Le gouvernement bolivien fait le ménage

N’ayant pas digéré son échec au referendum qui devait lui permettre d’être à nouveau candidat à la présidence, Evo Morales élimine un à un ses concurrents par la voie judiciaire.

 

En février dernier les Boliviens se sont majoritairement opposés par referendum à ce qu’Evo Morales se  présente une nouvelle fois aux élections présidentielles, en 2019. Mais il ne se passe pas une semaine sans qu’un « mouvement social », une association, un syndicat ou un comité, ne le presse d’être à nouveau candidat. Le suffrage aurait été truqué, le peuple aurait été trompé, l’image du président aurait été salie, diffusent en boucle les proches du pouvoir exécutif. Et le procureur général de l’État, Hector Arce, vient de soutenir qu’il était possible d’organiser un autre referendum pour remédier à la bévue d’un électorat qui n’a pas bien voté [1].

En attendant, il convient de d’éliminer les concurrents possibles. Comme de coutume, la manœuvre consiste à les traîner en justice sous des prétextes variés, le plus souvent futiles, voire ridicules. Qu’on en juge.

Carlos Mesa est menacé de procès pour avoir prétendument incinéré les documents relatifs à l’usage des fonds spéciaux utilisés pendant qu’il exerçait la présidence (17 octobre 2003 - 9 juin 2005).

Pour détruire l’entrepreneur Doria Medina, ancien candidat à la présidence du pays (l'un des rares hommes d’affaires continuant d'investir par ces temps de crise), on est allé débusquer une décision «anti-économique » datant de 1992, alors qu’il était ministre de la Planification. En réalité, comme l’atteste l’économiste internationalement réputé, Juan Antonio Morales, la décision du ministre aboutit à l'annulation d’une dette de 300 millions de dollars à l’égard des États Unis à la seule condition de consentir un prêt à une fondation privée de développement social, FUNDAPRO, qui a été ensuite intégralement remboursé[2]. Pour avoir réalisé, au bénéfice de l’État, cette habile négociation, Doria Medina est menacé de prison, ses biens en passe d’être saisis, ainsi que ceux de sa famille. C’est le seizième procès que les séides du gouvernement lui intentent.

Parmi les procès ridicules, on peut citer aussi celui de l’ancien président Jorge Quiroga (7 août 2001 - 6 août 2002) accusé d’avoir permis (de manière prétendument irrégulière) l’exploration du champ pétrolier de Incahuasi, une réussite dont l’actuelle équipe gouvernementale s’attribue pourtant le bénéfice. Curieuse logique…[3]

Autre procès absurde, celui intenté au gouverneur du département de La Paz, Félix Patzi, accusé d’avoir adopté un logotype semblable, ou au moins proche, de celui de son parti politique. Bien que Patzi ait accepté de ne pas l'utiliser et qu’il l’ait gommé des papiers officiels de son administration, le procès continue. Ses bureaux ont été fouillés à deux reprises pour tenter d’y dénicher une trace du fameux logo [4].

Le maire de La Paz, Luis Revilla, fait l’objet de quarante procès, l’ex-préfet du Beni, Ernesto Suárez, de trente-deux, et  Rubén Costas, l’actuel préfet de Santa Cruz, de trente. Tous trois sont potentiellement présidentiables. Figure aussi dans la liste José María Leyes, le maire de Cochabamba, et Soledad Chapetón, maire d’El Alto. Si les procès intentés à cette dernière sont futiles, le contexte dans lequel ils interviennent est dramatique et ils donnent la mesure du cynisme du gouvernement. Le 17 février 2016, une horde de militants du Mouvement pour le socialisme (MAS) a incendié la mairie d'El Alto et empêché les personnes qui se trouvaient à l’intérieur d’en sortir. Six d’entre elles sont mortes intoxiquées par la fumée, dix-huit ont été blessées. Tandis que le procès des assaillants, parfaitement identifiés grâce à des  vidéos, traîne en longueur, le principal responsable de cet assaut attaque la maire en justice pour « diffamation et calomnie », le vice-ministre de la décolonisation la traîne devant le tribunal pour « discrimination raciale ». Elle est aussi accusée de « non accomplissement de ses devoirs » (incumplimiento de deberes) en raison du fait qu’il manquerait des médicaments dans certains centres de santé de la ville. Et ce ne sont là que des broutilles au regard du harcèlement dont elle est victime qui se traduit par des menaces incessantes à son endroit.

