Bolivie: la bataille pour le monopole de la coca

Evo Morales et les siens protègent les producteurs de coca du Chaparé qui alimentent le circuit de la cocaïne, tandis qu’ils harcèlent ceux des Yungas de La Paz qui produisent depuis toujours la coca destinée à la mastication.

La zone traditionnelle de culture de la coca bolivienne se situe dans les vallées profondes du département de La Paz : les Yungas.  Un second foyer de production a connu une croissance rapide à compter des années 1980, dans la partie tropicale du département de Cochabamba : le Chaparé.  La loi 1008 (Ley del Régimen de la Coca y Sustancias Controladas) du 19 juillet 1988 légalisait la coca des Yungas sur une superficie de 12 000 hectares et considérait illégale l’ensemble de la production du Chaparé, pour 95% destinée à être transformée en cocaïne.  Des campagnes d’arrachage successives des plants excédentaires, financées par les États-Unis, dans les années 1990 et au début des années 2000, n’ont eu d’autre effet que celui de renforcer l’organisation syndicale des planteurs de coca du Chaparé et de favoriser l’audience et l’emprise de leur leader, Evo Morales, qui est devenu président de la Bolivie au début de l’année 2006.

Le 8 mars 2017, le gouvernement a promulgué la Ley General de la Coca qui porte la superficie légale de culture de la coca à 22 mille hectares: 14.300 dans les Yungas de La Paz et 7.700 dans la zone tropicale de Cochabamba.[1]

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Depuis lors, les cultivateurs de coca des Yungas, dont la production est majoritairement destinée aux usages traditionnels (mastication et pharmacie) ne décolèrent pas.  Et leur colère est d’autant plus vive qu’ils doivent faire face à des tentatives de division et de contrôle de leur organisation de producteurs par des dirigeants téléguidés par le gouvernement, et subir une campagne d’arrachage de plans de coca considérés comme excédentaires.

Selon le vice-ministre de la Defensa social y sustancias controladas, Felipe Caceres, compagnon de route d’Evo Morales, occupant cette fonction depuis 2006, il y aurait 1500 hectares de coca en trop à La Asunta (Sud Yungas). Une opération d’arrachage a donc été lancée en octobre 2017 qui n’a pas tardé à dériver en affrontement entre les paysans armés de pierres, de bâtons et de pétards, et la Fuerza de Tarea Conjunta (FTC), si bien que le 20 octobre cinq policiers ont été blessés et onze paysans ont été détenus.[2]

Et depuis lors les relations n’ont cessé de se tendre.  Une tentative de division de l’Association départementale des producteurs de coca (ADEPCOCA) et d’occupation de leur siège de La Paz par une direction parallèle, déclenchée le 12 mars dernier, a rapidement tourné court. Le 19 mars une assemblée générale ratifiait la présidence de Franklín Gutiérrez et le siège était récupéré par les producteurs.[3]

Le 9 avril, des accrochages ont causé au moins dix blessés à Irupana (Sud Yungas), tandis qu’à La Asunta, le lendemain, six paysans, qui (selon la version officielle[4]) avaient tendu une embuscade aux brigades de la  Fuerza de Tarea Conjunta (FTC) chargée de l’arrachage des plants, ont été arrêtés et transférés à La Paz. Ils ont été accusés de porter des armes et de s’opposer à l’arrachage[5]. Puis, le 18 avril, il y a eu encore huit détenus pour être porteurs de bâtons de dynamite et de mines antipersonnel artisanales (caza bobos).[6]

Le gouvernement accuse les cocaleros des Yungas  de visées putschistes (intentos golpistas),  et il considère que l’agitation dans les Yungas  est le fait de la droite et de l’ambassade des États-Unis ; et il voit en Franklin Gutiérrez un prisonnier de la droite.[7]

Ce dernier soutient que le gouvernement ment au pays  Il rejette l’accusation selon laquelle ADEPCOCA dirigerait les mobilisations contre l’arrachage, et il ajoute : «  Nous ne commandons pas les personnes qui occupent les municipalités ; les paysans des Yungas sont en révolution contre les dictats du gouvernement … et c’est pour cela qu’ils ont occupé les municipalités de Chulumani, Coripata, Irupana et La Asunta.”[8]

Evo Morales et les siens ont réussi à retourner la situation de telle sorte que les producteurs de coca du Chaparé qui alimentent le circuit de la cocaïne, persécutés hier, soient aujourd’hui protégés, tandis que ceux des Yungas qui jouissaient hier de la sécurité légale soient aujourd’hui harcelés.

En fait, tout se passe comme si les producteurs du Chaparé entendaient garder le monopole de la commercialisation de la coca qui est déviée sur le marché de la cocaïne. En effet, les superficies cultivées des Yungas de La Paz ont indéniablement gagné du terrain et une partie des feuilles qui y sont produites vont aussi alimenter le marché de la drogue. Mais il en va de même dans le Chaparé où les cultures s’étendent dans les parcs protégés alentours, notamment le parc naturel territoire indigène Isiboro Sécure (TIPNIS) et le parc national Carrasco. Et ces occupants envahisseurs ne sont pas inquiétés.

