Programme commun (1) : Cuba, les trombones de la renommée par Stefan Kaegi

Chaque année, au début du printemps, le Programme commun réunit trois théâtres de Lausanne pour présenter une vingtaine de spectacles dont plusieurs créations. Aujourd’hui, un habitué du Théâtre de Vidy, Stefan Kaegi, membre fondateur du Rimini Protokoll.

Scène de 'Granma les trombones de la Havane" © Ute-Langkafel Scène de 'Granma les trombones de la Havane" © Ute-Langkafel

C’est une jeune femme cubaine à la peau sombre, vêtue d’une robe blanche. Elle ne regarde pas le photographe. Elle s’appelle Nidia, regarde ailleurs, au loin, peut-être vers la Jamaïque où sa grand-mère est née esclave avant de débarquer à Guantánamo en 1912. Nidia allait naître quatorze ans plus tard et deviendrait couturière. C’est sa petite-fille Milagro, 23 ans, qui nous raconte cette histoire. Elle doit son nom au fait que lorsqu’elle est née, le bloc socialiste venait d’éclater, l’URSS disparue avait coupé son robinet, l’embargo américain se poursuivait de plus belle, c’était le temps dur de la « période spéciale ». Alors sa venue au monde fut comme un miracle, un milagro. « Comme beaucoup d’enfants cubains, j’ai été élevée par ma grand-mère », raconte Milagro en nous montrant une photo de l’appartement riquiqui (7 mètres sur 4).

Une machine à coudre l’histoire

La jeune Milagro nous raconte ainsi sa vie sur la scène du Théâtre de Vidy-Lausanne dans le spectacle Granma, les trombones de La Havane, après la création au Théâtre Gorki de Berlin. Une création de Stefan Kaegi qui avait présenté Nachlass il y a deux ans au Programme commun de Lausanne (lire ici), deux spectacles qui n’ont qu’une chose en commun : leurs acteurs n’en sont pas, mais ils sont les acteurs de leur vie, et le Rimini Protokoll nous les fait connaître selon une dramaturgie très élaborée de la représentation, spécifique pour chaque production.

Sur le côté droit de la scène, Milagro a apporté sa machine à coudre. Un tissu en sort qui, manipulé par elle et ses comparses, égrène chronologiquement les années au fil du spectacle. La jeune Cubaine effectue des études d’histoire à l’Université de La Havane, veut enseigner, croit en la force d’une « éducation libre » et cela, elle le doit, dit-elle encore, « à la révolution ». Sa grand-mère aimait lui parler de « papa Fidel ». Depuis qu’elle est morte en 2005, son pays a changé et Milagro aussi. Son quartier de La Havane est désormais truffé d’appartements loués aux touristes et, comme tous les Cubains, elle a désormais le droit de voyager. Néanmoins, Milagro croit toujours aux forces des utopies.

Milagro est la plus jeune des quatre Cubains réunis sur scène par Stefan Kaegi pour Granma, les trombones de La Havane. Le Granma, c’est le nom du yacht devenu légendaire dans lequel prirent place 82 Cubains pour débarquer sur leur île et renverser le dictateur Batista. Beaucoup moururent, mais la vingtaine de rescapés dont Fidel Castro allait changer le cours de l’histoire de leur pays.

Celui qui avait affrété le bateau, c’est Faustino, le grand-père de Daniel (né en 1983) qui nous montre la photo du bureau de son grand-père (décédé en 1992) où l’on voit un cliché travaillé représentant le Granma entouré d’une auréole, comme un saint. Fils d’une famille de dix ans, son grand-père fut le seul à pouvoir suivre des études (de médecine). Opposant à Batista, il connut la prison ; libéré, il partit rejoindre le jeune Castro en exil avant de l’accompagner dans l’expédition fondatrice puis la clandestinité. Quand Batista annonça la mort de Fidel (fake news), c’est Faustino qui organisa la rencontre de Fidel avec un journaliste du New York Times. Son petit-fils nous montre la lettre de remerciement du journaliste reparti avec une boîte de cigares.

Grands parents et petits-enfants

Après la victoire, Faustino, le grand-père de Daniel, allait devenir ministre des Biens mal acquis. Il en ferait un livre dont son petit-fils égrène les pages sous nos yeux. L’ami de Fidel occupera d’autres responsabilités, comme ambassadeur en Bulgarie. Après sa mort en 1992, on lui édifia une statue à un carrefour. Mais comme il n’y avait pas assez de bronze dans toute l’île, la statue est d’une taille bien inférieure à celle de son grand-père, nous raconte encore Daniel. Le bureau de Faustino est aujourd’hui le sien, nous dit-il encore. De tels détails évocateurs et révélateurs, le spectacle, à la construction mûrement réfléchie, en fourmille.

