée; nous ne sommes pas très éloignés de ce que dit Jean-Daniel Gandoulou: "Se réaliser comme Aventurier signifie évoluer dans un monde social en suspens flottant au-dessus de la réalité." On dit de certaines femmes qu'elles sont folles de leurs corps; les Aventuriers le sont de leurs " gamme et griffes" . La SAPE, un équivalent hystérique?...

Les rites anciens disqualifiés par le colonisateurs mais jamais requalifiés ou remplacés par les nouveaux maîtres, les jeunes kongo-lari dé-scolarisés et désoeuvrés ont inventé la SAPE comme nouveau rite initiatique: en somme, le Sapeur vient à Paris pour changer de peau, au propre comme au symbolique; revêtir une peau de couleur" papaye jaune" entre celle du Blanc l'été et du Noir l'hiver en lieu et place de sa peau native noire voire anthracite, mais aussi changer de peau au symbolique en quittant sa peau de profane pour celle d'initié. Quiconque a été initié à quelque société secrète ou discrète retrouvera transposée, dans la " double expérimentation de l'étendue et de la durée" de la vie de l'Aventurier, la démarche fondamentale de toute initiation avec son rituel, ses épreuves, sa philosophie, ses exigences de solidarité intragroupale et de devoir de chacun envers les autres afin de mériter l'appartenance au groupe. Le voyage de l'Aventurier à Paris est bel et bien un voyage initiatique, a conclu monsieur le professeur Joachim Massamba.

Soit. Mais pourquoi les anciens rites n'ont été ni restaurés ni remplacés? Que rester-t-il aux enfants d'Afrique abandonnés sans corps ni âme, sans rite ni dieu? Telle est la question que j'aurais voulu poser au professeur Massamba, mais le temps lui a manqué pour répondre à toutes nos interrogations. Peut-être as-tu un brin de réponse? Le bac approchant à grande vitesse, il va falloir beaucoup phosphorer; tu dois être dans le même état d'esprit que moi.

Bon travail, et mes souvenirs les meilleurs à tout le monde notamment à Ïa Paadôm.
Fraternellement
Jean-Jacques Martin Jacob-Dupont.

La température s'était progressivement adoucie, les chenilles tombaient des arbres par grappes; la forêt résonnait des voix et des chants de femmes qui ramassant les fruits de l'Irvingia gabonensis, qui pêchant au barrage : la saison sèche s'était vraiment installée. Thomas Biibis avait ardemment préparé son bac dont les résultats avaient été proclamés urbi et orbi; d'abord l'écrit: admis, 10% des candidats; puis trois semaines plus tard, l'oral: reçus, 60% des candidats; Thomas Biibis était libre de tout engagement: il pouvait prendre le temps nécessaire pour répondre à Jean-Jacques Martin.

Bien cher Jean-Jacques.

La disqualification des dieux et rites africains fait partie intégrante de l'oeuvre de subversion symbolique que constitue le colonialismes ancien et nouveau. Divinités et pratiques sociales à caractère sacré ou non ne pourront reprendre la place d'où elles ont été délogées qu'après que nous avons extirpé de nos têtes les causes de leur disqualification, et mis hors d'état de nuire tous ceux qui de près ou de loin y ont contribué.

