Mithridate ou le poison de l’amour

Vingt-cinq ans après avoir monté « Bajazet », Eric Vigner retrouve l’orient racinien en mettant en scène « Mithridate ». Le théâtre de l’amour et l’amour du théâtre jusqu’à la mort.

Scène de "Mithidate" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Mithidate" © Jean-Louis Fernandez

Dès le second alexandrin de la pièce de Racine Mithridate apparaît le mot mort. L’un de ses fils, Xipharès, son préféré, annonce la mort du père, le roi Mithridate. Il ne l’est pas, mort, pas encore, c’est une fausse nouvelle, il attendra le cinquième et dernier acte pour s’étendre, occis, sous nos yeux. Le suicide d’un homme épuisé, revenu de bien des choses.

Le spectacle Mithridate mis en scène par Eric Vigner a, lui aussi, failli mourir avant sa première représentation. Après des mois de répétitions, le spectacle n’avait pas pu être montré au public, pour cause de pandémie. Alors fut mis sur pied un projet de film consolateur, qui ne soit pas une basique captation, mais un produit hybride, entre théâtre et cinéma, disons une captation largement améliorée. Mieux que rien. Mais moins qu’un spectacle devant un public. La chose, diffusée par France 5, est aussi sec devenue une archive.

Qui aurait pu alors prédire ce qu’il adviendrait du spectacle non vu ? Trouverait-il un jour le chemin des scènes de théâtre ? Resterait-il comme d’autres spectacles de ce temps chaviré, mort-né, n’ayant pu ni trouver une scène, ni rassembler les interprètes de la distribution initiale ? Le faux-vrai film deviendrait-il sa seule trace tangible ?

Miraculeusement, voici le spectacle enfin créé sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, avec sa distribution initiale ce qui n’a pas dû être simple puisqu’on compte, parmi les acteurs, un directeur de CDN (celui du Quai à Angers, Thomas Jolly) et un directeur de théâtre national (Stanislas Nordey, maître du TNS) qui ont aussi à gérer chacun une grosse institution en ces temps compliqués tout en avançant leurs projets artistiques et doivent composer comme ce fut le cas au TNS avec une occupation que le dialogue avec la direction et la qualité des propos et des actions des occupants ont rendu exemplaire, y compris le soir de la première de Mithridate. Ressuscité en quelques jours, le spectacle porte les stigmates de son parcours chaotique... On le croyait mort. Il revient comme le Mithridate de la pièce.

« La Mort, c’est l’action de ma Tragédie », écrit Racine. La mort annoncée du roi au début de la pièce entraîne une mise au jour des ambitions et des désirs cachés au palais oriental de Nymphée, où vivent Monime, la fiancée du roi et les deux fils du souverain, Xipharès et Pharnace. Les deux frères poussés par la situation (la mort annoncée du roi) avouent leur amour secret pour la jeune et belle Monime jusqu’alors inaccessible puisque future reine, du déjà vieux roi (plusieurs décennies de guerres au compteur) sur lequel les spectateurs peuvent projeter l’ombre du toi Lear. Monime ne reste pas insensible à la flamme du jeune Xipharès qu’elle aime elle aussi en secret. Et dont, comme lui, l’"amour s’est longtemps accru dans le silence ». Xipharès se méfie légitimement de son frère Pharnace, épris lui aussi et qui n’hésitera pas à faire alliance avec les ennemis de toujours : les Romains. C’est une tragédie qui, au premier acte, lorgne vers le mélodrame. Coup de théâtre, on annonce le retour du roi au port. Fin brutale du mélodrame. Dès lors la tragédie, inéluctable bien que tentée par la tragi-comédie, déroule son chemin jusqu'à la mort. Mais de qui ?

« Dissimulons encore, comme j’ai commencé » dit le roi vieillissant (belle interprétation de l’encore jeune Stanislas Nordey) à la toute fin de l’acte III après avoir extorqué l’aveu de Monime de son amour pour Xipharès. A l’acte suivant, c’est ce dernier qui, se croyant défait dit à celle qu’il aime et dont il se sait aimé : « Moins vous l’aimez, et plus tâchez de lui complaire. / Feignez. Efforcez-vous. Songez qu’il est mon Père./ Vivez, et permettez que dans tous mes malheurs/Je puisse à votre amour ne coûter que des pleur s ». Magnificence de l’alexandrin racinien lorsque l’acteur s’y love, laisse son poison agir. Sans le casser menu comme le fait hélas Thomas Jolly (Xylophages ) pour la première fois dirigé par un autre que lui-même. Ou sans verser dans un début de maniérisme comme y succombe parfois Juttta Johanna Weiss (Monime), muse magnifique de bien des spectacles d’Eric Vigner. Ce sont là les petites anicroches d’un soir de première forcément tendue après une si longue interruption. Elles disparaîtront vite, n’en doutons pas. Jules Sagot (Pharnace) et le plus que parfait Philippe Morier-Genoud (Arbate ,l’homme des traits d’union) complètent la distribution.

Mais c’est d’abord de la scénographie (signée Eric Vigner) qu’il aurait fallu parler, des costumes d’Anne-Céline Hardouin flottant merveilleusement dans un espace-temps incertain, des ombres profondes plus que que des lumières de Kelig Le Bars,, des sons de John Kaced enveloppant les mouvements du gigantesque rideau de perles ( empruntée à un des spectacles Duras de Vigner) accompagnant comme un souffle le jeu d’aveux, de dérobades et de dissimulations qui court tout au long de la pièce. Rideau mouvant et miroitant gardé sur le flan gauche au lointain par un totem chamaniste et sur le flanc droit par une sphère chère aux voyageurs marins et aux conquérants posés là comme des balises. Un monde se meurt sous nos yeux dans un écrin de splendeur théâtrale  sinon revenue d’entre les morts, du moins réveillée d’un trop long sommeil.

Théâtre national de Strasbourg, ts les jours à 18h, sf sam 5 et dim 6 à 16h, relâche jeudi 3. Jusqu’au 8 juin.

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