Haïti (1): Le festival Quatre chemins, poumon du théâtre haïtien

Dans la ville de Port-au-Prince, aux issues le plus souvent bloquées par des bandes armées et dans un climat politique très lourd, le seizième festival Quatre chemins se tient jusqu’au 7 décembre. Son thème: Tous les hommes sont fous. Un thème d’actualité. En créole et en français, le théâtre est à la fête.

Moment du  festival Quatre chemins à Port-au-Prince © Carven Atelson Moment du festival Quatre chemins à Port-au-Prince © Carven Atelson

Dans une tribune du journal Le Nouvelliste, le quotidien d’Haïti paraissant sur support papier presque tous les jours, l’éditorialiste et écrivain Lyonel Trouillot s’adresse au président Jovenel Moïse un jour de la fin novembre : « Vous n’avez aucune réussite réelle dont vous pourriez vous prévaloir. Des bananes qu’on n’a jamais vues. Un titre d’ingénieur auto-attribué. Une gestion catastrophique des affaires de l’Etat. Vous n’avez fait la preuve d’aucun mérite. On a vu des dirigeants politiques ayant des bilans en partie positifs forcés de quitter le pouvoir par des révoltes populaires. Vous qui n’avez rien fait, rien prouvé, pourquoi, avec un tel bilan et un tel profil, vous accrochez-vous au pouvoir ? Vous êtes la risée de tous, enfants, adultes, croyants, athées, menuisiers, étudiants… » Est-ce une calamité haïtienne qui hante le pays depuis les Duvalier père et fils ? Dans son roman Bain de lune, l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens, première à tenir actuellement la chaire des langues francophones au Collège de France, écrit : « Une fois au Palais national, le prophète s’était transformé en quelque chose qui ressemblait étrangement à l’homme au chapeau noir et lunettes épaisses. La légende qui voulait que le fauteuil soit maudit s’avérait juste. Il suffisait de s’asseoir dessus pour être monté par une divinité sans foi ni loi. » Que font les divinités créoles et les dieux vaudous ?

La culture contre la barbarie

Ce jour-là, Le nouvelliste titrait sur la brève visite de la représentante des Etats-Unis aux Nations Unies appelant à « une solution inclusive au bénéfice du peuple haïtien » avec un président dont le peuple ne veut plus.

Dans les pages intérieures – et il en va de même pour l’autre quotidien Le National lisible uniquement sur Internet pour l’instant –, on parle de viol collectif sur douze femmes dans une prison mixte, de viols, tueries et dépeçages des corps par le gang armé du « commandant Barbecue ». Des étudiant(e)s qui s’apprêtaient à entrer à la fac sont heureux d’avoir quelque chose à faire en devenant bénévoles du festival de théâtre Quatre chemins dont la seizième édition (du 25 novembre au 7 décembre) se déroule comme toujours en novembre-décembre. Les écoles et les facs sont en effet fermées depuis septembre pour cause de situation trop dangereuse. Une actrice raconte avoir dû franchir trois barrages sauvages où, comme tout le monde, elle a dû payer à chaque fois, pour venir répéter en ville. A deux pas de l’hôtel où j’écris ces lignes, un porc noir fouille avec son groin dans un tas d’ordures qui désespèrent d’être un jour ramassées. Une journée ordinaire à Port-au-Prince. (Lire sur Médiapart les reportages de François Bonnet croisé sur place).

Alors on comprend pourquoi dans ce pays comme maudit par les dieux où les présidents voleurs succèdent aux présidents véreux, la culture résiste à la barbarie par le simple fait d’exister. Pourquoi il y a ici un nombre conséquent d’écrivains et de peintres au kilomètre-carré, pourquoi le théâtre n’attend pas des équipements et des écoles pour exister, pourquoi la poésie est un viatique. Au Centre d’Art dont il ne reste rien (séisme) de la maison riche en tableaux de peintres haïtiens que Breton et Malraux avaient visitée à la fin des années 40, se tenait la conférence de presse du festival Quatre chemins que dirige l’auteur et metteur en scène Guy Régis Jr avec, à ses côtés, l’invitée d’honneur du festival cette année, la comédienne et metteuse en scène haïtienne Michèle Lemoine dont le frère, le dramaturge, acteur et metteur en scène Jean-René Lemoine vient de créer à la MC93 sa pièce Vents contraires. Son pays natal, Haïti, embourbé, comme paralysé, de plus en plus appauvri, est en mal de vents contraires. La culture en est un, obstinément.

