« Les Soldats » de Lenz, côté femmes

Anne-Laure Liégeois adapte très librement la pièce que Lenz écrivit à la veille de la Révolution française en révolutionnant bien des aspects de l’écriture théâtrale. Les officiers y sont des porcs, les femmes ont des « pulsions », les classes sociales n’ont qu’à bien se tenir.

Scène de "Les soldats" © Christophe Raynaud de Lage Scène de "Les soldats" © Christophe Raynaud de Lage
C’est l’histoire d’une chute. Celle d’une jeune fille, Marie. Une chute qui entraîne celle de son père, Wesener, « marchand de nouveautés » à Lille, et de son commerce, en raison de l’amour sans limite qu’il porte à sa fille, un amour qui est à deux doigts d’être incestueux. Le mal vient d’Argentières, ville de garnison à moins de trente kilomètres de là. Quand Jakob Lenz écrit la pièce Les Soldats en 1776 (il allait avoir 25 ans), cela faisait une trotte et, d’une ville à l’autre, on s’écrivait des lettres comme on le voit dès la première scène de la pièce.

Une putain malgré elle

Marie écrit une lettre à son fiancé, Stolzius, fils d’un marchand de drap à Argentières, quelqu’un de son milieu, de sa classe. Marie bute sur des mots, leur orthographe. Elle se débrouille mieux dès lors qu’elle emprunte le langage codé du parler négociant de son père. Dès la scène suivante – Lenz ne perd pas de temps en introduction, il avance vite –, elle est envoûtée par la façon de parler et les compliments de Desportes, un officier, un baron, mirage du beau langage, de l’argent facile et de l’aristocratie.

Marie négligera l’honnête Stolzius pour se jeter dans les bras de Desportes auquel elle écrira des tas de lettres – lui, faisant tout pour se débarrasser d’elle en la jetant dans les bras d’un autre officier célibataire (tous le sont) qui ne demande que ça, séduit qu’il est par sa jeune beauté et y voyant à peu de frais une façon de satisfaire ses besoins sexuels.

L’autre pendant de la pièce, ce sont les nombreuses scènes entre hommes, entre officiers. A la fin de la pièce, Stolzius,, devenu l’ordonnance d’un officier de la garnison met de la mort aux rats dans la soupe qu’il sert à Desportes, lequel meurt dans des convulsions avant que Stolzius avale la soupe à son tour et meurt. La scène suivante montre le père de Marie, ravagé, perdu, ruiné, marchant le long de la Lys. Une femme l’aborde. Il la repousse, elle dit n’avoir pas mangé depuis trois jours, il lui donne une pièce, la regarde, la questionne. Ils se reconnaissent. « Ah ! Ma fille », dit-il. « Mon père », crie-t-elle. « Ils roulent sur le sol à moitié morts », écrit Lenz. Scène suivante et dernière : un colonel et une comtesse dissertent sur le sort de « ces deux malheureux ». Et conviennent qu’à l’avenir il serait utile d’organiser des bordels mobiles de concubines payées par l’Etat qui suivraient le soldats dans les campagnes militaires et « au besoin, les exciteraient au combat ». On est sidéré par la vitesse narrative de Lenz, sa façon d’enchaîner les scènes et sa langue acérée usant de plusieurs registres.

Une adaptation très libre

Avec raison, Anne-Laure Liégeois a procédé à une nouvelle traduction de la pièce. Mais elle l’a également adaptée en prenant « toutes libertés », inventant des scènes, en supprimant d’autres (comme la dernière), en laissant astucieusement en suspens certaine (dans l’avant-dernière scène, le père et la fille se croisent sans se reconnaître), en inventant des personnages, en en transformant d’autres, en changeant les didascalies pour, assure-t-elle, mieux servir l’écriture novatrice de Lenz et « le bouleversement révolutionnaire » qu’il opère à l’époque de la règle des trois unités encore en vigueur. Est-ce servir Lenz que de gommer le personnage du vieux juif dont on se moque dans la pièce, et faire de lui un « sodomite » ? Est-ce utile de multiplier les scènes de bal, de baise et de viols comme elle le fait avec de gros sabots? Il s’ensuit  également beaucoup de confusions dans le milieu des officiers et un certain amollissement de la structure très serrée de la pièce.

Anne-Laure Liégeois peine à mettre en scène de façon dynamique les scènes de groupe dans un décor bien trop imposant sur le grand plateau du Théâtre 71 de Malakoff où le spectacle, traversé de trous d’air, s’essouffle. A en croire un critique de l’époque comme Gilles Sandier, c’est ce côté d’« adolescents vieillis liés entre eux par leur narcissisme, leur oisiveté et leur homosexualité latente, de collégiens militaires mal sortis des jupes de leur comtesse » qui faisait la force de la mise en scène de Patrice Chéreau lequel avait monté cette pièce à 23 ans, l’âge qu’avait Lenz quand il commençait à l’écrire.

Anne-Laure Liegeois est plus à l’aise dans les scènes de femmes entre elles ou les scènes familiales. Ainsi cette scène extraordinaire entre la comtesse (Isabelle Gardien) et Marie où on assène à cette cette dernière un cours accéléré de classes sociales : « Vous vouliez devenir la femme d’un homme qui, à cause de vous, serait honni et méprisé par toute sa classe... c’est cela ? Qu’alliez-vous imaginer ? » Marie est comme un papillon qui, attiré par la lumière, s’en approche et s’y brûle les ailes. Les meilleurs moments sont ceux qui se passent entre elle et sa sœur (Laure Catherin), entre elle et son père (Didier Sauvegrain). Dans le rôle de Marie, Elsa Canovas éclate de mille feux juvéniles.

Au début du spectacle, quelqu’un s’avance avec une feuille et lit. Une déclaration syndicale ? Le retour du conflit des intermittents ? Non : c’est un bref extrait des Notes sur le théâtre de Lenz. C’est pesant. Et inutile car dans la pièce les officiers parlent de théâtre et de façon passionnante. En seconde partie, après Les Soldats, Anne-Laure Liégeois complète son spectacle par Lenz, un texte que Georg Büchner a écrit sur le voyage que fit Lenz dans les Vosges et son séjour auprès du pasteur Oberlin. C’est un texte magnifique. Il se suffit à lui-même et on a pu en voir récemment une belle interprétation (lire ici). Ici, après Les Soldats, ce texte paraît en trop, en porte à faux.

Créé à Amiens, après le Théâtre 71 de Malakoff dont les représentations viennent de s’achever, le spectacle poursuit sa tournée : du 6 au 9 fév au Grand T, Théâtre de Loire-Atlantique ; les 13 et 14 au Volcan, Le Havre ; le 3 mars au 3T, Châtellerault ; les 7 et 8 mars au Cratère, Alès ; du 20 au 22 mar au Théâtre de l’Union, Linges ; du 27 au 29 mars au Théâtre de Dijon-Bourgogne.

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