Tout commence en juin 2016 lorsque Stefan Kaegi est invité à discuter avec de jeunes artistes cubains par les animateurs du LEES (Laboratorio Escénico de Experimentacion Social). L’idée du projet confrontant deux générations, celle des grands-parents et celle des petits-enfants, naît alors. Elle se précisera lors de différents voyages et échanges par Skype avec l’équipe du LEES qui effectue plus de 60 entretiens. Kaegi et son dramaturge Alojoscha Begrich reviennent pour trois semaines en février 2018, mènent une vingtaine d’entretiens et c’est à l’issue de ce processus que sont choisis les quatre protagonistes. Après Milagro et Daniel, voici Christian (né en 1993).

Dans le milieu des années 60, son grand-père Rufino est allé eu Union soviétique étudier les rampes de lancement pour les missiles anti-aériens. Cela n’a servi à rien car les Russes n’ont jamais envoyé les missiles. Plus tard, il reviendra couvert de médailles de la guerre en Angola. Christian aime son grand-père Rufino qui lui a appris à manier la batte de base-ball (ce qui donnera à Kaegi l’idée d’un jeu avec les spectateurs). Aujourd’hui, le vieil homme vit seul. Christian et Kaegi sont venus le filmer et c’est comme s’il était là. Rufino n’a pas compris que le gouvernement cubain conduise le général Ochoa (son supérieur en Angola), devant un peloton d’exécution pour vols d’ivoire et trafic de drogue, « ce n’est pas un traître mais un héros ». Sa confiance dans le gouvernement reste cependant intacte. « Il ne se pose pas de questions, moi je m’en pose », nous dit son petit-fils qui, informaticien, entend servir son pays en y restant.

Diana (née en 1987) complète le tableau. Elle ne connaît pas grand-chose de son grand-père Nicolas qui a cependant influencé sa vie. Musicien, il appartenait au Maravillas Florida Orchestra – Florida est une petite ville à six heures de route de La Havane. C’est en 1959, lors d’un concert célébrant la Révolution, qu’il a connu sa future épouse, la grand-mère de Diana que Kaegi est aussi venue filmer. Décédé il y a plus de vingt ans, le grand-père a transmis sa fibre musicale à sa petite-fille. Diana a étudié à l’Ecole nationale des arts et de la musique construite sur l’emplacement du Golf country club du temps de Batista.

Quatre trombones valent mieux qu’un

Diana joue du trombone. Pour réunir ces quatre destins en devenir de jeunes Cubains, Kaegi et son équipe ont eu l’idée de faire en sorte que chacun joue du trombone. Avec des professeurs, dont Diana, les trois néophytes s’y sont mis depuis plus d’un an. Le résultat et là, et cette enveloppe musicale bonifie la construction du spectacle. C’est ce qui caractérise tous les spectacles de Rimini Protokoll : tous s’appuient sur un énorme travail documentaire et beaucoup d’entretiens, mais aucun ne s’en contente. C’est pourquoi ce travail ne saurait être enfermé dans cette notion fourre-tout et ramasse-miettes qu’est le « théâtre documentaire ».

En quelques mois, les Rolling Stone ont donné un concert à la Havane, Chanel a fait boucler le centre-ville pour un défilé de mode suivi d’un cocktail auquel les mannequins cubains n’avaient pas accès, Obama est venu en visite, ce que ne fera pas Donald Trump qui en arrivant au pouvoir s’est empressé d’interdire à nouveau les investissements directs. Enumérant ces faits, Stefan Kaegi se pose des questions : « Quelle sera la fin du voyage ? Cuba va-t-il essayer comme la Pologne ou la Lituanie de rejeter son histoire au plus vite ? Ou le pays va-t-il plutôt évoluer vers un mélange de bureaucratie communiste et d’économie capitaliste comme le Vietnam et la Chine ? » Ce questionnement sous-tend Granma, les trombones de La Havane.

L’équipe a répété tout le mois de décembre 2018 à La Havane, puis un mois à Berlin cette année, avant la première le premier jour du printemps au Théâtre Gorki de Berlin. Après quatre représentations au Théâtre de Vidy, le spectacle arrive à Bâle (les 3 et 4 avril) et ira à Cologne (les 10 et 11 avril) avant de partir outre Atlantique au festival Transamérique de Montréal (du 28 au 30 mai) puis de se poser au Festival d’Avignon (du 18 au 23 juillet) dans le Cloître des Carmes.

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