Contre-lecture d'Etre et temps : paragraphes 1 à 8 (9 juin 2019)

Sur le double discours de Heidegger - La référence au Sophiste de l'exergue n'est pas qu'académique.

Cartographie critique d’ Etre et temps en « work in progress ».

1/ Le lecteur d’Etre et temps, célèbre traité de Martin Heidegger, est encouragé dans sa démarche par d’innombrables déclarations laudatives. Etre et temps  Sein und Zeit – est un livre génial; le chef d’œuvre d’un jeune jeune prodige du pays Souabe [1]; le livre de philosophie sans lequel le XX° siècle philosophique n’aurait pas été celui qu’il a été. Etre et temps aurait donc une valeur philosophique telle que celui qui rejette les finalités qu’il pressent être celles de l’ouvrage, et donc porté à ne pas le recevoir selon le mode désiré, s’expose immédiatement à passer pour un insensé, un infirme de la pensée, un véritable barbare. Intégré à la liste des philosophes pour le baccalauréat, auteur étudié pour l’agrégation de philosophie, Martin Heidegger est au Panthéon des penseurs. Et alors que la critique de Heidegger, en tant qu’elle circonscrit de plus en plus nettement une aire de proximité entre la pensée de Heidegger et le national-socialisme, n’est pas encore pleinement déployée, c’est pour le moins une situation qui témoigne de quelque précipitation. Il ne sera (encore) jamais dit qu’avec Heidegger le nazisme hitlérien a trouvé refuge au sein des institutions les plus vénérables de la République ! Cependant l’élection de Heidegger, élection qui le transforme de penseur innovant et peu orthodoxe en Grand Eternel, semble d’emblée opposer à la critique un impressionnant argument : « Vous voyez bien que Heidegger ne saurait être, comme vous le laisser entendre autant stupidement qu’avec un rare sens de l’abjection calomnieuse, un « auteur nazi » !

[1] C’est un fait que Martin Heidegger se référera lui-même souvent à son œuvre maîtresse.

2/ Je vais au fait : le discours heideggérien, et notamment celui qui est à l’oeuvre dans  Etre et temps, se tient dans l’entrecroisement de deux trames, l’une apparente et l’autre sous-jacente et placée dans la pénombre. Nous lisons habituellement E&T en privilégiant la trame la plus apparente : celle qui se présente comme ayant une portée philosophique universelle. Le résultat est le plus souvent qu’on ne soupçonne aucunement que cette première trame a des nœuds  communs, qui sont aussi des passages, avec une autre trame laquelle dit tout à fait autre chose que la première. Pour le dire tout d’abord rapidement la trame 1 est conçue selon une perspective illusoirement universaliste tandis que la trame 2 s’adresse de manière privilégiée, et à des fins de formation, au seul public des « vrais allemands », au public des « aryens » pour reprendre ici un terme de la mythologie nazie. L’objectif principal de Heidegger, en effet, est de concourir à l’éducation de l’élite aryenne, c’est-à-dire de l’élite de l’élite. En ce sens, et si le modèle ici proposé est vrai – celui de l’entrecroisement d’une trame de premier plan et d’une trame d’arrière-plan plus secrète – E&T participe déjà du processus d’exclusion de certains groupes humains dont, au premier chef, celui des juifs. « … Le système de Heidegger, écrivait Günther Anders en 1948 (auteur dont nous reparlerons), est en profonde sympathie avec la barbarie nazie » [2].

[2] Günther Anders, De la pseudo-concrètude de la philosophie de Martin Heidegger, 4ème de couverture.

3/ Lorsque furent portés à la connaissance du public la douzaine de déclarations antisémites consignées par Heidegger dans ses Cahiers noirs on pu entendre quelque chose comme : « après tout cela ne représente que quelques pages »! On n’osa pas rappeler qu’il en comptait des dizaines de milliers et qu’elles appartenaient, supposément vierges de tout racisme, au patrimoine intellectuel universel. On était surtout en droit d’attendre qu’au lieu de se satisfaire d’une telle comptabilité il fallait au contraire jeter un autre regard sur l’ensemble de l’Oeuvre complète. Et si l’antisémitisme en particulier, et le racisme en général, était structurant de toute l’oeuvre? C’est une des thèses qui sera développée ici. Le fait même de mettre en avant des citations sémantiquement parfaitement hitlériennes pourrait avoir l’effet, pervers, d’occulter la signification antisémite de textes apparemment irréprochables et dont beaucoup, comme E&T, font partie du canon philosophique.

