Johan Leysen dans les pas du « Lenz » de Georg Büchner

Le metteur en scène Jacques Osinski a eu la bonne idée de demander à l’acteur Johan Leysen de s’emparer du « Lenz » de Büchner, un texte sans pareil.

Scène de "Lenz" © Pierre Grosbois Scène de "Lenz" © Pierre Grosbois
Dans la pénombre, l’acteur Johan Leysen vient s’installer dans le coin que forment deux panneaux blancs ouvrant un angle d’une centaine de degrés. Haute stature, corps sans graisse, lignes saillantes. Il est habillé en noir, chaussé de solides chaussures.

« Lenz traversa la montagne »

Il relève les manches de son pull noir en laine, laissant apparaître ses avant-bras. Et c’est cela qu’on verra tout au long : ses mains, ses avant-bras, sa tête nus, sa peau burinée par la vie, les projecteurs, les nombreux rôles que l’acteur Leysen a joués en Belgique, aux Pays-Bas, en France, ailleurs.

Il pivote légèrement sur la droite, écarte les pieds pour bien tutoyer le sol. La lumière est montée sans se presser, il tend maintenant les bras devant lui, serre les mains l’une contre l’autre, les noue. Tension.

Ses yeux légèrement plissés au-dessus du promontoire que forment ses bras tendus, regardent au-delà. Dans le silence, il voit. Et c’est tendu vers cette vision qu’il parle, c’est elle qui appelle les premiers mots : « Le 20 janvier... »

Leysen se tait une ou deux secondes après ces premiers mots lâchés. Il nous laisse souffler. Il sait que dans la salle certains découvrent ce texte pour la première fois et qu’il y en a d’autres pour qui ces trois mots magiques ouvre une panière de souvenirs.

Il reprend : « ...Lenz traversa la montagne. » Petite respiration puis : « Les sommets et les hauts flancs de montagnes dans la neige, les vallées vers le bas, une pierraille grise, des surfaces vertes, rochers et sapins. » Chaque virgule est comme un caillou anguleux rythmant la marche du dire. Les mains, les mouvements des avant-bras accompagnent le texte dans une sorte de partition : ils orchestrent la vision. Georg Büchner dans un état de voyance écrit ce que voit Lenz autour de lui dans sa traversée des Vosges s’enfonçant dans la nuit (« L’obscurité était venue, le ciel et la terre se fondaient en un seul »), lui qui, au mieux, n’a traversé ces montagnes que de jour et en plein été.

L’acteur Leysen coagule ces visions. Sculptant dans l’espace les phrases de Georg Büchner avec ses avant-bras, ses paluches d’homme des bois. Et il en sera ainsi jusqu’au bout du Lenz, texte laissé inachevé par Büchner quand Lenz arrive à Strasbourg le 8 février 1778 après avoir longtemps séjourné chez le pasteur Berlin à Waldersbach.

Poète et médecin

Pour écrire Lenz, un bon demi-siècle plus tard, Büchner s’appuie sur Herr L., les notes qu’a laissées le pasteur Oberlin sur le séjour chez lui du poète allemand. Il s’en nourrit mais s’en détache tout autant quant à l’approche de la folie grandissante de Lenz qu’il analyse en poète et en médecin (qu’il était). Tout le début du récit, cette traversée des montagnes de nuit, il l’écrit dans l’exhalation d’une connivence, autant de pages fulgurantes, dénuées du moindre pittoresque.

Humble passeur, Johan Leysen s’en tient au mouvement des phrases, au cheminement du récit, sans déroger aucunement à la grammaire gestuelle qu’il a mise en place au début et au parler timbré par sa voix magnifiquement rétive à tout effet. C’est haut.

Il est dommage que sur les deux murs blancs soient projetée en permanence une succession de paysages montagneux, forêts et rochers filmés semble-t-il avec une go pro. Une commande du metteur en scène Jacques Osinski à Yann Chapotel. C’est une succession d’images qui, croyant le servir, contrarient notre rapport avec l’acteur. A quoi bon ? Les phrases de Büchner sont des paysages qui n’ont pas beosin qu’on les illustre. Exemple : « Il fallait souvent qu’il regarde Oberlin dans les yeux, et le calme puissant qui tombe sur nous dans la nature au repos, dans la forêt profonde, dans les nuits d’été qui fondent au clair de lune, lui semblait encore plus proche dans cet œil calme, ce visage noble et grave. »

La syntaxe souvent bizarre de Büchner (qui n’a probablement pas relu son texte resté inachevé) n’est pas pour rien dans la postérité de ce texte. L’un de ses traducteurs, Jean-Pierre Lefevre, parle de « provocation à la correction ». Il existe cinq ou six traductions en français de Lenz, celle que dit Leysen est signée Georges-Arthur Goldschmidt.

Büchner, comme avant lui Lenz, a vécu un certain temps à Strasbourg, ville où on les considère volontiers comme des figures alsaciennes. Au début des années 90, deux strasbourgeois, bons marcheurs, eurent envie de mettre leurs pas dans ceux de Lenz racontés par Büchner. Antoine Sadowski était ingénieur et photographe passionné par la photographie nocturne. Jean-Claude Richez était lui aussi passionné par le paysage. En historien, il avait travaillé sur l’invention du paysage alsacien au XVIIIe et XIXe siècle. Marcher de nuit était leur but, Lenz leur offrit le chemin à suivre. Ils avaient lu le texte de Büchner, lu Le 20 janvier un des premiers livres de Jean-Christophe Bailly (éditions Christian Bourgois), lu Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe.

La première année, les deux amis ont marché toute la nuit et ce n’est que le lendemain en début d’après-midi qu’au milieu de nulle part ils ont décidé d’en rester là. Ils étaient à mi-chemin. Par la suite, ils ont appris que Lenz avait fait la première partie du parcours en diligence.

Les années suivantes, ils ont été rejoints par de rares amis. « Marcher dans les Vosges en hiver et en pleine nuit, c’est retrouver une certaine étrangeté », se souvient Richez. Leur marche n’était nullement un pèlerinage, ils avaient cependant le texte dans la poche et, plus sûrement, de la vodka. Cela a duré cinq hivers. Et puis l’un est parti à Paris, l’autre a eu des responsabilités à la mairie strasbourgeoise.

Lenz connaîtra d’autres aventures par acteurs et lecteurs interposés. Rodolphe Burger semble vouloir s’y intéresser.

Ah, ce Lenz de Johan Leysen. Je n’oublierai pas de sitôt les mains ouvertes de l’acteur épaississant l’air. A-t-il pensé à ces mots que Büchner met dans la bouche de Lenz lorsque ce dernier s’adresse à madame Oberlin : « Voyez-vous, pour moi, c’est parfois comme si avec les mains je cognais contre le ciel. »

Théâtre des Amandiers, Nanterre, mar au ven 29, sam 18h, dim 16h, jusqu’au 2 déc ; Comédie de Reims, du 17 au 27 janv.

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