 

Cet affrontement fratricide a inspiré le commentaire qui suit, rédigé par le journaliste de renom, Humberto Vacaflor  Ganam.[9]

 

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Un nouveau caudillo cocalero[10]

La bataille de La Asunta, qui met aux prise la police et des cocaleros illégaux utilisant des mines antipersonnel artisanales (caza bobos), ressemble beaucoup à « la guerre de la coca »,  qui a marqué le commencement du « processus de changement (proceso de cambio)[11].

Mais il y a quelques nouveautés. Cette fois les escarmouches ont lieu dans les Yungas et non dans le Chaparé. Et maintenant que le président des illégaux du Chaparé gouverne le pays, les yungueños sont devenus illégaux. C’est une victoire du processus de changement.

Autre différence : on applique dans les Yungas les méthodes que la Drug Enforcement Administration  (DEA) utilisait dans le Chaparé, mais cette fois sans l’aval des États Unis.

C’est peut-être un premier pas vers une normalisation des relations avec la superpuissance, car il y a un autre indice annonciateur. Les entreprises pétrolières des États Unis ont été invitées par le président en personne à envahir les parcs nationaux et à utiliser en leur sein une technologie destructrice de la nature ; une technologie de leur invention, repoussée là-bas par les écologistes[12].

L’arrachage forcé qui fut tant combattu par le caudillo cocalero du Chaparé, est maintenant utilisé dans les Yungas par son gouvernement, sans aucun problème. L’arrachage volontaire, volontiers présenté comme une réussite de la nouvelle approche (nuevo enfoque),  s’applique seulement dans le Chaparé et dans les parcs que les chapareños ont envahis avant que n’arrivent les entreprises pétrolières.

Comme pendant la présence de la DEA en Bolivie, les organisations de cocaleros sont pourchassées et leurs caudillos sont menacés d’être traduits en justice. Et naturellement les cocaleros des Yungas ne sont pas autorisés à résister à l’arrachage et a fortiori à bloquer les routes.

Mais pour que la scène actuelle ressemble encore plus à l’ancienne, le leader cocalero des Yungas défie le gouvernement, et le vainc fréquemment.

Le nom d’Evo Morales a été retiré du stade de Chulumani (Sud Yungas), et le leader des Yungas a prohibé les campagnes du parti gouvernemental dans toute sa zone.

Franklin Gutiérrez montre qu’il sait utiliser les armes du syndicalisme cocalero. Il sait très bien qu’avec la bannière de la coca on peut aller très loin, mieux encore si la coca est légale.

Peut-être assistons-nous aux prémices d’un processus de nouveau changement  (recambio). Quand le monarque actuel chutera, le prochain pourrait se nommer Franklin.

 

[1] Voir mon billet précédent : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/140317/bolivie-vers-un-narco-etat

[2] http://www.erbol.com.bo/noticia/seguridad/20102017/enfrentamiento_entre_cocaleros_y_erradicadores_deja_11_detenidos

[3] Après plusieurs jours de bataille. Voir le reportage : https://www.youtube.com/watch?v=eDNdUeS9lZs

[4] http://www.elalteno.com.bo/index.php/bolivia/20180415/caceres-cocaleros-dinamitaron-la-asunta-evitar-erradicacion

[5] http://www.elalteno.com.bo/index.php/bolivia/20180415/caceres-cocaleros-dinamitaron-la-asunta-evitar-erradicacion

[6] https://www.eldeber.com.bo/bolivia/Detienen-a-8-cocaleros-por-portar-explosivos-20180417-9276.html

[7] https://kandire.bo/12500-Franklin-Gutierrez-No-permitiremos--que-se-cree-un-mercado-estatal-de-coca.html

[8] https://kandire.bo/12500-Franklin-Gutierrez-No-permitiremos--que-se-cree-un-mercado-estatal-de-coca.html

[9] Il a fait ses premières armes en couvrant la guérilla de  « Che » Guevara en 1967.  En 1971, il a été élu Secrétaire général de la Federación de Trabajadores de la Prensa de Bolivia, mais sous la pression de la dictature du général Banzer, il a dû s’exiler en Argentine. Il est revenu en Bolivie en 1976, mais il a dû s’exiler à nouveau en 1980.

Très attaché à la défense d’un journalisme indépendant des pouvoirs, il a reçu le prix Liberté décerné par l’Asociación Nacional de la Prensa de Bolivia (ANP), en mai 2016.

Son blog est une mine d’informations : http://vacaflor.obolog.es/

[10] http://www.eldiario.net/noticias/2018/2018_04/nt180418/opinion.php?n=25&-nuevo-caudillo-cocalero

[11]Evo Morales et les siens nomment ainsi leur politique.

[12] La Bolivie vient de se déclarer favorable à l’exploitation du gaz de schiste au moyen de la fracturation hydraulique. Titre du quotidien Página siete du 13 avril dernier :   « Gas: YPFB se abre al fracking y anuncia millonaria inversión. En un encuentro denominado “Inversiones Gas y Petróleo Tarija”, las petroleras Shell, Repsol, Vintage, Petrobras y otras detallaron sus planes para la región. »

http://www.paginasiete.bo/economia/2018/4/13/gas-ypfb-se-abre-al-fracking-anuncia-millonaria-inversion-176472.html

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