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Billet de blog 6 août 2022

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Céline, le trésor retrouvé - La révélation (1/9)

Comment, par les hasards conjugués de l’Histoire et de l’amitié, je me retrouve devant un tombereau de documents laissés par Céline dans son appartement de la rue Girardon en juin 1944. Et ce qui s’ensuivit.

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Manuscrit inédit de « Casse-pipe ». © dr

Un soir, au début des années 80, je me retrouve chez l’actrice Dominique Laffin en compagnie d’ un homme que je connaissais à peine et qui n’était pas encore très connu, Fabrice Luchini. On parle de choses et d’autres. Et puis soudain, tandis que Dominique s’affaire dans sa kitchenette, Fabrice, en face de moi, se lève et se met à dire par cœur du Céline :

« Pour une surprise, c'en fut une. À travers la brume, c'était tellement étonnant ce qu'on découvrait soudain que nous nous refusâmes d’abord à y croire et puis tout de même quand nous fûmes en plein devant les choses, tout galérien qu’on était on s’est mis à bien rigoler, en voyant ça, droit devant nous... »

L’arrivée à New York, la « ville debout», dans Voyage au bout de la nuit. Oui, pour une surprise c’en fut une de voir cet acteur, que j’avais vu dans quelques films de Rohmer, dire ainsi du Céline. J’étais médusé, secoué. Luchini ne songeait pas encore à en faire un spectacle, cela sera le cas quelques années plus tard, en 1986. L’année précédente, Dominique Laffin avait été retrouvée morte dans sa baignoire. J’avais lu Le Voyage et Mort à crédit, je me souviens avoir alors lu Guignols’s band, Nord... Le reste allait suivre. Fabrice m’avait aimanté.

En octobre 1992, je vais au théâtre de Nanterre voir la création de L’Église par le metteur en scène Jean-Louis Martinelli. Ce dernier a remodelé plusieurs parties de la pièce, gommant les répliques passablement antisémites, mais son spectacle, bien joué par Charles Berling (Bardamu), Jean-Pierre Sentier, Christine Gagneux et quelques autres, est plutôt réussi. Le soir de la première, Lucette Destouches, la veuve de Céline, était là accompagnée par l’avocat de l’écrivain, maître Gibault, et quelques amis du cercle rapproché comme l’acteur et cinéaste Jean-François Stévenin qui rêvait de faire un film inspiré de Nord. Fabrice Luchini était-il là? Probablement, mais je ne me souviens pas l’avoir croisé. Lui aussi faisait partie du cercle des habitués de Meudon, me racontera-t-il plus tard.

Avant que MGibault ne songe à raccompagner Lucette Destouches à Meudon, j’obtiens de pouvoir aller interviewer cette dernière chez elle. Libération (où j’assure alors la chronique théâtrale) n’est pas le quotidien préféré de cet homme de droite, mais il accepte, en parle à Lucette qui dit oui, tout au bonheur de cette représentation où elle s’est empressée d’aller saluer les comédiens.

Me voici donc, quelques jours plus tard, au n°25 ter de la route des Gardes à Meudon. La critique du spectacle et la rencontre avec Lucette Destouches paraîtront ensemble dans Libération, une double page faisant l’ouverture des pages culture. Extrait:

« “C’est une maison gardée par trois chiens gris et noirs. Des chiens de rue, des chiens perdus, ‘des chiens de la SPA’, dit Lucette Destouches. Le plus aboyeur s’appelle Roxane.” Un matou sombre au poil effaré déboule du porche (qui n’est plus celui, rafistolé de barbelés devant lequel Lipnitzki photographia Céline) et monte vers la maison. “Je nourris aussi les chats, les pigeons”, dit-elle. Et puis il y a le perroquet. Un faux dormeur perché dans sa cage, gardant du bec un gobelet d’eau et un morceau de lard pendant au bout d’une ficelle. Et puis il y a l’autre perroquet, le faux, le tissé main, arc-bouté sur son perchoir face au miroir. Et encore, au mur, la vieille photo d’un chat noir, le fameux Bébert, l’enterré du jardin et, de l’autre côté du canapé, la photo de Louis Ferdinand Destouches dit Céline. Un doux fouillis de guéridons, de coussins, de canapés, de suspensions, d’animaux. Et des odeurs de parfum à tous les étages. »

Lucette Destouches me parle de son studio de danse qui a brûlé, du nouveau studio construit « dans la cour où Céline s’asseyait ». La maison a été achetée à leur retour en France après l’exil forcé, avec l’argent d’un héritage de Lucette, assure cette dernière. « Quand on est revenus du Danemark, c’était un homme cassé. Fatigué. Il n’avait pas envie de voyager, de bouger, il n’est jamais allé en haut du jardin. [Roger] Nimier venait le dimanche, souvent avec [Antoine] Blondin, ivre. Louis n’aimait pas ça. En dix ans, il a dû aller peut-être deux fois chez son éditeur Gallimard. C’était un médecin, il sentait venir la fin. Il était grand, maigre, très marqué par toutes les restrictions, habillé avec des houppelandes et des ficelles pour tout, son portefeuille, ses gants, ses valises à manuscrits. Tout ça un peu Polichinelle. Il faisait un peu peur. Pour le travail il était très ordonné. Une épingle à linge par chaque chapitre. Il les suspendait au dessus de la cheminée et puis il les mettait dans des cageots à légumes avec couvercle. Il voulait pas qu’on y entre dans sa pièce. Et surtout pas qu’on y fasse le ménage.

