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Billet de blog 1 oct. 2022

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Marc Lainé chante le vertige de l’amour par delà la mort

Second volet de sa « trilogie fantastique », Marc Lainé écrit et met en scène « En travers de sa gorge ». On y retrouve ce méli-mélo entre théâtre et cinéma qui articule tous ses spectacles, et de belles fidélités d’actrices et d’acteurs. Un spectacle maison qui mériterait d’ouvrir ses fenêtres

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Scène de "En travers de sa gorge" © Christophe Renaud de Lage

La première partie de sa « trilogie fantastique », on l’avait évoquée en marge du spectacle Nos anges mineurs :

« Marc Lainé et le dessinateur Stephan Zimmerli proposent un voyage, pédestre, Sous nos yeux, écrit en collaboration avec des autrices et auteurs de la région de Valence. Un certain Lucas Malaurie a disparu. Dix personnes qui l’on croisé, le dernier jour avant sa disparition, témoignent. On les suit à la trace, à pied. A chaque station, on peut voir (il faut parfois la chercher) la scène reconstituée et dessinée par Stephan Zimmerli et mise en mots par Marc Lainé. On découvre ainsi un extraordinaire quartier de la ville, Châteauvert, en suivant des chemins et des minuscules canaux aux allures de ruisseaux. Où se cache Lucas Malaurie ? On le saura petit à petit. Ou pas. Au bout du périple pédestre qui dure dans les 90 minutes, le temps d’un film que l’on se fait à soi -même, le doute persiste. Le faux vrai Lucas Malaurie n’en cache-t-il pas un autre ? »

La disparition est , elle aussi, au cœur du second volet  En travers de sa gorge. Marianne (Marie-Sophie Ferdane qui illuminait Vanishing point, spectacle emblématique de Lainé avec le groupe Moriaty) est une cinéaste qui a connu quelques beaux succès. Elle traverse un passage à vide et essaie de travailler à une adaptation filmique du Faust de Goethe, côté Marguerite. Elle est installée dans la maison du Vercors de son compagnon Lucas (Bertrand Belin, acteur et musicien familier de spectacles de Lainé), maison achetée un peu pour elle mais où elle venait peu. Elle y est vissée et comme à demeure désormais depuis que son mari a mystérieusement disparu. Fugue ? Suicide ? Accident ?

A la première scène, elle reçoit la visite d’une certaine Léa (Jessica Fanhan), admiratrice et censée l’aider à sortir de sa torpeur : la disparition de son mari et l’écriture sur le scénario qui patine. Dès lors, Léa devient la narratrice du récit qui va jouer sur le temps entre passé, présent et virtuel..

Dès la seconde scène on replonge dans le passé. Lucas est là, près de Marianne dans le chalet du Vercors. Ils parlent du film sur Faust sur lequel Marianne peine et Lucas ne l’encourage pas au contraire, ils parlent de leur relation où la sexualité semble en berne, de la maison, etc. Elle part pour Paris le lendemain, elle le ne reverra plus.

D’autres personnages viennent se greffer  à commencer par une amie de Marianne, Julie (Adeline Guillot, présente dans Nos paysages mineurs). Marianne ne sait pas que Julie a entretenu une relation avec son mari, ce qui nous vaudra d’autres séquences rétrospectives, la chronologie est sans cesse chahutée. Bientôt apparaît un certain Mehdi (Yanis Skouta), un artiste (expo en vue à New York) dans lequel Marianne croit retrouver une sorte d’ombre portée de Lucas dont entre temps le corps a été retrouvé. Un « artiste médiumnique » dira plus tard Marianne, se persuadant que les morts peuvent entrer en contact avec lui.

La présence-absence, la marche, la disparition-apparition, hantent les pièces de Lainé. Tout cela nous est raconté comme toujours chez lui, dans une sort d’équilibre et de concomitance entre théâtre et cinéma  via un grand écran disposé au dessus de la scène. On peut y fixer son regard et et oublier la scène sur le plateau ou l’inverse, on peut aussi passer de l’un à l’autre.

Marianne s’enfonce dans sa solitude. Bien que mort, elle attend le retour de Lucas. Elle retrouvera comme un fantôme de sa présence dans Mehdi, lequel parle avec la voix de Lucas, procédé cher au théâtre Japonais. Elle se persuade que Mehdi est entré en possession de l’âme de son mari, le corps suivra. Début d’un dédoublement sans fin. Interrogé par une critique d’art Mehdi dira : « Je ne suis qu’une sorte d’artisan, de passeur, qui se met au service d’un artiste disparu avant d’avoir pu achever une œuvre… Je donne forme et corps à des œuvres qui étaient restées jusque-là comme dans les limbes de la création. »

La pièce se noie avec délice dans ces circonvolutions temporelles et identitaires qui se referment comme un piège, une clôture. Le spectateur peut s’y lover il peut aussi se lasser. Le maniérisme menace dans un jeu de miroitements de plus en plus vertigineux. Vertige de l’amour chantait Bashung. Vertige de l’amour et de la mort entrelace Lainé.

En travers de sa gorge a été crée à la Comédie de Valence du 27 au 30 sept.Il sera repris à la MC2 (Grenoble) les 19 et 20 oct, à la Scènes du Golfe Théâtres Arradon de Vannes le 4 mai 2023 et au Théâtre Olympia, CDN de Tours du 9 au 12 mai.

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