Festival Artdanthé : la belle échappée belle de Layla

C’est l’histoire de Leïla, une femme qui part. Plus tard, elle racontera son histoire à un homme de théâtre. Dix ans passent. Le metteur en scène réanime cette histoire en l’écrivant avec un ami écrivain et une actrice. C’est l’histoire de « Layla », un spectacle bien barré.

scène de "Layla" © dr scène de "Layla" © dr

Partir. Qui n’a pas un jour, le temps d’un instant, souhaité partir ? Tout laisser derrière soi. Tout larguer. Amarres, amis, amours. Non les abandonner, non les renier, ni les oublier, mais mettre cette vie-là entre parenthèses, rompre. Prendre l’air, la poudre d’escampette. L’instant de folie passé, la réalité vous frappe à l’épaule, vous rentrez dans le cadre, vous revenez à la maison. Et parfois non. L’instant se prolonge ou revient avec insistance : « Il faut que je parte. »

« Salut Layla ! »

Alors un jour, on part sans savoir l’instant d’avant que l’on partirait ce jour-là. On part sans bagages, sans mot d’adieu, sans rien. On part chercher du pain ou des cigarettes comme dans la chanson de Reggiani, on part au boulot, ou on sort tout simplement. Un pas entraîne un autre, puis d’autres, ça y est, on est parti. Parfois sans retour, parfois avec. C’est ce qui est arrivé à Layla.

Layla est l’héroïne et personnage unique de la pièce éponyme avec en sous-titre des mots empruntés au Rimbaud des Illuminations : « à présent je suis au fond du monde. » L’équipe du spectacle fait par ailleurs référence à Giorgio Agamben parlant de « constituer un monde en même temps que l’habiter », ce que va faire Layla.

Tout commence pendant l’été 1998, celui de la Coupe du monde de foot, quelques jours après la victoire tricolore. Mais loin du stade de France, dans les Cévennes, à Béssèges, où est née Layla de parents venus de la région de Constantine. Plus tard, elle dira que c’est cet été-là qu’elle est « tombée malade ». Malade ? C’est cet été-là qu’elle est partie.

Layla revoit Titanic pour la énième fois, elle ne sait pas que c’est la dernière, mais c’est là que ça se noue, que ça « hurle » en elle. Que la phrase devient une obsession : « Il faut que je parte. » Un jour, sa mère lui donne de l’argent pour aller payer un canapé, elle prend l’argent, sort, monte dans sa voiture, et roule, roule « tout droit en avant ». Elle part, elle est partie. A la gare de Montpellier, après avoir fait teindre ses cheveux très noirs en blond vénitien, elle monte dans le premier train. La voici à Paris. Un homme, d’autres hommes, des inconnus lui font un signe, la regardent, lui disent « Salut Layla ! », se souvient-elle. Imagine-t-elle ? Fantasme-t-elle ? Errance et dérive vont de pair dans Layla. Récit et romance aussi. Layla nous raconte comment Layla est devenue une autre Layla.

De Leïla à Layla

Et voici comment Leïla est devenue Layla. A l’origine de ce spectacle d’une simplicité et d’une justesse exemplaires, l’histoire « vraie » de Leïla. Cette dernière, au nom de nuit (Leïla, en arabe, c’est la nuit), s’est confiée un soir à Jérémie Scheidler. Cette histoire, ce dernier l’a gardée cadenassée comme dans un coffre, pendant dix ans. Puis, passé ce temps, il a voulu partager son trésor, lui le metteur en scène, avec un ami auteur, Arnaud Maïsetti. Pour qu’ils l’écrivent ensemble. Etre au plus près de la voix de Leïla, sans se demander quelle est la part d’affabulation dans ce qu’elle raconte jusqu’à ce jour où on la retrouve, nue, à marcher sous la pluie le long d’une grande route.

C’est ainsi que Leïla est devenue Layla. Sa métamorphose s’est achevée par le choix de la comédienne marocaine Boutaïna El Fekkak (que l’on a vu dans Elle brûle, le spectacle de Caroline Guiela Nguyen, lire ici), qui s’approprie le personnage jusqu’au bord de l’identification, en lui redonnant la part d’origine (vraie ou fictive) qui lui manquait dans l’écriture, y ajoutant des paroles en arabe, un bain de sensualité en accord avec les lumières de Jean-Gabriel Valot. Le « regard extérieur » de Dieudonné Niangouna est venu parfaire le tout. Un théâtre des lisières.

Jérémie Scheidler est le dramaturge de Caroline Guiela Nguyen et d’Adrien Béal qui dirigent chacun une compagnie dont ce blog suit le travail. Je n’ai pas vu la première mise en scène de Jérémie Scheidler, Un seul été d’après L’Eté 80 de Marguerite Duras, créé à Toulouse au Théâtre du Pont-Neuf et qui est passé par le Théâtre de Vanves en 2014. Son collaborateur à l’écriture, Arnaud Maïsetti, prépare une biographie de Bernard-Marie Koltès et est l’un des piliers des éditions publie.net.

La compagnie La Controverse animée par Jérémie Scheidler a initié un travail collectif original en rassemblant des artistes autour d’un cycle de recherches. Pour commencer un « cycle des identités » (des « multiples, changeantes, composites souvent impures, forcément impures ») en trois volets dont Layla est le premier. Le second volet (Jeanne Videau, Sébastien Bouhana) aura pour point d’appui une lettre de la poétesse Jana Cerna, et le troisième (Marie-Charlotte Biais, Daunik Lazro, Marie Cambois) traitera des photos et des écrits d’Antoine d’Agata. A suivre.

Layla ouvrait le second soir du précieux festival Artdanthé qui se tient actuellement dans les deux salles du Théâtre de Vanves.

Festival Artdanthé, jusqu’au 1er avril dans les deux théâtres de Vanves, programme ici.

Le texte de Layla est paru aux éditions : esse que, 56 p., 10€.

Tournée de Layla » : L’Atelier du plateau (Paris), du 18 au 20 mai à 20h ; La Loge (Paris), du 3 au 6 et du 10 au 13 octobre à 21h.

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