Norah Krief chante Oum Kalsoum et raconte sa mère chantant « A Atlal »

Après avoir longtemps rejeté la langue arabe, Norah Krief s’est mise à la chanter grâce à un chant d’Oum Kalsoum que fredonnait dans son jardin de banlieue sa mère, juive de Tunisie, un pays dont Norah a la nostalgie sans y avoir vécu. De ce jeu de yoyo est né l’enchanteur « A Atlal, chant pour ma mère ».

Scène de "A Atlal chant pour ma mère" © Jean-Louis Fernandez Scène de "A Atlal chant pour ma mère" © Jean-Louis Fernandez

« Ô mon cœur, ne demande pas où est passé l’amour / Il n’était qu’un château de mirages et s’en est allé / Sers-moi et bois en souvenir de ses ruines / Et raconte-moi tant que mes larmes couleront / Comment cet amour est devenu une légende ». Ainsi commence, dans sa langue originale arabe, A Atlal (Les Ruines), un poème d’Ibrahim Nagi mis en musique par Riad Al Sunbati, le chant le plus célèbre du monde arabe sublimé par la légendaire Oum Kalsoum. C’est un chant au long cours (une heure), déchirant, tumultueux et libre, un chant dont, tôt ou tard, quelques mots atteignent une strophe de votre vie et la réduisent en miettes.

Norah Krief, à peine e en Tunisie, était partie en France avec sa famille pour être élevée et grandir dans un petit pavillon de la région parisienne, à Wissous. Sur le pas de la porte donnant sur le jardin où trônait un immense saule pleureur, la môme Norah entendait sa mère chanter A Atlal en égrenant un à un les grains de semoule imbibés d’huile, prélude à un proustien couscous juif tunisien. Sa mère chantait dans une langue que Norah ne comprenait pas et que l’on n’enseignait pas à l’école de la république française, ni à la maison. De stage en stage, c’est le théâtre qui l’attrapera dans ses rets et ne la quittera plus.

Au début des années 90, on la voit dans les spectacles du Ballatum théâtre fondé à Liévin par Guy Alloucherie et Eric Lacascade. Puis elle effectue un bon bout de chemin dans les spectacles de Jean-François Sivadier qui écrit pour elle un des rôles de son fameux Italienne avec orchestre. Ça se rapproche. Le chant, enfoui dans ses entrailles (« ma tendresse envers toi me brûle les entrailles/chaque seconde laisse en moi une entaille » chante Oum Kalsoum) la tire-bouchonne et comme si c’était écrit, mektoub, la voici qui commence à chanter sur scène, via Shakespeare, dans HenriIV mis en scène par Yann-Joel Colin. Le venin lui titille les veines, les yeux bordés de sourire et les cheveux bouclés.Désormais le chant que lui a légué sa mère sans le savoir, ne la quitte plus.

Norah co fonde avec le compositeur Fred Fresson la compagnie Sonnets, et chante les sonnets de Shakespeare, François Morel lui écrit les chansons de La tête ailleurs , en 2015 c’est Revue rouge, chants de lutte coachée par David Lescot et Eric Lacascade. L’année suivante, elle chante un extrait d’A Atlal en ouverture de Phèdre(s), un spectacle de Krzystof Warlikowski. La boucle est bouclée. Il ne lui reste plus qu’ a écrire et composer avec Frédéric Fresson Atlal ; Chant pour ma mère, sous le «regard extérieur » du fidèle Eric Lacascade. Le spectacle est créé au Festival Passages à Metz en 2017 dans une première version. Le revoici. Norah Krief chante en arabe tout en se souvenant de la gestuelle d’Oum Kalsoum, parle en français de sa mère, du pays de cette dernière qui n’est pas le sien, de l’école française de Wissous qui la regardait comme une étrangère, « la fille des cavernes » comme l’avait surnommé un jour son institutrice You you you, nourrissant la honte avant la rage. Ce « chant pour ma mère », c’est un monde où douceur et douleur , tendresse et détresse ne vont pas l’un sans l’autre, un monde raconté autant que chanté, un entre deux au charme aigu entre une mère et sa fille, entre la France et la Tunisie pays dont Norah la nostalgie sans y avoir vécu.

A Wissous, le saule pleureur du pavillon a laissé place à un emplacement pour voiture, mais rien n’ a pu éborgner le souvent intact de sa mère fredonnant A Atlal. Alors, tandis que tremble sur un rideau la projection d’un film à demi effacé d’Oum Kalsoum chantant A Atlal, Norah Krief retrouve à l’avant-scène au bout de ses bras les gestes de sa mère égrenant la semoule, se confondant avec ceux de la célèbre chanteuse égyptienne fendant l’air au bout de ses mains, et c’est ensemble que leurs voix entremêlées, déploient le poème chantant les ruines de l’amour, promenant entre deux pays et deux langues, le chant et la danse d’une «nostalgie joyeuse »..

Théâtre de la Colline, du lun au sam 19h, jusqu ’au 13 juillet.

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