Le festival Tournée générale nous régale d’une troisième tournée

Plusieurs fois reportée pour cause de Covid, la troisième édition du festival « Tournée générale » a finalement eu lieu à la fin juillet dans cinq bars du XIIe arrondissement de Paris. Habitués et nouveaux venus, artistes connus et méconnus, associant souvent paroles et musiques, côté scènes sans scène comme côté public, ça trinquait bien. J’ai vu, j’ai pas tout vu, c’est ma tournée.

Lazare au Satellite © Damien Duca Lazare au Satellite © Damien Duca

On ne compte plus le nombre de films et de romans qui, tôt ou tard, s’accoudent ou s’assoient ans des bars jusqu’à plus soif . Il arrive que les bars , les rades, les cafés-bar s’immiscent jusque dans les titres. Coté bouquins, de  La ballade du café triste de Carson Mc Cullers au Café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano, la liste est longue. Sans parler des centaines de bars photographiés par Doisneau et consorts et des multiples rades de Maigret qui, bien qu’abonné aux bars du IXe arrondissement , son QG, folâtra parfois jusqu’au XIIe. Sans parler de Chabrol, Godard et des autres. Que seraient les films de la Nouvelle vague sans leurs bars ?

Comme le nom l’indique, Au Bon coin, se situe au carrefour de deux rues, la rue Claude Decaen et la rue de Fécamp. C’est le plus petit des cinq bars de cette édition du festival, mais c’est le plus historique. C’est là, accoudée au bar (où trône le patron Mohammed Smail dit Amar), que la journaliste et vélocipédiste Anaïs Héluin qui habitait et habite toujours à deux pas, entourée de quelques habitués du quartier, eut, il y a quelques années, l’idée d’inventer un festival des bars du XIIe. Très vite Eric Kuntz, un artiste et dessinateur demeurant à deux pas, trouva là une partenaire de jeu à sa botte. Les affiches du festival depuis le début et les toiles qui ornent cette année plusieurs bars du festival dont Au Bon coin, c’est lui. Depuis, le festival a grandi sous l’impulsion de sa patronne. Il a su exporter sa belle formule, il y a peu à Pont Audemer, et bientôt du côté d’Ivry-sur-Seine, voire, plus loin, du côté de Lyon. Habituellement calé en juin, le Covid l’a poussé dans les bras de la fin juillet. Au Bon coin faisait évidemment partie des cinq bars, avec ou sans terrasse, où s’est déroulé cet été le Festival.

C’est juste en face d'Au Bon coin qu’un été, il y a longtemps, l’actrice et metteuse en scène Isabelle Lafon a été la gardienne d’un Hlm. Elle était jamais entrée au Bon coin. Le café-bar existait-il, portait-il déjà ce nom  cet été-là? Elle ne s’en souvient pas, mais c’est là qu’elle a voulu s’asseoir devant un paquet de notes griffonnées rameutant les souvenirs de cet été-là et une lettre extraite d’un livre rassemblant la correspondance de Flaubert avec Louise Colet. En paraphrasant l’écrivain russe Iouri Olecha, on peut dire que la vie d’Isabelle Lafon, c’est « pas un jour sans un livre ». Tripatouillant ses souvenirs engrangés de l’autre côté de la rue, et les entremêlant avec ses lectures, elle nous a gratifié d’un de ces moments dont elle a le secret, associant, points d’appui, connivence, improvisation et intuition pour mieux densifier le moment présent.

En 1989, devant le Palais des papes, Royal de luxe avait installé un livre gigantesque dont chaque double page ouverte, foulée par les acteurs, évoquait un épisode de la Révolution française. Camille Trouvé et Brice Berthoud, formés comme marionnettistes et assurant le jeu et la mise en scène ont fondé la compagnie Les Anges au Plafond. C’est aussi un livre que déploie la première sous l’œil du second dans Le cri quotidien. Un livre de la taille d’un grand carton à dessin qui, à l’instar de certains livres d’enfants , à chaque double page ouverte déplie un paysage de papier avec des rues, des toits, des immeubles qui grandissent comme les humains. Et où habitent des personnages, des boulettes et autres tigres de papier. Le spectacle parle de notre temps comme un papier de journaliste ou une note pour un petit récit comme le fait Tchekhov, associant fait divers et épopée diablesse.

C’est encore au Au bon coin que l’on avait rendez vous avec Khady Demba, l’héroïne de la troisième et dernière histoire de Trois femme puissantes de Marie NDiaye (Editions de Minuit). Selon trois approches : 1) Corinne Miret , actrice et co-fondatrice de la Revue Eclair (compagnie des plus commandables) qui, ayant condensé quelque peu le texte,  une heure durant le déploie verbalement le rendant formidablement palpable et met en valeur sa force orale ; 2) Isabelle Duthoit, délaissant la moindre partition, empoigne sa clarinette jusqu’à sembler la mordre, improvise un souffle musical qui accompagne et prolonge le souffle profond de l’écriture de Marie NDiaye ; 3) Johnny Lebigot, un poète de la matière,  a installé au dessus de ses partenaires,  un ciel à la fois tourmenté et fier comme la vie de l’héroïne dont il est question, un chemin-paysage fruit de ses collectes allant d’ailes d’insectes, de graines et de lichens en passant par des filins de je ne sais quoi, des arêtes de poisson et des bouts bois échoués sur une plage ce qui nous renvoie à la fin de l’histoire de Khady Demba.