Le festival de théâtre, placé sous le signe d’une phrase à prendre dans tous les sens, « Tous les hommes sont fous », « Tout moun fou nèt » en créole, s’est ouvert par un spectacle de danse. Trois hommes, torses nus, peau cuivrée, têtes emmaillotées dans un tissu noir, dansent. Une Haïtienne, en robe blanche, fend la foule en reculant, invectivant ceux qu’elle fuit en créole. Elle se retrouve en scène piégée par les trois hommes. L’épilogue a lieu rue Roy, devant le Centre d’Art : les trois hommes masqués versent sur elle une bassine de sang. Elle s’écroule, râle, bientôt agonise. Les trois la piétinent et se maculent de sang. Elle meurt. Les quatre saluent. Le matin, on avait appris qu’un couple de Français venus adopter un enfant s’étaient fait tuer devant leur hôtel à Delmas (faubourg de Port-au-Prince où habite l’écrivain Lyonel Trouillot) en arrivant de l’aéroport, et qu’un militant populaire du mouvement LGBT, Charlot Jeudy, avait été retrouvé étrangement mort (probablement empoisonné) dans son lit. Il avait trente-quatre ans.

Syto Cavé sous le merisier

Prenons un peu de hauteur. Dans le 4x4 d’un ami, Guy Régis Jr nous emmène voir l’écrivain, poète, comédien et metteur en scène Syto Cavé, l’un de ses pères et maîtres. On monte par les rues on-ne-peut-plus embouteillées de Port-au-Prince jusqu’à Pétion-ville, le Neuilly version haïtienne, bordé de bidonvilles, où plusieurs anciens dirigeants du pays, plus ou moins corrompus, possèdent des villas cossues. Là nous attend un homme aux tempes grises qui, entre deux bouchées de délicieuses crevettes haïtiennes et un verre de whisky, récite les yeux mi-clos des vers de Racine, évoque Kateb Yacine qu’il a mis en scène, se souvient de Jean-Marie Serreau qu’il a côtoyé. Il présente au festival Le Merisier, une pièce de Georges Mauvois. Ce fut la dernière pièce de cet écrivain martiniquais (théâtre, mais aussi nouvelles). Elle fut édité en 2018, l’année de sa mort, à 96 ans.

Scène du spectacle "Le merisier" © Samuel Suffren Scène du spectacle "Le merisier" © Samuel Suffren

Georges Mauvois n’a pas été loin pour trouver son sujet : dans une maison de retraite, une amitié amoureuse s’est nouée entre un vieil écrivain de théâtre et une veuve, à la retraite, elle aussi, mais beaucoup plus jeune que lui, très affaibli, au seuil de la mort. Ils se retrouvent sur un banc, lui ayant provisoirement quitté son fauteuil roulant qui lui pourrit ce qui lui reste de vie rendant inatteignables les robinets, les livres sur les étagères. Il maugrée mais il est plein de sollicitude pour celle qui lui tient compagnie, lui disant qu’elle fut belle (le passé simple la met en rage). Chacun a eu sa vie, un dernier amour où le sexe est réduit à un effleurement des corps, les réunit le temps d’une pièce jusqu’au dernier soupir du plus âgé. Belle et simple pièce.

La force du spectacle vient du choix des acteurs, de leur talent et du tact avec lequel Syto Cavé les dirige. Il vient plus encore de tout ce que charrie les deux interprètes : Laurence Durand n’était pas montée sur une scène depuis vingt c cinq ans, Daniel Marcelin cind vingt ans. Tous deux furent des piliers de la troupe haïtienne de Hervé Denis (homme de théâtre et homme politique) décédé en 2002 d’un cancer – comme le vieil homme de théâtre du Merisier. Debout, le public de la salle de la Fokal – seule salle fermée de Port-au-Prince où l’on peut donner des spectacles – fait un triomphe aux deux vieux acteurs. Syto Cavé vient les rejoindre, remercie tout le monde, et particulièrement « Guy Régis Jr qui, à travers le festival Quatre chemins, maintient vivant en Haïti le théâtre, cet art extraordinaire ». Les horaires des spectacles du festival ont été avancés (16h ou 18h) compte tenu de la situation. Les salles n’en sont pas moins archi-pleines.