4/ Il sera donc procéder ici, à propos d’E&T, à une forme de mise entre parenthèses : nous suspendons, afin de pouvoir exercer le plus librement possible notre sens critique, l’ensemble des jugements de valeurs, positifs ou négatifs, prononcés jusqu’ici sur l’oeuvre. La reconnaissance académique de Heidegger n’équivaudra jamais à un jugement positif qu’on devrait opposer à soi-même pour justifier une forme d’autocensure en philosophie. Quant aux jugement négatifs, et compte tenu du caractère positif dominant de la réception de l’ouvrage, ils pourront servir à ouvrir des brèches dans l’espace d’ignorance où le lecteur est d’abord plongé. Mais nous resterons maîtres pour proposer une évaluation de la place qu’il convient de lui donner dans l’histoire de la littérature intellectuelle.

5/ D’une certaine manière il s’agira de produire une traduction du « Heidegger » de la trame 1 dans le « Heidegger » de la trame 2; de Heidegger 1 en Heidegger 2. Cela n’a été fait jusqu’ici que de manière très partielle la critique académique préférant s’en tenir aux problèmes de traduction de langue à langue (et non de langage à langage) ici, par conséquent, de l’allemand de Heidegger au français. Nous ne sommes pas indifférents à cette question. Au reste nous avons choisis, pour le texte français, de nous référer pour l’essentiel à la nouvelle traduction canadienne de Jacques Auxenfants, traduction disponible sur Internet. Celle d’Emmanuel Martineau, disponible en document PDF et celle de François Vezin, traduction « officielle » des éditions Gallimard, seront également consultées. Pour l’étude de certains passages nous ferons des références précises à ces trois traductions. Quant à l’oeuvre originale en allemand il sera fait référence au texte traduit en l’espèce de…

6/ L’idée de la cartographie critique est celle non d’une traduction terme à terme d’E&T(trame 1) dans le langage de la trame 2 – quoique cela pourrait constituer un excellent exercice littéraire – mais de mettre à jour un réseau significatif de ces nœuds et passages selon lesquels la trame 1 s’entrecroise à la trame 2. Nous nous étions jadis représentés le discours heideggérien comme constitué d’un discours portant, et Heidegger s’est trouvé en mesure de pouvoir le constituer dans le champ universitaire philosophique allemand, et un discours porté lequel se distingue du premier en tant qu’il s’adresse au premier chef à l’élite intellectuelle aryenne. Cette distinction nous semble toujours valable mais, précisément, elle nécessite de mettre au point des outils d’analyse suffisamment fins pour permettre de mettre à jour comment les deux discours se distinguent, et à propos de quoi, au sein d’un semblant d’unité et d’une homogénéité sémantique.