Le nom du café Au pays de Vannes (aux manettes madame Sun Line), n’est pas étranger au choix de ce lieu de la  rue de Wattignies par Yves-Noël Genod. Chaque année, cet artiste multicarte séjourne peu ou prou dans sa Bretagne natale avec une coiffeuse comme il le raconte dans son blog (Le dispariteur). Délaissant pour une fois son goût pour les classiques comme Tchekhov, ses références obsessionnelles à Marguerite Duras ou son dialogue (que la mort n’a pas pas interrompue) avec Claude Régy , délaissant tout autant la danse, la meilleure amie de son corps, c’est assis à une table, sans micro (l n’en voulait pas), de sa voix plutôt fluette, qu’il nous a lu une néo légende bretonne, commandée par ses soins à l’écrivain Josselin Guillois, dont il avait aimé le premier livre Louvre (Seuil). Comme il sied à toute légende, il convenait de s’y perdre pour escompter s’y retrouver.

Dans ce même Pays de Vannes, le comédien Charlie Nelson nous a fait voyager aux antipodes de la Bretagne, en Russie. La vraie, la forte, la sombre, la noire, celle des Carnet du sous-sol de Dostoïevski dans une traduction bricolée par ses soins, à travers diverses traductions existantes pour mieux en exprimer le suc, portant le personnage qui se définit comme étant « ni un héros ni un insecte », à hauteur d’âme.

Le Payuss (tenu par Diat Mpayon Ngongang), à deux pas de la place Daumesnil, en haut de la rue Claude Decaen, est un bar-restaurant africain où l’on boit des bières brassées maison et un puissant jus de gingembre et où l’on mange aussi fort bien. C’est là, tout au fond, que l’auteur haïtien Guy Régis Jr, accompagné par la comédienne et musicienne Hélène Lacroix. avait décidé de s’installer, après nous avoir parlé au Disque bleu (autre café le la rue de Wattignies), de la vie pas simple à Haïti, de ses écrivains et poètes élixir insulaires, et du festival Les quatre chemins qu’il dirige à Port au Prince et qui se tient chaque année en automne . Guy Régis Jr a puisé dans plusieurs de ses textes (inédits ou publiés aux Solitaires intempestifs) dont Incessants. Qu’est-ce ? Des « petits massacres répétés et répétitifs pour égorger la tranquillité. L’enlaidissement ressassé du bonheur. Son total anéantissement ». Au Festival des quatre chemins, faute de salle de spectacle digne de ce nom, nombre des spectacles ou joutes oratoires de poésie en français et en créole, ont lieu dans des cafés. Au Payuss, loin de son pays où il vit quand il ne vit pas en France, Guy Régis est comme chez lui.

Guillaume Clayssen et Jojo devant le Satellite © Damien Duca Guillaume Clayssen et Jojo devant le Satellite © Damien Duca

En majorité , les spectacles du festival Tournée générale se passaient cette année au Satellite, en haut de la rue Edouard Robert, café auréolé par sourire du patron Abdelaziz bourad dit Aziz. Et c’est là que tout a commencé le premier soir avec Désobéire (le e de ire n’est pas fortuit) , un spectacle de l’artiste-philosophe Guillaume Clayssen accompagné cette fois par le circassien Erwan Ferrier. Lors de la première édition du festival, Clayssen donnait une conférence sur l’ivresse, Jojo, un pilier de bar et une figure du quartier, accoudé au bar Chez Juliette l’avait interpellé. Un formidable dialogue improvisé s’en était suivi. Jojo était de nouveau là, debout à l’entrée du Satellite pour Désobéire et le dialogue, entamé deux ans auparavant, s’est poursuivi.

Claysssen avait installé dehors devant le café (il faisait beau) une petite table de camping (pour poser deux bières et quelques munitions textuelles), son acolyte acrobate occupant la rue en marchant sur les mains. A un moment où il dissertait sur la désobéissance civile, des policiers en tenue déboulèrent sur le trottoir d’en face et s’approchèrent. Allait-on vers des travaux pratiques ? Une illustration musclée de la théorie ? Allait-on, clou de ce spectacle imprévu et improvisé, vers l’interpellation d’un philosophe blanc et d’un acrobate basané ? Il n’en fut rien. S’engouffrant dans des voitures de police, les uniformes laissèrent la voie publique à ses agitateurs de concepts. Lesquels nous laissèrent méditer sur ces mots du philosophe Frédéric Gros dans Désobéir (Albin Michel) : « penser, c’est désobéir, désobéir à ses certitudes, son confort, ses habitudes. Et si on se désobéit, c’est pour ne pas être traîtres de nous-mêmes ».

