Elfriede Jelinek, reine de scènes

Après Falk Richter et avant Ludovic Lagarde, Maya Bösch porte à la scène « Sur la voie royale », texte foisonnant de colères d’Elfriede Jelinek en contrepoint et en écho à l’élection du roi, alias Donald Trump, et à ses victimes.

Scène de "Sur la voie royale" par la'école de la Manfacture © Aliine Paley Scène de "Sur la voie royale" par la'école de la Manfacture © Aliine Paley

Elfriede Jelinek a commencé par écrire de la poésie, puis elle a écrit des romans et enfin des pièces de théâtre. Aujourd’hui, elle écrit des textes. Si le prix Nobel de littérature 2004 refuse que l’on adapte au théâtre ses romans, il n’en va pas de même pour ses textes où chaque metteur en scène peut plonger, s’engloutir et refaire surface comme bon lui semble : Jelinek accorde systématiquement les droits. Et que chacun se débrouille. C’est évidemment le cas pour son dernier texte publié en traduction française, Sur la voie royale (traduit de l’allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, deux de ses traductrices habituelles), paru à l’Arche au début 2019.

Ce texte de 155 pages sans dialogue apparent a été créé en 2018 à Hambourg par Falk Richter (le spectacle est ensuite venu brièvement à l’Odéon) En scène, huit protagonistes dont la grande actrice Ilse Ritter qui ouvrait et fermait le spectacle. Ludovic Lagarde reprendra ce même texte à la fin du mois de juin (26 juin-2 juillet) au Théâtre de Gennevilliers avec en scène une seule actrice, Christèle Tual. A ses côtés, une maquilleuse-habilleuse, Pauline Legros, qui transformera le corps et l’accoutrement de l’actrice au fil de la représentation. La multitude en un un. Enfin récemment, lors de la réouverture du Manège de Maubeuge le jeudi 27 mai, Maya Bösch présentait Sur la voie royale avec quinze actrices et acteurs, celles et ceux formant la promotion 2018-2021 de l’école de la Manufacture de Lausanne. Artiste associée au Manège, non loin de Maubeuge, Maya Bösch avait récemment mis en scène Laurent Sauvage dans un texte de Ginsberg (lire ici).

On le voit, le texte de Sur la vie Royale ouvre bien des possibilités scéniques. Il est en effet composé d’un bon nombre de petites séquences narratives où sont convoqués anonymement bien des personnages du monde réel et quelques figures provenant de la Grèce antique (Œdipe corporation). En outre le texte ne cesse de se relancer, de bifurquer, d’avancer en crabe, d’opter pour l’excès , le gavage, dépense langagière à rebours de toute économie. Si l’on peut dire c’est, dans le silence de son écriture sans cesse bafoué, c’est uni texte qui pense à voix haute. La rage est son moteur, l’humour (et le grotesque qui lui est lié) son garde-fou. C’est une voix en colère qui écrit. « Écrire n’est pas une chose que je décide. C’est comme vomir, je ne peux pas m’en empêcher. Tant de choses déclenchent ma colère qu’il m’est impossible de toutes les nommer.Le plus souvent c’est l’abus de pouvoir drapé du manteau de l’innocence. Là, je prends la mouche, je mords à l’appât », déclarait Jelinek dans un entretien au Monde (15/08/2019).

Elfriede Jelinek dit avoir commencé à écrire Sur la voie royale la nuit de l’élection de Donald Trump. On l’imagine furibarde devant l’écran de son ordinateur regardant la tronche triomphale de l’homme dont elle n’écrira jamais le nom mais surnommera roi comme on dit le roi du pétrole ou le roi Ubu ou Œdipe roi. « Le roi n’a pas d’obligation mais il a toujours raison. » On reconnaîtra aisément le modèle quand elle évoquera les femmes de sa vie, son amour du golf, décrira sa coiffe ou parlera de lui comme d’un « Narcisse en pot ». Il y a le roi et il y a les autres. Ses conseillers (autrement dit ses serviteurs) et surtout ses victimes, eux-mêmes victimes (les pauvres, les endettés, les bernés par les banques, les émigrés, etc.), et tous ceux que le king du tweet appelle au téléphone en déguisant sa voix.

Jelinek interpelle le lecteur (spectateur) : « Quoi ?, vous dites : oui, eh ben, dites-le ! Que voulez-vous dire par là ? Qu’un avenir a lieu et que vous en êtes, que vous êtes contents, oui dans l’ensemble, en tant que race blanche vous êtes contents, non ? » Elle parle du roi à la troisième personne, mais ce n’est pas une troisième personne de majesté : « le roi montre maintenant son visage, vraiment, c’est lui ça ?, ce n’est pas vrai, ou plus exactement, ce n’est pas son vrai visage. Rien n’est vrai dans ce qu’il montre, tout est emprunté, mais rien ne sera jamais rendu. » Que le metteur en scène traduise cela par un, huit ou quinze actrices, acteurs, c’est un régal. Pendant ce temps-là, Jelinek continue d’écrire des textes. Quand sera traduit et publié son dernier texte, Schnee Weiss ? Et quid de Pièce de sport, pièce datant de 1998, traduite, elle, mais toujours pas publiée ?

Sur la voie royale, Elfriede Jelinek, L’Arche éditeur, 160p., 16€.

Au théâtre de Gennevilliers dans la mise en scène de Ludovic Lagarde du 26 juin au 2 juillet. Au Théâtre d'Aubervillers dans la mise en scène de Maya Bösch le 1er juillet.

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