Marine Bachelot Nguyen au pays de sa mère et du mouvement LGBT vietnamien

A travers une nouvelle pièce qu’elle met en scène, Marine Bachelot Nguyen nous entraîne dans un voyage au Vietnam où elle rencontre ses deux familles, celle de ses parents côté maternel et celle des mouvements LGBT. Un spectacle intime et politique.

Scène de "Les ombres et les lèvres" © Caroline Ablain Scène de "Les ombres et les lèvres" © Caroline Ablain

Son premier spectacle en 2008, Artemisa vulgarispolitique fiction (lire ici), était signé Marine Bachelot. Son nouveau spectacle a pour titre Les Ombres et les Lèvres et il est signé Marien Bachelot Nguyen. Entre-temps, il s’est passé bien des choses dans la vie de cette jeune auteur-metteur en scène qui fait partie de la compagnie de théâtre et du collectif d’auteurs Lumière d’août, basé à Rennes mais parcourant le monde.

Mots, photos et vidéo

Entre-temps, sa mère vietnamienne est partie rejoindre ses ancêtres et sur son lit d’hôpital, sa fille lui a fait part de son désir d’aller au Vietnam  pour y rencontrer sa famille et le mouvement LGBT (lesbiennes, gays, bi, trans) en prolongement de ses recherches sur la question du féminisme et de son identité. C’est là tout le prisme de son spectacle Les Ombres et les Lèvres, Bong (Ombre)et Ô-môi(qui a trait aux lèvres) désignant au Vietnam les gays (bong) et les lesbiennes (Ô-möi).

Une quête familiale, une enquête sur le mouvement LGBT au Vietnam (son histoire et son actualité) et un voyage personnel où l’auteur-metteur en scène parle de son homosexualité. Entre le récit de voyage, le spectacle militant et un journal intime, mais sans tomber dans les travers des trois. Pas de visite touristique, pas de discours, par d’étalage du moi-je. Le théâtre est là comme un garde-fou, le lieu où tout se rassemble, se diffracte, résonne et cohabite.

Les magnifiques photos de Maika Elan défilant lentement sur un grand écran et accueillant les spectateurs tiennent lieu d’introduction au monde des LGBT vietnamiens, le plus souvent dans leur intimité, et l’on est fasciné par le nombre de peluches qui peuplent ces intérieurs souvent étroits et encombrés. Puis entrent les quatre acteurs enjoués, Romain Brosseau, Marina Keltchewsky, Tien Lê et Cathy Min Jung.

Les scènes seront souvent rythmées par des séquences vidéo (Julie Pareau) à commencer par celles de la gaypride (filmée par l’association vietnamienne ACS) où semblent se fondre les acteurs tandis que l’une des actrices tient la place de l’auteur (« Tu baignes dans le rose. Tu baignes dans les fleurs. Tu baignes dans la foule… ») et que tous reprennent le slogan dit en cœur ce jour-là : « Hay cu sông Hay cu yêu ! » (j’ai le droit de vivre, j’ai le droit d’aimer).

Les deux voix du parti

Il y a des scènes ironiques comme celle introductive des colons, des foules d’informations sur l’histoire du mouvement LGBT au Vietnam et des luttes à travers quelques-uns de ses héros souvent à la tête d’association. Il y a cette confession de Madame Ly qui raconte comment elle a mis sept ans avant d’accepter l’homosexualité de son fils. Il y a Sky et Mai Langh qui vivent ensemble, les parents de l’une savent que leur fille est lesbienne mais ne connaissent pas sa compagne, les parents de l’autre connaissent la compagne mais ignorent tout de la préférence sexuelle de leur fille.

Il y a « la voix du parti » (communiste vietnamien) qui, en 2002, déclare que l’homosexualité est un « fléau social » et qui, dix ans plus tard, affirme que« les homosexuels ont le droit de vivre, de manger, de s’habiller, d’aimer et d’être aimés et de rechercher le bonheur ».  Il y a le vétéran de Diên Biên Phu qui s’accroche à son déambulateur et regarde attendri sa parente venue de France. Il y a la narratrice éberluée d’être l’héritière de tout cela et qui a envie de se blottir dans le bras de sa cousine Lân.

C’est un voyage de cœur dans un pays lointain et c’est un voyage intérieur dans la vie d’une femme qui tisse ensemble tous les liens dont elle est faite. A l’opposé de la  pensée unique, le spectacle, dans la multitude joyeuse de ses formes et de ses approches, conjugue le singulier au pluriel.

Bông et Ô-môi sont aussi des insultes comme le mot qui les précéda : pé-dê. Un chant viendra balayer ces insultes : « nous sommes des ombres et des lèvres qui éclosent en toute saisons / Nous sommes des ombres et des lèvres qui hantent et défient vos frontières… »

Le spectacle, récemment créé au Théâtre national de Bretagne, sera en tournée la saison prochaine.      

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