7/ « Comment, se demande JL Nancy dans Banalité de Heidegger, pendant au moins un certain temps, l’antisémitisme – banal et sans pensée par définition – a pu être convoqué par la pensée qui mettait l’ « être » en question ». C’est en écho aux déclarations antisémites des Cahiers noirs que Jean-Luc Nancy a fait état de cette indignation interrogative. Après avoir justifié la notion arendtienne de banalité du mal il l’applique à Heidegger et cela en réaction aux déclarations antisémites des Cahiers noirs. Enfermant ainsi l’antisémitisme dans la banalité et l’absence de pensée – … l’antisémitisme – banal et sans pensée par définition – cela lui permet de considérer l’antisémitisme de Heidegger comme une sorte de furoncle de banalité et de non pensée sur un corpus irrigué, quant à lui, par la pensée de l’être. Cela lui permet de glisser l’idée selon laquelle l’antisémitisme heideggérien s’arrête à ce qui relève de la « banalité de Heidegger » et ne concerne nullement l’œuvre elle-même. L’antisémite ne pense pas, or Heidegger pense, donc Heidegger n’est pas antisémite ! Mais que faire alors de sa banalité antisémite ? Un simple cas d’une contamination par un virus très répandu ?  Ma formulation est au reste imprécise il faudrait plutôt dire : quand Heidegger ne pense pas, et il pense beaucoup et le plus souvent, alors il est banal et antisémite. C’est ici que rien ne va plus pour JL Nancy. Il faut au contraire accepter l’hypothèse de formes non banales d’antisémitisme. Le nazisme de Heidegger réside précisément là où il fait de l’antisémitisme une pensée. Nous sommes enclins à considérer l’antisémitisme, pour autant qu’on le rejette, du côté du banal et du sans pensée. Mais le rejet des thèses heideggériennes doit au contraire être motivé parce que c’est en nazi que Heidegger produit une forme pensante de l’antisémitisme. Et cela même a quelque chose à voir avec la centralité de la question de l’être. Adorateurs de Dieu les juifs n’adorent qu’un étant et cela les tient irrévocablement hors du questionnement de l’être. Car « l’être – n’est-ce pas ? – n’est pas l’étant ».L’être n’est pas l’étant, pour Heidegger, même quand l’étant c’est Dieu. Heidegger intègre ainsi l’antisémitisme dans son champ de pensée en produisant un antisémitisme en tant que faisant obstacle même à la pensée ! C’est le reproche qu’il a adressé à Husserl : en vertu de sa « Rasse » il ne pouvait pas avoir accès au cercle des décisions les plus essentielles ! L’heideggérisme est un antisémitisme non banal et ainsi doué d’une grande force de frappe dans certains milieux. Le plus souvent il est caché et irradie de manière insidieuse. L’opposition simpliste de Nancy banal/pensant fait son jeu. Mais c’est parce que Heidegger a produit une forme non banale d’antisémitisme, en le pensant comme non pensant, qu’il est nazi « dans » la philosophie.

 

8/ La citation de Platon : Sophiste 244 a. La citation introductive, placée en exergue, du Sophiste de Platon – mais il faudrait aussi interroger le titre même – constitue-t-elle le premier passage de la trame 1 à la trame 2 ? Il nous faut impérativement l’ouvrir. Ce sera une première hypothèse sur les buts réels poursuivis par Heidegger dans E&T.

C’est aussi une occasion pour exemplifier ce qu’est la trame 1, la trame 2 et leur entrecroisement.

Trame 1 : la citation, en grec, est aussi bien une preuve d’érudition de la part d’un jeune auteur déjà remarqué qu’un signe d’appartenance à une tradition philosophique qui se fonde sur le respect de grands auteurs. Ils sont autant de phares de la pensée. S’agissant de Platon n’est-il pas proclamé qu’il est le « père de la philosophie »? Dans le même temps, cependant, et alors que Platon est une figure familière à qui s’inscrit dans la tradition philosophique, le jeune auteur prodige s’engage à mettre à jour, à partir d’une simple remarque, les éléments d’une problématique fondamentale. « Car manifestement, vous êtes bel et bien depuis longtemps familiers de ce que, en réalité, vous avez en tête lorsque vous employez l’expression étant; mais quant à nous, qui croyions certes auparavant le comprendre, voici que nous sommes désormais tombés dans l’embarras ». Notons encore que, selon cette trame 1, la remarque socratique selon laquelle nous ne comprenons plus vraiment, malgré le fait que le mot nous est familier – nous ne cessons en effet d’en décliner l’usage – ce que veut dire « étant », semble constituer comme un coup d’envoi de la thématique heideggérienne de l’oubli de l’être. Un linguiste dira peut-être que l’important est de faire des phrases qui ont du sens, qui sont aisément comprises et utiles et qu’il convient de ne pas dramatiser le fait que, le plus souvent, il est facile de prendre les locuteurs sur le vif d’un défaut de fournir des définitions. Le verbe être, cependant, est si essentiel à la production de nos phrases et de nos propositions que c’est le vaste champ du sens qu’on ne verrait, par oubli de ce que veut dire « être », que de manière restrictive et aliénée dans des impensés.

