Programme commun (2) : l’effet Angélica Liddell

Seule en scène, face à sa mère morte à laquelle elle s’adresse, Angélica Liddell s’entoure d’amis, d’inconnus et de traditions pour créer un rituel d’amour et de haine. D’autres artistes, solitaires ou presque, du festival sont passionnants mais le souvenir d’« Una costilla sobre la mesa : Madre » ne peut que les oblitérer.

Scène de "Una costilla sobre la mesa; ,Madre" © Susana Paiva Scène de "Una costilla sobre la mesa; ,Madre" © Susana Paiva
On l’avait laissée nue sous la robe noire à balconnet d’Hester, l’héroïne de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne (lire ici), la voici, Angélica Liddell, toujours en noir au début, le cœur à nu dans Una costilla sobre la mesa : Madre pleurant sa mère morte, pleurant celle qu’elle avait tant haïe de son vivant.

Des excréments et des larmes

Avant ce premier spectacle consacré à la mère (un autre consacré au père pourrait suivre), sous le titre Una costilla sobre la mesa (Une côte sur la table), Angélica Liddell a publié un livre en 2018, vite traduit en français (comme toujours par Christilla Vasserot).

En préambule au livre et en italique, ces mots :

« Je viens de brûler mes parents, un corps puis l’autre à trois mois d’écart. Je ne veux pas me souvenir d’eux vivants. Je veux être accompagnée par leurs corps sans vie, leurs visages comme sculptés dans le marbre tels des masques du Non-sens et de la Déraison, leur repos enfin, ce mystère glaciaire et l’immense douleur que j’ai ressentie en touchant la chair déjà froide. Je veux conserver l’image de leurs cadavres comme un médaillon en or dans ma mémoire, pour qu’elle me fasse pleurer toujours et ainsi avoir toujours à l’intérieur de moi l’image manquante, l’irreprésentable : l’image qui nous manquera toujours. (…) »

Una costilla sobre la mesa parle des deux agonies, le spectacle n’en évoque qu’une, celle de la mère, madre, il est comme une adresse-oraison à celle qui l’enfanta. La naissance et la mort s’y côtoient dans un même chaudron plein d’excréments et de larmes. Sur le plateau, de vagues formes humaines (sept peut-être, je n’ai pas compté) sous un tas de châles et de chiffons sont assises, immobiles. Descendues des cintres, des auréoles blanches et lumineuses viennent se poser derrière ce que l’on imagine être la tête de chacune. Puis les auréoles s’éteignent. Angélica, toute menue, vient, au milieu de ces silhouettes sans visage, s’asseoir sur une chaise. Après une longue lamentation rageuse, cinglante, suppliante et amoureuse adressées à sa mère, elle se lèvera et posera sur la chaise la photo de sa mère, non au moment de sa disparition, mais plus jeune, à l’âge d’Angélica aujourd’hui peut-être, jeune quinquagénaire. C’est ainsi que cela commence.

« Il faut s’enfoncer dans ce que la chair a de plus répugnant pour atteindre la divinité, pour défier toutes les lois, pour ne pas faire de distinction entre les excréments et les étoiles. Nous n’avons plus rien à détruire, le seul ennemi, c’est la vie, du sang et des flux en train de croupir, des organes putréfiés, des corps transformés en pulpe animale, monstrueux, l’effroi de notre destin biologique », écrit-elle, dit-elle. « Ainsi ma mère m’a-t-elle rendue à Eve la première mère (…). Eve qui renaît d’entre les excréments. Eve encore, avant les mouvements pudiques, avant la faute, maintenant à peine une côte fraîchement recouverte de chair, maintenant tu pourrais vivre entièrement nue sans avoir honte, maman, comme si on ne t’avait jamais dit que tu étais nue, comme si tu ne m’avais jamais fait mal, comme si tu n’avais jamais été cruelle, comme si je t’avais toujours aimée », écrit-elle, dit-elle.

« Angélica ! »

A ses côtés, comme son miroir inversé, le chanteur massif et magnifique qu’est Niño de Elche qui chante et vagit en même temps comme s’il enfantait les mots qu’il chante, leur difficile naissance, comme si l’enfant balbutiant qu’il fut renaissait dans son chant. A ses côtés, autre complice de longue date, Ichiro Sugae, ombre noire sans visage, se livrant à des fulgurances dansées et désaxées comme cassées. A ses côtés encore, le calme et fidèle Gumersindo Puche, celui qui patiemment lui encorde le ventre puis les bras sur la croix dans un rituel reconstitué ou réinventé de deuil ou de pénitence.