Par quatre chemins

C’est Daniel Marcelin qui a eu l’idée de créer un festival. Dans le Petit Conservatoire qu’il avait fondé et dirigé et où il formait des acteurs, il en a ressenti la nécessité. Après voir vu Le Discours sur le colonialisme mise en scène par Jacques Delcuvellerie  avce ounos Diallo , un spectacle créé au Festival de Liège en 2001, Marcelin s’est demandé si les Belges ne pourraient pas aider au financement du festival. Ce fut le cas. Aujourd’hui, le Petit Conservatoire est fermé, il n’y a plus d’institution en Haïti dispensant à l’année un enseignement de l’acteur digne mais le festival est né, il y a seize ans. Et il n’est pas prêt de fermer tant il est une bouffée d’air pour tout le monde. C’est Syto Cavé qui a eu l’idée du titre. Il existe un carrefour dans le sud de l’île qui porte ce nom de quatre chemins si bien qu’au début cela a pu créé quelque confusion. Ce n’est plus le cas aujourd’hui tant le rendez-vous du festival est attendu.

C’est la Fokal (Fondasyon konesans ak libète) acronyme en créole de « fondation connaissance et liberté », une fondation essentiellement financée par l’Open society (anciennement fondation Soros) qui en a assuré l’organisation, une partie du financement et en a confié la direction à la compagnie La Charge du Rginocéros, puis à  Michèle Lemoine, directrice du secteur culturel. Le festival est né en 2003 et, après dix ans d’exercice, Fokal a souhaité que le festival vole de ses propres ailes, en toute autonomie, tout en continuant à en assurer une partie du financement. Guy Régis Jr a été appelé à le diriger.

« Comme beaucoup d’Haïtiens, j’ai écrit très jeune, raconte-t-il. Je me suis inscrit à la bibliothèque de l’Institut français qui était très vaste à l’époque. Quand j’étais en classe terminale, un diplomate français en poste a ouvert un atelier théâtre, il avait été quelque peu comédien. Dès lors, j’ai dévoré tout le rayon théâtre de la bibliothèque qui possédait tous les numéros de la collection « Les voies de la création théâtrale » publiée par le CNRS et richement illustrée. J’ai particulièrement été sensible aux écrits et aux spectacles de Meyerhold, mon idée était qu’il fallait travailler sur le corps. J’ai lu tout ce qui était possible sur le Living theatre, sur le Bread and Puppet, bien d’autres. En 2001, j’ai conçu Service violence série, un spectacle de rue avec la compagnie Nous (en créole, « nous », c’est aussi « vous ») ; c’est ce qui m’a fait connaître. On était tous en noir, on a fait une cinquantaine d’interventions, des saynètes avec des slogans (du genre : « chute de moralité ! Chute de devises ! » ou «  Mondialisation ! Mondialisons ! Mon cul ! »). C’était à la fois esthétique et politique. Ce spectacle a provoqué la première manifestation anti Aristide [président de la République à l’époque] : on jouait dans la salle de l’Eldorado [un cinéma-théâtre aujourd'hui fermé qui apparient au réalisateur haïtien Raoul Peck], on a entraîné tous les gens dehors et c’est devenu une manifestation qui est allée jusqu’au Champ de Mars, c’était incroyable. »

Guy Régis Jr : « Il fallait fédérer »

Guy Régis Jr allait tourner ce spectacle plusieurs années sur divers continents. Il est venu en France, a écrit d’autres pièces (publiées aux Solitaires intempestifs). Après une mise en scène à Paris au Tarmac de l’un des ses textes en 2007, il a eu envie de rentrer. Cela a pris du temps.

Guy Régis Jr  et la lectrice d'un texte de Syto Cavé © Carven Adelson Guy Régis Jr et la lectrice d'un texte de Syto Cavé © Carven Adelson
C’est l’époque où il traduit en créole L’Etranger de Camus. Au moment du tremblement de terre, le 12 janvier 2010, il est à Ouagadougou et se met à écrire De toute la terre le grand effarement, suite à une demande de la SACD pour un « Sujet à vif » qui sera créé au Festival d’Avignon 2011. Guy Régis Jr retourne alors à Port-au-Prince pour diriger la section théâtre de l’Ecole nationale des Arts en 2012 et, en janvier 2014, il prend la direction du festival Quatre chemins. « J’ai tout de suite compris qu’il fallait travailler avec ce qui existait déjà. » Soit la Fokal, bien sûr, l’Institut Français et le Centre des Arts. « Il fallait fédérer. »

Il fallait aussi tenir compte du fait que 80 % des Haïtiens parlent créole, que cette langue parlée est aujourd’hui retranscrite, possède son dictionnaire et sa grammaire, et que le créole est abondamment utilisé dans les réseaux sociaux. Plusieurs spectacles du festival 2019 sont en créole mais, dans le programme, la langue des spectacles n’est pas précisée : même si le Français est en recul, la quasi totalité des spectateurs le parlent. Guy Régis entend favoriser le bilinguisme. Le festival présentait ainsi La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès (auteur plusieurs fois mis en scène à Haïti) dans sa langue originale, pièce jouée et mise en scène par Jean-Erns Marie-Louise et, en traduction française, 4.48 Psychose de Sarah Kane, pièce jouée et mise en scène par l’actrice Anyès Noël.