Trame 2 : la citation en grec n’est pas seulement l’indice d’une érudition et d’un compétence philosophique ancrée dans l’histoire à formuler une problématique elle vient dire l’importance même, aux significations à la fois spirituelles et politiques, de la grécité. Dans le contexte de l’environnement intellectuel de Heidegger – et Mein Kampfen est, même si cela apparaît incompréhensible et aberrant, une des composantes – la référence à la grécité a aussi le sens d’un rejet des mondes juifs et chrétiens. L’emploi de la langue grecque classique a une portée symbolique. Elle dit le « premier commencement » grec de la pensée. C’est une prise de position raciste. Le peuple grec est le peuple du premier commencement et cela même constitue le miroir dans lequel Heidegger projettera la représentation d’un peuple allemand en tant que peuple d’un « autre commencement ». Le Grec et l’Allemand sont les peuples élus de la pensée, le peuple allemand étant même destiné à relever les conséquences d’un « oubli de l’être » qui aurait frappé le premier commencement et l’aurait dévoyé en direction de la métaphysique et, selon Heidegger, de la technique elle-même.

Mais d’autres hypothèses, d’une certaine manière plus fortes, peuvent être formulées quant au choix du Sophiste. En 1924, peu de temps avant la rédaction d’E&T, Heidegger a donné un cours sur le Sophiste. Nous en ferons plus tard une recension. Mais nous ne pouvons qu’être alertés par la possible convergence d’une certaine lecture du Sophiste et les sympathies de Heidegger pour certains des thèmes propagés par l’extrême-droite allemande. On trouve ainsi, certes du fait de la traduction de Victor Cousin, cet « aveu » dans le Sophiste : "j’avoue et que nous sommes des animaux apprivoisés et qu’il y a une chasse aux hommes. " La question serait en effet de savoir ce qu’il en a été, du côté des intellectuels nazis – Heidegger fut un intellectuel sympathisant nazi puis adhérent actif, à partir de 1933, au parti d’Hitler – d’une possible lecture national-socialiste du Sophiste (mais, aussi, de la République de Platon). Qu’il s’agisse des tueries perpétrées par les Einzatzgruppen notamment dans les plaines de l’est puis des rafles à caractère international destinées à capturer puis à convoyer les juifs et des tziganes vers des centres d’extermination, les forces nazies ont bel et bien pratiqué à grande échelle cette « chasse aux hommes » dont il est question, quoique incidemment, dans le Sophiste.

On ne peut par ailleurs qu’être frappé par l’analogie qui peut être faite entre la conception platonicienne du sophiste et la manière dont les nazis ont sur-construits la figure négative du juif. Si le sophiste est celui qui parvient à faire passer le néant – le néant de savoir – pour de l’être le juif n’est-il pas accusé d’être nihiliste? Selon l’imaginaire raciste de Heidegger un des traits du nihilisme juif réside dans l’incapacité du juif à entendre vraiment la question de l’être. C’est une manière de mettre le juif du côté du néant. On pressent ce qu’il en est dés lors qu’on applique sur une telle base « ontologique » la conception platonicienne de la justice. « On fait mieux, dit Platon, et aisément lorsque chacun ne fait qu’une chose, celle à laquelle il est propre, dans le temps, sans s’occuper des autres. La nature n’a précisément donné à chacun de nous les mêmes dispositions, mais elle a différenciée les caractères et fait de l’un pour une chose et de l’autre pour une autre chose : le laboureur ne fera sans doute pas lui-même sa charrue, s’il veut qu’elle soit bien faite ni sa bêche, ni ses autres outils agricoles ; le maçon non plus ne fera pas ses outils ; or, il lui en faut beaucoup à lui aussi, il en sera de même pour le tisserand et le cordonnier ».  Certes il s’agit ici des métiers et plus lointainement des classes. Mais une lecture racialisante de la République, comme semble l’avoir établi Johann Chapoutot, a bien été faite dans le champ idéologique nazi. Quel devait être le sort, dans le contexte d’une « République hitléro-platonicienne », de la population juive dés lors que sa caractéristique est de répandre les effets de son incapacité à entendre vraiment ce que veut dire « être »? Pour le moins Heidegger a-t-il élaboré une problématique « ontologique » qui recèle les principes au nom desquels une telle population constitue un mal radical, un mal qui s’attaque aux racines et à la souche du peuple germano-aryen. On voit ainsi quels étaient les fondements au nom desquels la « République hitléro-platonicienne » a exercé la justice. Des populations entières ont été ainsi de son fait condamnées à mort.

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