Entre ses visions et ses bribes de réminiscences, entre la tradition de ses ancêtres d’Estramadure et sa fulgurante puissance à inventer des scènes, tout se mêle, s’enchaîne.

Scène de "Una costilla sobre la mesa; ,Madre" © Susana Paiva Scène de "Una costilla sobre la mesa; ,Madre" © Susana Paiva
Angélica Liddell avait adressé ses demandes pour le spectacle à la direction du Théâtre Vidy : elle souhaitait trois aveugles (comme dans La Parabole des aveugles de Pierre Brueghel), une femme nue enceinte de huit mois, une petite fille belle comme le jour et n’ayant à dire qu’un seul mot, « Angélica ! », et à danser avec elle comme le font les enfants en sautillant d’un pied sur l’autre, cinq vieilles femmes qui acceptent de montrer leur corps nu en scène… Elle a été satisfaite sur tous les points sauf un : seule une Lausannoise ayant l’âge requis a répondu à l’appel. Pour les quatre autres, elle dû se replier sur des plus jeunes. Le spectacle semble constitué d’une succession de tableaux comme si Angélica Liddell, au milieu de la scène, les composait, les peignait à vue, les enfantait en appelant à la rescousse tout ce qui l’entoure. Elle est seule, terriblement seule, mais aux saluts, ils sont une multitude.

C’est là, nous confesse Angélica Liddell dans une « note d’intention » comme on en lit rarement, « un cheminement profond et douloureux où la mort transforme la haine en amour, et qui déborde de pitié. Un rite, celui des empalados de Valverde de la Vera, qui fouille dans les racines telluriques et tragiques du deuil, une marche vers l’expiation au beau milieu d’un cœur, mon cœur, ravagé par la culpabilité. Une mère morte qui, faite cendre, chaque nuit m’appelle pour que je m’en aille avec elle, maman, j’ai juste essayé de créer la pièce que tu aurais aimé voir, et des mains, des mains pauvres, ont cousu le linceul que je porterai quand je te verrai au ciel ».

Alors j’ai enchaîné

Difficile en sortant de Una costilla sobre la mesa : Madre d’entrer – sans attendre ou si peu – dans une autre salle d’un des trois théâtres du Programme commun, pour voir autre chose. Les festivals sont ainsi faits, de Lausanne à Avignon, c’est la même frénésie journalière. Allez, vite, on enchaîne, comme disent les meneurs de revues.

Alors, j’ai enchaîné. Est-ce l’effet Liddell, il m’a semblé voir partout, même entourés, des êtres seuls. Ici doutant de tout, là faisant le beau, ou bien sincères et joueurs à la fois, les uns dévidant le passé, les autres bricolant un hypothétique avenir, des clowns rigolards et des clowns angoissés. Des personnalités fortes et opposées, comme le danseur Steven Michel (associé à Théo Mercier) dans Affordable Solution for better living et l’auteur-acteur Joël Maillard (associé à Nicole Genovese) dans Imposture Posthume ou encore ce beau passage de témoin entre Marion Duval, laissant la scène à celle rencontrée il y a trois ans, et Cécile Laporte, une activiste en tous genres : de clown à l’hôpital à zadiste patentée et à « parlons cul », évoquant longuement sa liberté sexuelle domestiquée tardivement par la naissance récente d’un enfant. Nous y revoilà. Angélica Liddell, page 46 de Una costilla sobre la mesa : « Si le bouffon naît d’une blessure, qu’elle soit physique ou mentale, alors nous sommes les bouffons de nous-mêmes, les bouffons du roi qu’un jour nous avons rêvé d’être. Totò. »

Le Programme commun se poursuit à Lausanne au Théâtre Vidy, à l’Arsenic et au Théâtre Sévelin 36 jusqu’au 7 avril. Détails sur le site.

Une côte sur la table (Una costa sobre la mesa) d’Angélica Liddell, traduction Christilla Vasserot, éditions Les Solitaires intempestifs, 270 p., 17€.

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