Le bonheur n'est pas Vital. (8)

Il mit la vérité au culmen des vertus : ne jamais paraître, toujours être.

 Il est vrai qu’ayant été fortement contrarié par Philomène, Vital a l’esprit désultoire évaguant de La Loi de Parkinson dont on lui avait vanté le mérite, à La Psychologie du feu de Bachelard abandonnée à la sixième page parce que trop ardue, en passant par l’opuscule de Jorge Klawel qui prétend avoir mis en équation le temps passé à ne rien faire, et avoir trouvé les moyens de remédier à ce gâchis. Parkinson affirme que plus on a de temps pour effectuer une tâche, plus on en prend effectivement sans que le résultat soit forcément meilleur ; mais est-il démontré que celui-ci est forcément pire ?... On attend de voir.

Vital finit par recentrer son attention sur ce feu qui chuchote, geint piaule, repart en accouchant d’une lumière flageolante effleurant la nuit sans la violenter. Le bois qui brûle libère des senteurs forestières emprisonnées dont une partie évite la cheminée ouverte et se répand dans le bureau. Feu d’éclaireur, d’explorateur, de résistant, ou de braconnier. Feu de gloire ou feue la gloire ? Quelques flammèches montantes tracent des ombres sur le sol.

En fondu enchaîné, les rouge, jaune et bleu plus ou moins intimement mélangés exécutent des figures acrobatiques...Devant lui semble se dérouler toujours la même image plusieurs fois reprises avec infimes variations comme split screens jalonnant l’écoulement répétitif du temps...Un verre pour l’oubli, un autre pour la chance inoubliable de ne jamais oublier... Il est vrai que le feu ne laisse personne indifférent : symbole de transgression pour le garçon, il représente l’ange exterminateur faisant table rase du passé chez la fille. «  C’est le feu qui fait l’humain »,  se dit le professeur qui, se souvenant de ses copies à corriger, plonge sa main dans le tas de droite puis en sort une.

HEUREUX ILUNGA

Comme d’aucuns dans la Voie du thé, Ilunga en déséquilibre instable dans notre société voulait nonobstant progresser dans la connaissance de soi, se débarrasser l’esprit de toutes les scories qui revêtaient le masque d’obligations, de nécessités protocolaires.
Il mit la vérité au culmen des vertus : ne jamais paraître, toujours être. Cette obsession se lisait sur son visage, sa coiffure, sa tenue vestimentaire bref son habitus. Sans s’y insérer, il accompagna le temps, espérant n’être apprécié que pour sa valeur intrinsèque ; mais entre-temps le temps avait changé de ton : on n’aimait plus les gens que pour ce qu’ils paraissaient, voire ce qu’ils paraissaient avoir ; la Vérité se révéla lieu extraterrestre.

Bien qu’il eût comme on le dit tout pour être heureux, Ilunga ne l’était point ; il en déduisit que le bonheur n’habitait pas notre monde, pensa même qu’il s’agissait d’une chimère née de quelque cerveau délirant. Ce fut alors qu’il décida d’adopter une philosophie de son cru : entre devoir de plaisir et plaisir du devoir, il n’hésita pas instant. Il remplit le plus scrupuleusement possible ses obligations professionnelles, conjugales, amicales, civiques ; pas plus, pas moins ; aussi finit-il par trouver non point quelque ineffable jouissance dans l’accomplissement de ces tâches, mais bien mieux : la sérénité.

Ilunga heureux ?... ou heureux Ilunga ?...

Flaos Oniangué

Vital reste un perplexe devant cette chute. Quelques tisons secoués, et la flamme repart ; alors de sa main gauche tire une feuille.

MEA MINIMA CULPA

Obéissance et silence :
Vers le Ciel, une stance s’élance
Avec humilité telle une voix adultère ;
Austère vie au monastère.
Derrière masques et cagoules,
Grimacent démons et goules.
Qu’y-a-t-il sous les corsages sages
Des communiantes ? Des seins en cage.
Ah, ces moniales qui se bandent les seins
Pour que moines débandent et restent saints !...

Magdeleine Arlequine .


Vital relit le poème en souriant puis finit par éclater du rire franc et malicieux d’un enfant facétieux ayant réussi un beau tour à l’encontre d’un adulte. Du même amoncellement il prend un autre devoir.

(La suite, demain)

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