Le capital d’Edouard de Max

Comment parler aujourd’hui d’un acteur mort il y a presque un siècle ? On peut avantageusement raconter sa vie, sa légende, accumuler une flopée d’anecdotes, citer des témoins, des entretiens, des articles de presse. C’est ce que fait savamment Claudette Joannis à propos d’Edouard de Max, « prince de la scène française ». Mais la voix, la présence de l’acteur restent des mystères.

Sarah Bernhardt dont il fut souvent le partenaire a laissé des souvenirs écrits ; Edouard de Max n’en laisse aucun. Elle a donné son nom à un grand théâtre parisien sottement débaptisé pour devenir, platement, le Théâtre de la Ville ; aucun théâtre n’a jamais porté le nom d’Edouard de Max. Il reste de rares et précieux enregistrements sonores de Sarah Bernhard ; la voix de Max n’a jamais été enregistrée. La célébrité de la grande actrice reste intacte (des livres sur elle se sont multipliés jusqu’à nos jours) ; celle du grand acteur s’est étiolée au fil du temps. Pourtant, successeur légitime du grand Mounet-Sully, Edouard de Max fut un acteur hors norme, excessif, extravagant, inventif, n’ayant jamais tout à fait perdu l’accent roumain de son pays natal et ne cachant pas son homosexualité. Sa multiplicité fut sa force, son capital. Bref, il fut un personnage de la scène française. Un prince, oui.

Un rôle pour la vie

Né en 1869, à Jassy en Roumanie, il sera mort depuis presque vingt ans lorsqu’un pogrom y fera des milliers de morts. Son père était un médecin juif réputé, sa mère reste enrobée de mystère, il ne lui en reste qu’une « vague image » un jour où elle portait une belle crinoline verte. Ces propos, le comédien les tiendra devant Louis Deluc pour un livre que cite souvent Claudettte Joannis, avec raison car c’est l’un des rares, sinon le seul, ouvrages où de Max parle longuement de lui. Il a douze ans quand Sarah Bernhardt vient donner un spectacle à Jassy. On va saluer la grande Sarah dans sa loge, elle embrasse l’enfant, baiser de l’ange et du démon.

Il veut devenir acteur, le voici à Paris. Il réussit le concours d’entrée au Conservatoire (alors « de musique et de déclamation »), malgré son accent roumain très prononcé. Il a pour camarades Aurélien Lugné-Poe et Mary Marquet. Comme eux, il voue un culte à leur professeur Gustave Worms. Max ajoute alors un « de » entre son prénom et son nom. Edouard de Max sortira du Conservatoire en juillet 1891 avec deux premiers prix : l’un en tragédie, l’autre en comédie. Dès la rentrée de septembre, il débute au Théâtre national de l’Odéon dans Britannicus. Il tient le rôle de Néron, on le remarque, on voit déjà en lui le successeur de Mounet-Sully. Il interprétera ce rôle porte-bonheur tout au long de sa vie, plus de mille fois.

Au lendemain de sa disparition, un journaliste se souviendra de son entrée-apparition au deuxième acte, « comme un déchaînement de tempête », « une beauté à la fois somptueuse et morbide », une « voix grondante comme l’océan en furie » », bref : « c’était l’aube d’un art nouveau ». La salle « délire de joie ».

De Max est congédié de l’Odéon à la fin de la saison : trop iconoclaste. Il rejoint son camarade Lugné-Poe qui a fondé une compagnie, le Théâtre de l’Œuvre, laquelle n’a pas encore de lieu fixe et loue une salle que dirigera plus tard l’actrice Réjane. C’est ainsi qu’en 1893, De Max et Lugné-Poe font connaître Henrik Ibsen au public français avec sa pièce Rosmersholm. Dans le troisième volume de Parade,souvenirs et impressions de théâtre (Gallimard, 1931), Lugné-Poe parle de la « générosité foncière » de l’acteur et vante ses qualités : « Quel beau masque était le sien ! Quelques splendides moyens lyriques !Un goût pas très sûr, et avec cela des facultés publicitaires supérieures ! Que lui demander d’autre ? » 

Un acteur du débordement

Sarah Bernhardt, celle qu’il aime appeler « la veuve Tamala » (nom de son mari décédé) et qu’il avait vu enfant, l’engage (il a vingt-quatre ans, elle quarante-neuf) en 1893. Hormis Phèdre (où il tient le rôle de Thésée ), rien que des pièces un peu oubliées aujourd’hui signées Jules

Couverture du livre, De Max dans © dr Couverture du livre, De Max dans © dr
Lemaître, Victorien Sardou, ou La Princesse lointaine du jeune Rostand, pièce dans laquelle il joue un prince qui meurt précocement. Le critique Francisque Sarcey commente : « C’est un artiste étrange, mais c’est un artiste. » Deux ans plus tard, il retrouve Lugné-Poe et rencontre Antoine, le fondateur du Théâtre Libre, deux metteurs en scène plus audacieux dans leurs choix. Des relations durables mais orageuses.