Ce dernier spectacle se donnait, comme deux autres, en dehors des trois lieux habituels. En extérieur. Celui-ci sur un terrain de basket, le second sur un sommaire terrain de foot, les deux derniers sur un terrain vague en face le Centre d'art, c'est là que  Guy Régis Jr mettra en scène L'amiral

L'espace pour "4.48? Psychose" © Samuel Suffren L'espace pour "4.48? Psychose" © Samuel Suffren
de Syto Cave les 5 et 6 décembre . Depuis l’an dernier, il cherche à investir différents quartiers, comme celui de Debussy dans les hauteurs de la ville. Pour cela, il a fait appel au collectif Derrière la montagne (des Français et un Haïtien) qui a imaginé un système de gradins métalliques et d’armature en bambous, un théâtre mobile baptisé « Espace 4 », pouvant vite se déployer de différents façons. « Une demi-journée de montage et cinquante minutes de démontage », dit, le sourire aux lèvres, Elise Villatte, l’une des membres du collectif, Française formée comme d’autres à Strasbourg. Pour la dernière pièce de Sarah Kane, c’était un face-à-face resserré. Se tenant sur une étroite bande entre les deux gradins pentus pouvant accueillir 80 personnes, maculée de terre comme pour un rituel, l’actrice lisait son texte pendu à une ficelle, éclairée par une simple ampoule. Prenant. Sur le terrain de foot, dans un dispositif tout en longueur, Hélène Lacroix met en scène Jepeteklere, une adaptation en créole de L’Aveuglement de José Saramago. Le troisième spectacle présenté dans le théâtre mobile, Trente ans, une écriture plurielle, est lui joué en français et en créole. On en reparlera.

Rara et fifretins

Le premier jour du festival, après le spectacle de danse, le jeune Lesly Maxi mettait en scène un spectacle de rue en créole intitulé Mitan Poto. Un spectacle dénonçant les viols, les abus, les humiliations faites aux femmes, le machisme. « Dans la société haïtienne, on considère souvent les

Scène de "Mitan Poto'" © Carvens Adelson Scène de "Mitan Poto'" © Carvens Adelson
femmes comme des “poto mitan”, je crois qu’elles sont plus que cela. Elles sont aussi la poutre qui permet de dresser le poteau. Alors j’ai choisi de nommer mon spectacle non pas Poto mitan mais Mitan Poto », dit le metteur en scène. Son spectacle fut écourté par l’arrivée d’un rara commandé par le festival. Le rara est un orchestre emmené par une grosse caisse comprenant des percussions et des trompettes à son unique. Les raras déferlent traditionnellement dans les quartiers et les villages avant Pâques, après le mercredi des Cendres. Présentement, un rara ouvrait le festival. Chaque quartier, chaque bidonville possède son rara. Celui du festival venait d’un bidonville de Pétion-ville. Il entraîna la foule par les rues pour revenir au point de départ. Ce fut un bon rara. Signe que le festival le sera. Il l’est.

Tout cela se fait sans l’aide du ministère de la Culture qui semble fantôme. L’an dernier, Guy Régis Jr avait réussi à obtenir une poignée de gourdes (la monnaie haïtienne) de l’Etat haïtien. Rien cette année. Pourquoi ? Parce que le « peyi lok » : parce que le pays est bloqué. Il l’est effectivement par des bandes armées contre lesquelles le gouvernement semble bien passif, d’autant qu’il lui arrive d’y avoir recours pour aller faire une tuerie dans des quartiers par trop contestataires. Ce qui n’empêche pas le président Jovenel de déclarer que pour vaincre ces « démons », l’Etat doit être « un démon pire que le démon qui s’en prend à un enfant ». Parole d’un Président ou d’un fou ? Le festival, lui, n’y va pas par quatre chemins pour exister follement.

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