Le sexe, c’est complètement MARTO

Le festival MARTO, grande fête annuelle du théâtre de marionnettes et du théâtre d’objets fête ses 20 ans. Avec un spectacle commandé pour l’occasion et, une fois encore, une forcément mémorable nuit de la marionnette où, cette année, le sexe jouait les guignols.

 

Scène de "women's land" © C&line Leconte Scène de "women's land" © C&line Leconte

Avez-vous déjà vu une vulve voler comme un papillon ? Avez-vous déjà vu une star au corps en mousse s’adresser à ses fans en leur faisant des clins d’œil complices et lubriques à propos d’un virus dont tout le monde pale tout en en leur promettant le strip-tease pour lequel ils sont aussi venus ? Avez-vous déjà vu une femme aux seins généreux à peine dissimulés sous une voile se poser sur le devant d’une scène avec un ventre transparent où l’on voit son futur bébé commencer à s’ébattre tandis que la future mère nous ensorcelle de sa langue persane ? Avez-vous déjà vu et entendu un sexe de femme vous parler mieux encore que dans Gorge profonde, film porno pionnier et iconique ? Tout cela vous attendait à Clamart dans la Nuit de la Marionnette ouvrant le vingtième festival MARTO ( comme MArionnette et comme Théâtre d’Objets).

Perez président!

Nouveau président de l’association MARTO , Jean-Paul Perez, jeune retraité de l’ONDA (Office National de Diffusion Artistique) où, entre autres choses (les compagnies balbutiantes par exemple), il s’occupait déjà, avec passion, du théâtre de marionnettes, a pris la parole. IL a rappelé l’histoire de ce festival qui a commencé et compte aujourd’hui une dizaine de partenaires ( Théâtre des sources de Fontenay aux roses, Théâtre Firmin Gémier et Piscine d’Antony/ Châtenay- Malabry, Théâtre Jean Arp à Clamart, Théâtre Victor Hugo à Bagneux, Théâtre de Châtillon, Théâtre 71, Fabrique des arts et Supérette à Malakoff, Le temps des cerises à Issy-les-Moulineaux et l’université de Nanterre). Perez s’est plu à égrener quelques compagnies découvertes au festival qui, aujourd’hui, ont atteint une certaine reconnaissance. Une parole, chaleureuse, informée, amicale. On ne pouvait pas en dire au temps de la langue de bois de l’élu qui a ensuite pris la parole avant de déclarer ouvert, le festival et la nuit de la Marionnette. Il était sur le coup de vingt heures trente dans cette grande tente blanche installée sur le stade municipal de Clamart, le théâtre Jean Arp étant en travaux. La tente comme les festivaliers résistèrent aux bourrasques jusqu’au petit matin. Mais il fallut faire avec l’absence regrettable de tout bar pour atteindre le bout de la nuit.

Treize spectacles étaient au programme, le public, réparti en quatre groupes, en voyait un certain nombre, mais personne ne pouvait tout voir. Le nuit avançant, au gré des on dit, certains indisciplinés passèrent d’un groupe à l’autre. Deux spectacles étaient communs à tous les groupes dont Hen par le théâtre de la Romette de Johanny Bert que certains avaient pu voir au Train bleu l’été dernier dans le off avignonnais ou, plus récemment, au Théâtre Mouffetard. En scène, invisibles ou peu visibles, Johanny Bert (auteur, acteur, chanteur et metteur en scène), manipule la créature nommée Hen en tandem avec Anthony Diaz. Les accompagnent aux percussions, xylophone etc, Cyrille Froge, au violoncelle et voix complémentaire Ana Carla Maza.

Hen et ses fans

Nous sommes devant le rideau pailleté d’un cabaret. Hen, seule en scène, nous parle, séductrice et enjôleuse, de sa voix grave. Du virus made in China, du vent qui souffle, de la mousse, du métal et du latex dont son corps est fait. Entre ses jambes, un petit zizi et, l’instant suivant, un braquement grand comme un salami et puis plus rien d’autre que des fesses rebondies et des seins bien gonflés sous le lamé. Tout cela sans jamais se départir d’un port de reine. Impériale cette Ren mais de quoi ?

Hen en personne © Christophe Renaud de Lage Hen en personne © Christophe Renaud de Lage

«Hen (que l’on peut prononcer Heune) est un pronom suédois entré dans le dictionnaire en 2015 permettant de désigner indifféremment un homme ou une femme. Il est notamment utilisé dans des manuels scolaires expérimentant une pédagogie moins discriminante » écrit Johanny Bert sur le site de sa compagnie. L’avantage avec Hen c’est que son corps lui autorise toutes les facéties entre les deux sexes , y compris de se diviser en deux ou trois morceaux ou de se tordre l’anatomie comme un tableau de Francis Bacon. Brigitte Fontaine, en bonne copine, apporte son obole tout comme Annie Cordy, entre deux chansons glamour maison oscillant entre il et elle. « Cette création est le fruit d’une recherche sous forme de laboratoires sur les questions d’identités et de genre confrontée à une recherche sur les origines d’un théâtre de marionnettes subversif. » ajoute Johanny Bert . Des propos que le spectacle illustre avec pertinence et une gaîté de tous les instants. Je suis fan.