Edouard de Max habite alors au 19 de la rue de Bondy, sait-il que Frédérick Lemaître habitait au 15 ? La rue, rebaptisée René Boulanger en 1944, donne sur l’entrée des artistes du Théâtre de la Renaissance et celle du Théâtre de la Porte Saint-Martin ; au milieu de la rue s’ouvre une place où se dressait jusqu’aux années 1960 le théâtre de l’Ambigu. Trois scènes que foulera le grand et puissant corps de l’acteur. De Max déménagera rue Caumartin (où il mourra) avec Marie Daveine, celle qui fut et resta sa fidèle servante et dont il fera son unique héritière.

Le 26 août 1900, dans les arènes de Béziers, De Max joue Prométhée de Jean Lorrain avec un musique de Gabriel Fauré. A sa demande, l’acteur joue nu, à peine un tissu lui cache le sexe. Un événement unique autant que mondain. Il fallait voir ça. La photographie de l’acteur prométhéen nu sur son rocher fera la une des magazines et la couverture du livre dont il est question ici.

De page en page se dessine un acteur du débordement autant que de l’excès par amour du jeu et par générosité. De Max aime les rôles de composition, la tragédie autant que le music-hall : il aime se draper de longs tissus au théâtre et se travestir en femme dans des revues au Pigalle, loin de cacher son homosexualité il en joue en ville comme sur scène. Gide se pâma pour de Max, et, pour lui, écrira Saül, une pièce médiocre que de Max refusera de jouer, préférant l’accompagner aux Bains douches. De Max aime tout autant dire des vers, ceux de Baudelaire en particulier, ce qui lui vaudra de servir de modèle pour le buste sculpté qui domine le cénotaphe du poète au cimetière Montparnasse et de devenir un membre éminent du cercle des baudelairiens, toujours vivace aujourd’hui, et auquel on doit en partie la parution de cet ouvrage.

Le retour de « la patronne »

En 1902, de Max retrouve celle qu’il surnomme aussi « la patronne », Sarah Bernhardt, dans le théâtre qui porte son nom. De Londres à New York ou Buenos Aires, ils voyageront ensemble se produisant sur les théâtres du monde, six ans durant. Dans son livre L’Art du théâtre sous-titré « la voix, le geste, la prononciation », l’actrice parle du jeu, s’attarde peu sur ses partenaires mais en vient à parler d’Edouard de Max lorsqu’elle traite des grands acteurs étrangers ayant un accent. Celui de de Max « n’est jamais vulgaire et ne choque pas l’oreille du public. Il se laisse emporter souvent au-delà de la vérité par sa compréhension toujours idéale des personnages qu’il incarne ; il est parfois aux limites de la folie, mais jamais il n’est commun. » Mais n’est-ce pas ce qui définit tout grand acteur d’hier ou d’aujourd’hui ?

On l’idolâtre mais on le déteste aussi. Paul Léautaud qui signe Maurice Boissard ses chroniques théâtrales dans le Mercure de France n’est pas le seul à ne pas apprécier le tournis où l’entraîne l’acteur : « On le voit dans toutes le positions, dressé, penché, accroupi, passant de l’air d’une statue à celui d’un gnome rabougri.Un moment on l’entend à peine, et tout à coup il éclate à tout briser ».

Ce n’est qu’à 46 ans, désirant « une consécration officielle », nous explique Claudette Joannis, qu’Edouard de Max entrera, non sans opposition, à la Comédie Française. Certains Sociétaires n’en veulent pas. Mary Marquet, Maurice Escande, Béatrix Dussane le soutiennent. Dussane voit en lui « le seul acteur lyrique après Mounet-Sully, mais aussi le plus singulier, le plus délibérément excentrique, le plus hostile aux minuties prosaïques du naturalisme, (…) il est capable tout à coup de brusques simplicités ou d’énormes bouffonneries. » Pour son entrée dans la maison de Molière, il triomphe avec Racine dans Néron succédant à Monet-Sully. A ses côtés, dans le rôle de Britannicus, un débutant : Pierre Fresnay. Il triomphera aussi dans Les Fâcheux de Molière « la tête complètement refaite, des bajoues en carton, un nez ousqu'il pleut dedans, un costume entre celui de Gugusse et celui des médecins de Molière violemment rehaussé d’un nœud de cravate blanc aux pointes immenses, pourvu d’un énorme fessier en losange », se souvient Jeanne Sully (la fille de Mounet-Sully) dans une étude qu’elle lui consacre, dénichée par Claudette Joannis.

De Max meurt à 52 ans, « épuisé », chez lui, un an après la « Patronne ». La Comédie-Française fait relâche pour aller l’enterrer. Il avait laissé un billet : « Je prie mes amis et mes ennemis de ne pas venir à mon convoi. Je souhaite qu’un fourgon vienne prendre mon corps et que l’on me brûle. Vive la France ! Vive la Roumanie ! » Il sera bien incinéré, au Père Lachaise, avant que l’urne ne rejoigne le cimetière Montparnasse, non loin de Baudelaire. La foule est là. « Il avait dit pas de fleurs ; il est parti couvert de fleurs. Et l’on a bien fait de ne pas lui obéir. Pas de fleurs ! De Max ! C’est comme s’il avait dit : pas de larmes », se serait exclamé Sacha Guitry .Vrai ou pas, qu’importe. Mort, un grand acteur entre dans sa légende.

Edouard de Max, gloire et décadence d’un prince de la scène française de Claudette Joannis, Cohen&Cohen éditeurs, 188 p., nombreuses illustrations, 35€.

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