Il y a deux semaines, est survenu un événement qui me pousse à croire que le vieux Mellet Akiebaa n'avait pas tout à fait tort quand nous disait: " Quand Dieu le Père façonna le monde, dans notre pays il travailla la nuit;" Tout avait commencé par un bruit de tam-tam au loin: dernière nuit de veillée funèbre. Peu à peu et de plus en plus distinctement j'entendis des pleurs se mêler au tempo des tambours, l'envelopper, le submerger. Le matin une femme vint nous annoncer le décès de la fille du Camarade Responsable Membre du Comité central du Parti, Préfet car marxiste-léniniste convaincu. Que s'est-il donc passé pour qu'une jeune fille d'à peine dix-sept ans décède? Je courus donc aux nouvelles auprès d'un ami de la famille éplorée. Voici ce qu'il m'a dit:
" Cette jeune mère d'un nouveau-né de quinze jours s'était plainte il y a une semaine d'une douleur au mollet droit auprès de l'infirmier de garde qui, soupçonnant une thrombophlébite lui conseilla l'hospitalisation en attendant le retour du médecin. Alerté, le Camarade Responsable Membre du Comité central du Parti, Préfet du département et père de la malade, ne l'entendit pas de cette oreille ; aussi engagea-t-il une discussion avec l'infirmier.
- Camarade Responsable Membre du Comité central et Préfet du département, commença le soignant; bien que n'en étant pas certain, je suspecte quelque chose de sérieux; aussi me semble-t-il judicieux d'attendre ici jusqu'à demain matin l'examen par le médecin qui rentrera cette nuit.
- Ecoutez, Camarade infirmier; bien que marxiste-léniniste reconnu, je ne crois pas que ce dont souffre ma fille relève de la science des Blancs; L'Homme Providentiel notre nouveau Lénine, n'a-t-il pas souvent répété qu'en aucun cas nous ne devons oublier les affaires du village?
- Naturellement , Camarade Responsable Membre du Comité central Préfet du département; en ce qui me concerne il s'agit d'un principe de précaution; demain matin le médecin nous dira s'il peut ou non soigner votre fille. Pour l'heure, il serait préférable de ne pas trop la bouger.
- Ecoutez, Camarade infirmier; pour vous faire plaisir, je consens à ramener ici ma fille demain quand je le pourrai.
- Je vous en conjure Camarade Responsable, je vous prie de ne pas la bouger : regardez comment son mollet est oedémacié , luisant et parsemé de phlyctènes nécrotiques; touchez , vous sentirez comme il est chaud.
- Comment Camarade infirmier peux-tu me demander de toucher la jambe de ma fille!... Ta tête a-t-elle adiré les grands préceptes du village? Tu n'es pas assez marxiste-léniniste, Camarade infirmier! Je vois que tu n'as pas suivi ton cursus complet à l'école fédérale du Parti! C'est une honte, Camarade infirmier d'occuper un si haut poste et tout ignorer des enseignements de L'Homme Providentiel, Président du Parti!
- Je vous prie de bien vouloir m'excuser Camarade Responsable Membre du Parti, Marxiste-léniniste reconnu, Préfet de département; mais écoutez comment elle respire, on croirait qu'elle vient de battre le record national des cent mètres.
- Puisque vous insistez tant Camarade infirmier, je vous promets de la ramener ici demain."

Sa voiture de fonction étant en panne faute d'entretien, le Camarade Responsable Membre cu Comité central du Parti marxiste-léniniste et Préfet du département dut ramener sa fille à domicile dans une brouette servant d'ambulance. Il fit venir une de ses connaissances marxiste-léniniste comme lui, officiellement chef de quartier mais en fait indicateur de la police secrète; celui-ci diagnostiqua une entité ésotérique connue sous l'appellation de " mwanza " c'est-à-dire la foudre: quelqu'un par des moyens mystiques et pour des raisons encore obscures avait lancé la foudre contre la jeune mère. Ceci posé, le traitement commença: cinq jours plus tard la malade mourut d'une embolie pulmonaire. Ainsi va le pays gouverné par l'Homme Providentiel que nous a imposé la Françafrique.

Pour terminer sur une note un peu plus gaie, je t'annonce que j'ai eu la chance d'être pris parmi les reçus à l'écrit; en fait il s'agit d'une double chance : si ailleurs et jadis c'était " la bourse ou la vie", pour les garçons admis à passer à l'oral, c'est : " la bourse ou l'échec", et pour les filles, " le sexe ou l'échec"; on comprend qu'il y ait tant de filles admises à se présenter à l'oral.; ce succès à l'écrit me permet aussi raisonnablement d'espérer bénéficier d'une bourse d'étude pour l'enseignement supérieure en France. Si cela s'avérait exact, je réserve la moitié des vingt kilogrammes de bagages qui me seraient alloués au foufou car je me doute bien qu'un an de privation, c'est très long!

Nos bons souvenirs à tes parents, et peut-être à bientôt!
Fraternellement.
Thomas Biibis.

(fin.).

 

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