C’est dans un café-restaurant des années 80 , le défunt Dos de la Baleine, où , au sortir des spectacles, les gens de théâtre aimaient s’attarder, qu'est né, fruit de l’amitié entre Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Oestermann, le Baleinié. Tous les trois  s’étaient retrouvés et reconnus  au fil des tournées, tous les trois confrontés à des tas de tracas domestiques, à l’hôtel, dans leur loge, dans la rue, et, bien sûr, au café. Un jour faste, les trois énergumènes, ont eu l’idée commune digne d’Archimède de nommer ces tracas que les dictionnaires n’osent pas nommer. Ainsi sont nés : le puace (fond de verre de vin insuffisant pour faire une gorgée), le çon (premier appel trop timide pour être entendu du garçon de café), le çon-çon (deuxième appel bien timbré sans plus d’effet sur le garçon), sans oublier, tard dans la nuit, la liotte (dilemme noctambule se résumant à «j’y vais ou j’en reprends un?»). Ils en ont fait un livre, et allez donc, un deuxième et ainsi de suite, cerise sur le gâteau, inévitable atavisme, un spectacle puis un deuxième qui ont beaucoup tourné. Selon une légende attestée par les intéressés, tout cela serait né un soir d’été à Pont à Mousson pendant les premières Moussons d’été. Au Satellite, les Baleiniers ont fêté en fanfare leurs 18 ans.

N’ayant pas tout vu, je ne parlerai donc pas de tout, mais je ne saurai oublier Filles Faust , texte et chansons de Lazare, un « livret » conçu pour le festival et pour le Satellite . A côté de l’auteur, lutin insaisissable, vrai poète et faux clodo, l’indispensable et précieuse Anne Baudoux, ainsi que et les deux jeunes et talentueuses Ella Benoit et Veronika Soboljevski (que l’on a vue dans les derniers spectacles de Lazare dont l‘extraordinaire Sombre rivière). Imaginez un café bondé où, un samedi soir, entre une comptine et une chanson d’amour claquent ces mots :

« La nuit durant je me demandais :
Est-ce bien mon père qui hurle comme ça
Cette folie à mon oreille ?
Tout est sang
J’ouvrais encore les yeux
Et je vis à coté sur le chemin
Là où tout commence, la naissance et la mort
Quelqu’un arriver
Je me sentais comme une biche
Prise et blessée
Il écouta mon âme inquiète
Il me dit :
« C’est la drogue
Tu te prends pour une biche ?
Le chant de la chair de l’amour proche »
Il me montra une photo de lui quand il était jeune
Il était beau les cheveux noirs
Et puis le temps était là avec le Graal dans la chambre
Quand nous parlions nous étions comme des frères
Perdus sur une île à travers la brume de ce qui n’a pas encore existé
Et qui est pourtant là en permanence
Il me dit calme :
« Tu dois dézinguer les images et être fort
»

L’homme dont il est question, c’est Claude Régy, again.

Rien de tel que de finir un festival en pleurant et en rageant, voire en pleurant de rage. C’est ce que proposait le dernier soir, le spectacle Lady Sadness Lady Rage, un rituel pour les âmes des temps perdus . Chanté d’abord mais aussi parlé et invitant le public à hurler, ce cabaret de la dernière chance réunissait trois musiciennes, metteures en scène et comédiennes. Soit Gosia, à savoir l’artiste polonaise Malgorzata Kasprzycka qui écrit et chante en anglais, français, polonais et tout ce que vous voudrez, puisant dans tout ce qui bouge et la fait bouger . A ses côtés, l’entourant de leur charmes, Flying Whales, soit Ludmilla Dabo sortie du Conservatoire de Paris (CNSAD) elle a travaille entre autres avec Lazare, et Anna Fedorova formée à Tomsk (grande de ville de Sibérie), puis en France où elle a mis en scène une pièce de Evgueni Grichkovets et aussi assisté Yves-Noël Genod sur l’un de ses spectacles. Un festival, on le constate, de tous les croisements. Vous nous remettrez ça, patronne.

Avec la mêmes ainsi que Laurie Ballanca et Louis Jeffroy, Lazare et sa bande présenteront Psyché Oxygène du 24 au 29 août  à 18H sur le parvis de l'espace Cardin dans le cadre l'Hyper Festival de la ville de Paris.

Désobéire se donnera le 26 nov à la Brèche (pôle national du cirque) dans le cadre de La nuit du cirque.

On retrouvera Tournée générale dans des cafés d’Ivry-sur-Seine pendant le weekend d’ouverture du Théâtre des Quartiers d’Ivry les 24 et 25 septembre (dont Désobéire le 25).

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