La révolte des vulves

La compagnie Méandres d’Aurélie Hubeau, formée dans le sein du saint, l’école de Charleville Mézières, est née au sortir de l’école en 2014. Après deux aventures du côté de Maupassant (une de ses petites nouvelles parmi les plus barrées, La chevelure) et Duras (une adaptation de La vie matérielle), puis une collaboration avec l’ensemble Barré autour deTierkreis de Karlheinz Stockhausen, Aurélie Hubeau s’est associée à Aurélie Bonamy et Laetitia Labre pour créer il y a deux ans Women’s land dans le off du off au festival mondial des théâtres de marionnettes à Charleville Mézières.

Après une sage entrée en matière, chacune assise sur une chaise face au public, cela ne tarde pas à vriller quand le pouvoir de la parole descend de la bouche à l’entre-jambes. Chacune des trois est sous l’emprise de ce qu’elles trimbalent depuis leur naissance entre leurs cuisses : deux lèvres et une fente. Sources de bien des maux et autant d’émois. C’est la révolte des vulves. En papier mâché ou en cuir (comme les masques), voire en tissu, elles n’en font qu’à leur tête. Celle-ci prend son envol, celle-là tire de son antre un cordon infini, cette autre exige un câlin ou fait preuve d’autorité comme le galure de

Scène de "Mille et une nuits" © dr Scène de "Mille et une nuits" © dr
Napoléon Bonaparte. Le retour au terre à terre s’avérera délicat.

Il est près de cinq heures du matin quand l’iranienne Sayeh Sirvani nous accueille dans un espace sombre et comme parfumé. Le titre tartignole de son spectacle, Mille et une nuits, cache, sous les vieux habits du conte, un propos personnel que les volutes de la langue et poésie persanes ondoient de pudeur. Ses yeux bandés de noir, un grand voile noir enrobant son corps et laissant voir ses (faux?) seins , elle pose ses mains sur son ventre transparent où, peu à peu, un bébé s’ébat. Il est question de guerre, d’un monde cruel dans lequel elle n’a pas envie que son enfant voit le jour. Un spectacle court (15 minutes), d’un souffle. Sayeh Sirvani fait partie de la promotion 2019 de l’École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette ( ESNAM) et c’est à l’école qu’elle a créé ce premier spectacle. Il est cinq heures trente, Clamart tarde à s’éveiller.

Après cette nuit d’ouverture, le festival MARTO s’est déployé et continue de le faire, dans tous les lieux partenaires jusqu’à la mi-mars.

Et Guignol dans tout ça?

Commande avait été passée à la compagnie, retenez votre souffle, aalliicceelleessccaannnnee&ssoonniiaaddeerrzzyyppoollsskkii, pour fêter les vingt ans du Festival. Alice Lescare et Sonia Derzypolski ne viennent pas du monde de la marionnette mais de celui des arts plastiques, ce qui ne les a pas empêché de se faire connaître en s’interrogeant sur Pif le chien et la collection Que-sais-je ou en nous invitant à visiter le musée Houellebecq après la disparition du célèbre écrivain français (lire ici et ici).

Sous le titre Salut public, avec la complicité du marionnettiste Samuel Beck, elles interrogent pour MARTO un vieil énergumène qui en connaît un rayon question castelet & puppets : Guignol en personne, 212 ans d’âge. Quand Guignol armé de son bâton fout une volée de coups au gendarme, les mômes rigolent sans risquer d’être interpelés. Ce qui donne à réfléchir. Que serait Louis de Funès sans sa référence implicite ou inconsciente à Guignol, se demandent Alice et Sonia. Des questions comme ça. Comme dans tous leurs spectacles, elles raffolent de l’art de la déduction logique qui les amène toujours aux rives du loufoque.

Festival MARTO jusqu’au 14 mars, programme détaillé ici.

Salut public le 6 mars au Théâtre de Châtillon 18h et 21h, le 11 mars Université Paris Nanterre à 12h30 et 14h, le 13 mars dans le cadre de la PADAF (Plateforme des acteurs de demain ) à Antony (horaires n.c.), le 14 mars à la 15h et 17hMaison des arts-centre d'art contemporain de Malakoff.

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