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Billet de blog 2 mai 2020

La poésie à jamais au chevet des Souffleurs

Les rossignols des Souffleurs commandos poétiques soufflent de la poésie partout dans le monde. Plus de voyages, plus de foule, plus de pluriel, les rossignols sont en bernent. Mais chassez la poésie par la porte, elle revient par la fenêtre. La preuve

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Les Souffleurs en Inde juste avant ls confinement © dr

Les souffleurs revenaient d’Inde lorsque le confinement a été décrété. Là-bas, ces commandos poétiques créés il y a longtemps autour d’Olivier Comte et que l’on ne présente plus (lire ici) avaient soufflé de la poésie dans les oreilles des passants de Delhi, de Bangalore et nombre de villages. Des poèmes dans les langues du pays comme à chaque fois dits-chuchotés au bout de ce tube creux d’un mètre-quatre-vingt de long auquel ils ont donné le beau nom de rossignol (emprunté à Cioran). Et comme toujours, vêtus le plus souvent de noir tout comme le parapluie que chaque souffleur ouvre qu’il pleuve ou pas.

Un nouveau colloc'

Bien qu’ils n’aient jamais songé à employer l’expression « distanciation sociale », celle-ci est constitutive de leur geste premier puisque la longueur du rossignol crée une distance (de plus d’un mètre). Mais c’est pour mieux parler de près, de chuchoter à l’une des deux oreilles de la personne qui écoute. Un moment d’intimité à deux au milieu de la multitude. Un isolement momentanée dans un mouvement pluriel.

Le confinement impose la distanciation mais interdit la multitude, le pluriel proche. Les « souffleurs commandos poétiques «  ont donc posé leurs rossignols. Opter comme d’autres pour de la poésie via le téléphone ? Olivier Conte ne le souhaitait pas : « cela nous obligeait à passer par la machine ».

Alors que font-ils face à ce « nouveau colloc' qu’est le Corona virus » ? Pour l’heure, les souffleurs se sont repliés sur les écrits des poètes dont ils se nourrissent et nous nourrissent. (Signalons au passage qu’à Aubervilliers, leur camp de base, ils mènent depuis plusieurs années l’établissement d’un « trésor poétique municipal mondial » où toutes les langues du monde sont les bienvenues).

Donc, pour maintenir le feu, chaque jour à 14h pile, les souffleurs agitent les braises en mettant en ligne sur leur page Facebook un « petit texte de guérison », soit « une seconde de décontamination immédiate du quotidien emmerdant «. Le 43 ème jour, c’était l’ultime poème de Beckett, Comment dire :

« folie -
folie que de -
que de -
comment dire -
folie que de ce -
depuis -
folie depuis ce -
donné -
folie donné ce que de -
vu -
folie vu ce -
ce -
comment dire -
ceci -
ce ceci -
ceci-ci -
tout ce ceci-ci -
folie donné tout ce -
vu -
folie vu tout ce ceci-ci que de -
que de -
comment dire -
voir -
entrevoir -
croire entrevoir -
vouloir croire entrevoir -
folie que de vouloir croire entrevoir quoi -
quoi -
comment dire -
et où -
que de vouloir croire entrevoir quoi où -
où -
comment dire -
là -
là-bas -
loin -
loin là là-bas -
à peine -
loin là là-bas à peine quoi -
quoi -
comment dire -
vu tout ceci -
tout ce ceci-ci -
folie que de voir quoi -
entrevoir -
croire entrevoir -
vouloir croire entrevoir -
loin là là-bas à peine quoi -
folie que d'y vouloir croire entrevoir quoi -
quoi -
comment dire -
comment dire »

( Poèmes de Samuel Beckett, Éditions de Minuit).

"Il faut continuer"

Quelque soit le temps, l’époque, le virus, les mots du grand Sam sonnent toujours incroyablement juste . Un autre jour, c’était ces mots, les derniers de L’innommable :

« J’ai été ailleurs, fait autre chose, été dans un trou, j’en sors à l’instant, je me suis peut-être tu, non, je dis ça, pour dire quelque chose, pour pouvoir continuer encore un peu, il faut continuer encore un peu, il faut continuer encore longtemps, il faut continuer encore toujours (…) il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » (en livre de poche 10X18)
Outre Beckett, on a lu ou on lira Césaire, Rilke, Jabès et bien d’autres. Hier, c’était Anne Calas. Et aujourd’hui ? Allez y voir (ici) sur le coup de 14h.

« Il va falloir que le public passe par l’intime pour revenir au collectif » juge Olivier Comte qui ne voit pas la rentrée en rose. « D’un côté « les gens vont avoir peur d’être ensemble », de l’autre « les organisateurs essaient de sauver les meubles en reportant tout en septembre-octobre ». De deux choses l’une et l’autre ce n’est pas le soleil comme disait Prévert , Olivier Comte  imagine deux pires possibles, pour mieux les conjurer peut-être: « Soit notre colloc' est encore là et tout sera annulé. Soit ou aura 25 événements par ville et par jour au risque d’assister à une multiplicité d’événements culturels devant personne ou presque. »

Vite un poème !:

« Au nord du monde
Dans mon sang tournevolte
À la criée du salut, nous voici armés de désespoir
Nous avançons, nous avançons le front comme un delta
Goodbye Farewell
Nous reviendrons, nous aurons à dos le passé
Et à force d'avoir pris en haine toutes les servitudes
Nous serons devenus des bêtes féroces de l'espoir
Goodbye farewell »

Gaston Miron, L'homme rapaillé (Poésie Gallimard,) mis en ligne par les Souffleurs il y a longtemps, au vingt-huitième jour du confinement.

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