Pour le président Morales, il n’y a ni doutes ni scrupules à avoir. « Les anciens présidents et les autorités du passé accusées d’actes illicites se présentent en victimes ; elles calomnient et insultent. »(Twitter @evoespueblo).

Les attaqués se défendent comme ils peuvent. C’est ainsi que l’ancien président Carlos Mesa accuse à son tour le pouvoir de maintenir les fonds secrets, baptisés autrement, et le somme de livrer des informations à ce sujet comme le prévoyait un décret de 2006, notamment à propos des opérations de sécurité intérieure. Il demande ainsi combien a coûté, et sur quels fonds a été payée la répression violente de la marche indigène de protestation contre la construction de la route traversant le parc naturel et territoire protégé Isiboro Sécure (TIPNIS), à Chaparina, en septembre 2011.

Plus savoureuse, la réponse de Doria Medina aux brocards de l’ancien guérillero devenu vice-président, García Linera, l’homme qui exhibe des faux titres universitaires de mathématicien et de sociologue : « Lui qui n’a jamais payé un seul impôt dans sa vie, qui n’a jamais créé un seul emploi, qui n’a jamais fait l’effort d’entreprendre. La seule opération financière qu’il ait jamais réalisée a été de dérober la caisse de l’université qui contenait la paye de ses salariés ; c’est sa seule transaction ». La cagnotte de l'université contenait 500 mille dollars qui n’ont jamais été restitués à l’État [5].

garcia-linera

 

Pourquoi cette intensification et cette accélération du harcèlement des hommes politiques de l’opposition, une pratique qui touche aussi les médias, les journalistes, les ONG, l’Église…, tous ceux qui ne font pas allégeance. Parce que la maison sent le roussi, le feu commence à prendre ; ses occupants s'affolent. 

Le dernier sondage en milieu urbain (dans les capitales départementales, la ville d’El Alto et 31 villes moyennes) montre que si des élections étaient organisées demain Evo Morales serait en tête au premier tour, mais perdrait au second. Et tous ses proches seraient éliminés : le vice-président au second tour, et tous les autres dès le premier.

Voyons les résultats d’un peu plus près. Evo Morales récolterait 27% des voix, suivi par l’ancien président Carlos Mesa, 13%, et par l’ancien candidat à la présidence Samuel Doria Medina, 10%. Au second tour, Mesa l’emporterait avec 40% des suffrages contre 35% à Evo Morales [6]. Cependant les % sont calculés sur l’ensemble des personnes interrogées et la réponse « aucun » cumule 15%, tandis que les « non réponses » et « ne sais pas » atteignent 13%. C’est dire qu’il y a une large marge d’indétermination. De plus, les votes ruraux largement cadenassés par le MAS, seraient plus favorables au chef de l’État

Évidemment, ce sondage n’a aucune valeur prédictive. Mais il montre que la chute de popularité du caudillo, déjà visible lors des élections locales du 29 mars 2015 et du referendum du 21 février 2016, est en train de s’accentuer. Au vu des difficultés créées par la crise économique qui entraîne une contraction des finances publiques, et de la suite de scandales qui éclaboussent ses proches, sa cote d'amour a peu de chance de remonter. Et cette consultation montre aussi qu’il y a au moins un candidat de rechange en la personne de l’ancien président Carlos Mesa Gisbert.

 




[1] http://www.eldeber.com.bo/bolivia/arce-cree-evo-no-vetado.html

[2] http://www.paginasiete.bo/opinion/2016/10/27/focas-pinginos-114888.html ;  http://www.lostiempos.com/actualidad/opinion/20161105/editorial/caso-doria-medina-funda-pro

[3] http://paginasiete.bo/opinion/editorial/2016/10/28/procesos-opositores-115055.html

[4] http://paginasiete.bo/opinion/editorial/2016/10/28/procesos-opositores-115055.html

[5] http://eju.tv/2016/11/qananchiri-y-las-remesas-universitarias/

[6] http://www.paginasiete.bo/especial01/2016/11/13/encuesta-ganaria-primera-vuelta-pero-perderia-segunda-vuelta-116786.html

 

 

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