« On s’en va » ou le tour de la Pologne en huit enterrements

Le festival du Printemps des comédiens à Montpellier s’est achevé, comme il avait commencé, par la première française d’un spectacle polonais. Après « Le Procès » d’après Kafka par Krystian Lupa, « On s’en va » d’après « Sur les valises » de Hanokh Levin par Krzysztof Warlikowski. Qui dit mieux ?

Scène de "On s'en va" © Magda Hueckel Scène de "On s'en va" © Magda Hueckel
On les avait quittés avec Les Français d’après A la recherche du temps perdu de Marcel Proust (lire ici), on les retrouve. Ils sont tous là. Le dramaturge Piotr Gruszczyński qui cosigne l’adaptation avec Warlikowski, la scénographe et costumière Małgorzata Szczęśniak, les lumières de Felice Ross, les vidéos de Kamil Polak, les maquillages de Monika Katela et les acteurs de la troupe du Nowy teatr de Varsovie. Une fine, très fine équipe. On retrouve (presque) tous ces acteurs magnifiques du Proust, les jeunes, les moins jeunes, les sans âge, mais ils sont méconnaissables. Fini les princesses, les barons, les salons, les lits et les monologues, nous voici dans le monde beaucoup plus ordinaire, plébéien et moins disert de Sur les valises, une pièce d’Hanokh Levin, auteur que Warlikowski avait déjà approché lors de son adaptation mémorable de Kroum en 2003.

Tout passe, tout s’effrite

On reconnaît aussi cette façon particulière d’occuper l’espace propre à Warlikowski et à sa scénographe en affirmant les bords et le hors-champ du cadre. Comme ces toilettes pour hommes et femmes côté cour qui tiennent lieu de ressac où s’accoupler à la va-vite. Comme ce mur aux douze portes de verre au fond de la scène derrière lequel se déroulent les enterrements – « comédie en huit enterrements » est le sous-titre de Sur les valises. Côté jardin, des canapés ; côté cour, devant les toilettes, des tables, des chaises. Autant de lieux d’attente, d’enlisement.

Les scènes qui se passent au centre de la scène ne durent jamais très longtemps ; d’ailleurs, rien ne s’installe, ne se fige. Toutes ses séquences sont relativement courtes et cessent assez vite, d’un coup, coupées dans le mouvement par un noir (sorte de version scénique du montage cut habituel au cinéma) donnant la sensation d’une perpétuelle fuite en avant. Tout passe, tout s’effrite. C’est un spectacle fait des confettis de vies que l’on rêvait fêtes et qui ne sont que défaites.

A la fois fil conducteur maintenant les liens et basse continue, la musique entêtante est signée Pawel Mykietyn, un sorcier des sons. Tout se passe comme si la musique était la page blanche où les scènes allaient s’écrire en égrenant quelques notes. Chacun (c’est-à-dire tout le monde ou presque) rêve un peu d’une autre vie. Les leurs sont petites, étriquées, à l’horizon bouché. Les personnages de la comédie israélienne de Levin, rhabillés par Warlikowski et son équipe, squattent la Pologne.

Le théâtre à plein régime

On rêve d’ailleurs (étranger), de changement (appartement, maison, ville, vie). Les hommes un peu vieux ont la queue qui a de plus en plus de mal à bander et les prostituées ont du vague à l’âme, les mères désespèrent de leur fils et, inversement, les filles pas encore mères ne rêvent pas de l’être. Les passions sont à bout de souffle, les maladies galopantes, chacun semble un peu sonné par la vie. Les couples se supportent de moins en moins mais se supportent tout de même ; celui-là est bossu, cet autre a une tumeur au cerveau ou un mal de ventre chronique, et puis il y a cette vieille là-bas qui ne cesse de s’échapper de l’asile.

Les morts qui se succèdent rythment le temps mieux qu’une pendule. On est de moins en moins nombreux, le monde rétrécit, mais le plateau de théâtre, lui, ne bouge pas. Il est là, il bosse dur, il vit à plein régime. S’y déploie même un miroir intérieur en la personne de ce qui semble être une touriste américaine brandissant sa perche à selfies branchée en permanence, la seule à être très bavarde ne dévoilant que très tard la raison de sa venue. Derrière l’Israël de Levin, la Pologne des acteurs.

« On s’en va », rêvent de pouvoir dire les personnages de Levin ; « on reste », disent les acteurs qui les interprètent. Ce spectacle est un constant pied de nez.

Toute l’histoire de la Pologne montre que le théâtre a toujours été un lieu de résistance face aux envahisseurs et aux tyrans. Le PiS, le parti ultra-conservateur au pouvoir, entend domestiquer la culture et particulièrement le théâtre. A Cracovie, après la fin de mandat de Jan Klata, le nouveau directeur nommé à la tête du Teatr Stary (théâtre d’Etat) est un artiste des plus médiocres mais bien vu par les autorités. A Wroclaw, la troupe du Teatr Polski avec laquelle Lupa avait commencé à répéter Le Procès a été décimée par le nouveau directeur et les acteurs virés ont déménagé pour la plupart à Varsovie où ils ont intégré les troupes de plusieurs théâtres. Varsovie fait de la résistance à travers ses théâtres municipaux ; le Teatr Nowy bien sûr, mais tout autant le teatr Powszechny, le Studio teatrgaleria (situé dans une aile du Palais de la culture), le Teatr Komuna (un peu excentré) ou encore le TR Warszawa (le théâtre de Grzegorz Jarzyna). Des élections municipales sont annoncées pour cet automne. Si Varsovie tombe, combien d’acteurs, de gens de culture se poseront la question de partir ou pas ? Aujourd’hui, On s’en va est un spectacle au titre magnifiquement teinté d’ironie. Mais demain ?

Greek festival, Athènes, du 8 au 10 juillet.

Théâtre de Liège du 22 au 24 février 2019, Comédie de Clermont-Ferrand les 6 et 7 mars, Bonlieu à Annecy les 14 et 15 mars, Filature de Mulhouse les 11 et 12 octobre, Théâtre de Chaillot du 13 au 16 novembre.

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