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Billet de blog 2 déc. 2021

L’univers sans pareil du Japonais Kurô Tanino

« La forteresse du sourire », troisième spectacle à venir en France de Kurô Tanino, confirme, si besoin était, l’immense talent de l‘artiste japonais qui, comme à chaque fois, nous entraîne loin de Tokyo, auprès de personnages inattendus que ses spectacles font cohabiter

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Scène de "La forteresse du sourire © Akashi Horikawa

Quel délicat délice de retrouver l’univers sans pareil du Japonais Kurô Tanino. Loin des villes, loin de Tokyo, c’est dans des campagnes perdues, près d’improbables bords de mer qu’il nous entraîne comme présentement avec La forteresse du sourire. Un titre si beau qu’il nous fait aussitôt..sourire. Kurô Tanino se souvient de Toyama, son pays natal, en face de la mer du Japon. C’est là que se passe la pièce, à l’intérieur deux logis concomitants.Va-t-il s’y passer un drame, une torride histoire d’amour ? Rien de cela. On y mange, on s’y endort. Les pièces de Kurô Tanino ne sont pas construites autour d’une histoire (elles sont, si je puis dire, impitchables), mais de rencontres (le temps du spectacle), de sensations, d’un écoulement doucereux du temps qui passe. « Je pense toujours à capturer les instants où les choses vont disparaître ou vont être perdus » dit l’auteur-metteur en scène, venu au théâtre via la psychiatrie.

On l’avait découvert en France à l’automne 2017 sur la scène de la Maison de la culture du Japon avec l’inoubliable Avidya, l’auberge de l’obscurité, déjà dans le cadre du festival d’Automne (lire ici). Spectacle qui devait être repris la saison suivante au Théâtre de Gennevilliers invité par Daniel Jeanneteau pour qui le Japon est comme un jardin secret, un lieu de ressourcement (il vient d'y mettre en scène La cerisaie de Tchekhov avec une distribution japono-française, spectacle qui devrait venir en France la saison prochaine). Et c’est à Gennevilliers, toujours dans le cadre du Festival d’automne, lors d’une année japonaise, qu’est venu un second spectacle Dark Master (lire ici).Voici donc le troisième. Il s’est donné toute une semaine au T2G, le voici pour deux jours à Orléans. Et puis cela sera tout. Le Covid et tout ce qui s’en suit n’a fait que renforcer l’horizon hexagonal des programmateurs qui ne s’aventurent guère au-delà de nos pays frontaliers. Il est vrai que la pression des compagnies françaises dont les spectacles ont été annulés, gelés ou reportés, est légitimement forte. N’empêche, pourquoi ce spectacle magique venu de si loin , signé par un homme dont on connaît désormais bien la force scénique, ne tourne-t-il pas dans le ne sais quel théâtre national ou d’autres CDN que ceux de Gennevilliers et Orléans et précédemment le festival Next ? Bonne nouvelle, Kurô Tanino viendra travailler à demeure la saison prochaine au T2G comme artiste associé.

Revenons à La forteresse du sourire. La scène est divisée en deux parties à touche-touche, de superficie identique. A gauche habite Takeshi et parfois l’un ses collèges pêcheurs. A droite la famille Tsutomu : le père employé depuis peu à l‘administration locale, sa fille qui poursuit des études supérieure, et sa mère, très âgée, ayant des difficultés d’élocution, ne pouvant quasi plus marcher, passant son temps au lit. Dans chaque logement, une pièce unique avec le même coin cuisine. Entre les deux logements, la cloison commune est dessinée par l’air mais non matérialisée. Entre les deux passent les odeurs, les bruits de voix ou le sifflement de la box à cuire le riz.. Les pêcheurs passent le temps à cuisiner et manger le produit de leur pêche en regardant à la télé leur jeu favori avec l’ horoscope. De l’autre côté le père ou la fille rapportent des courses et l’un ou l’autre cuisine. Le père demande plusieurs fois à sa fille de s’occuper de sa grand mère, ce qui ne la ravit pas, lui est constamment au petit soins pour celle qui l’a enfanté et élevé.

Les pêcheurs sont là depuis longtemps. La famille Tsutomu depuis peu : la vieille femme a souhaité vivre ses derniers jours au bord de la mer. Un jour le père ira faire une visite de courtoisie à ses voisins pêcheurs pour se présenter.Il partagera leur dîner . Seul contact, hormis de rares et brefs croisements à l’extérieur du logis.

Comment la vie des uns d’un côté de la paroi invisible va-t-elle s’immiscer, même de façon infime, dans cette des autres , de l’autre côté ? C’est là toute la subtilité du spectacle qui se nourrit d’implicite tout comme la direction d’acteusr de Tanino se nourrit de silence et d’effleurement. La fin du spectacle reste ouverte au bord d’une disparition. Au spectateur de se raconter la suite, d’entrer dans les deux forteresses et d’y glaner quelque sourire.

CDN d’Orléans les 3 et 4 décembre

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