Tous les soirs il me lisait les chapitres. “Tu descends !”, il m’appelait, “Tu descends !”, sa voix devenait de plus en plus forte. Je m’asseyais et l’écoutais. Il lisait tout haut. Saccadé. Haché. Quand Fabrice Luchini lit du Céline il se rapproche de cela. Il voyait sur mon visage si tel passage ne me plaisait pas, il le voyait plus en me regardant qu’en m’écoutant. Je trouvais qu’il écrivait trop souvent “merde”. Il me disait que les gros mots c’était nécessaire. Je parlais peu avec lui. Il me parlait tout seul, il monologuait. C’était sa façon de travailler.

La nuit dans le lit – il dormait assis, allongé il ne pouvait pas – il me disait “écris !”. J’avais toujours un petit carnet à côté de moi. Comme il ne dormait, pas ou très mal, il ressassait. Il pouvait buter toute une journée sur une phrase. C’était comme de la musique. Très rythmée. Il prenait beaucoup de Gardénal mais il se levait à 6 heures du matin, travaillait aussitôt qu’il en avait la force. Il luttait contre les migraines, le palu, la dysenterie, il avait le corps chaviré. De partout. Sans excès pourtant, il ne fumait pas, ne buvait pas, mangeait presque rien. On ne déjeunait pas, on ne dînait pas. Il s’en fichait.

Il adorait les croissants. Et puis il aimait les choses tendres. Les légendes, les ballets, les chansons. S’il portait des coups, c’était pour se faire entendre. Il disait qu’il aurait préféré écrire quelques vers de Shakespeare. Il était sensible au son. Il cherchait la musique, le ton. Jamais content de lui. Cela ne coulait jamais. Même quand les épreuves arrivaient, il changeait. Jamais content. Jusqu’au bout. »

Je ne suis jamais retourné au n°25 ter de la route des Gardes à Meudon.

En juin 2001, pour la énième fois, je suis retourné écouter Fabrice dire du Céline, l’arrivée à New York , encore. J’écrivais un nouvel article dans Libération: « Fabrice Luchini habite Céline, comme d’autres habitent Saint-Germain-des-Prés ou la Butte-aux-Cailles. Il habite ce Céline d’avant, celui de Voyage au bout de la nuit et de Mort à crédit. Luchini aime Céline, celui où la langue, cette chose qui ramone le palais ­tirebouchonne la littérature comme jamais, ni avant ni après. Même Flaubert et son gueuloir, même La Fontaine, ces grands oraux que Fabrice crachote comme personne. Fermez les yeux au besoin, laissez en retrait le showman Luchini, ce gai histrion, ce roi cathodique, ce Samu à citations qui sauve les émissions télé du gnangnan (hier Ardisson, demain Pivot). Il vaut mieux que le personnage auquel la République des pleutres voudrait le réduire. Pialat, avec qui il tournera un jour son plus beau film, en sait quelque chose. La preuve par Céline. Toujours. Fabrice en est l’apprenti sourcier. Il cherche la source bruissante sous la phrase endormie et comme morte sur le catafalque de la page. Il caresse le mouvement des mots, tâtonne leur gosier, accouche en bouche. Du rendu, du fluide, du lent éruptif. Ça vient, s’échappe, se précipite. Gouttes d’écoute. De Céline, Fabrice Luchini a l’oreille absolue. »

Maître Gibault a oublié m’avoir facilité cette visite à Lucette Destouches et Fabrice Luchini n’ a jamais tourné avec Maurice Pialat.

Quelques années auparavant était survenue la déflagration. Je n’ai noté ni le jour, ni l’heure, ni l’année. Un coup de téléphone au journal. Un ami me parle de documents d’un écrivain mort que possèdent des personnes qui lui sont proches, des documents dont ils ont hérité, dont il ne savent que faire sans pour autant avoir songé un instant à les jeter ou à les détruire, des documents qui les embarrassent, mais ils ne savent pas comment faire. Cet ami a pensé à moi, au journaliste que je suis, travaillant au service culture d’un grand quotidien, Libération, depuis de nombreuses années, y étant salarié depuis le 1er janvier 1978

Quel écrivain?, lui demandais-je. Céline, répondit-il. Stupeur! Sans être le moins du monde un «célinien» averti , mais l’ayant lu passionnément, j’avais entendu parler de manuscrits disparus.

Une première rencontre a lieu, d’autres suivront au fil des mois. On me montre une caisse: elle contient un tombereau de documents, dont bon nombre de pages manuscrites, certains paquets étant attachés par des pinces à linge. Je suis évidemment estomaqué, troublé, bouleversé.

J’évoque à mes interlocuteurs l’existence de la veuve de l’écrivain. On m’arrête tout de suite: on ne veut pas entendre parler de la famille Céline. Ces documents sont le fruit d’un héritage, on souhaite en être déchargé (trop lourd à porter, trop sulfureux peut-être), le confier à quelqu’un mais on ne veut pas les remettre à la veuve de l’écrivain collaborateur et antisémite. Je perçois derrière cela des raisons politiques, voire éthiques et mémorielles. Quand, au bout de quelques mois, on décidera de me confier ce qu’il faut bien appeler un trésor, on me demandera instamment de ne pas prendre contact avec la famille Céline. Je tiendrai cette promesse.

Comme la mienne, mais mes interlocuteurs l’ignorent, leur famille était du côté de la Résistance et du respect de l’autre et non de la collaboration et de l’antisémitisme comme Céline qui, lui, sera plus tard condamné à l’indignité nationale, son procès en 1950 le condamnant de surcroît à un an de prison et à la confiscation générale de la moitié de ses biens.

Un accord est bientôt trouvé. Mes interlocuteurs, soulagés de se débarrasser de ce lourd héritage , moi au pied d’un «Himalaya» de documents dont je ne soupçonne alors ni l’importance ni la richesse. Un pacte de confiance est scellé: jamais je ne donnerai ces documents à la veuve de Céline, je ne dirai à personne qui les a confié au journaliste que j’étais et que je suis toujours, titulaire de la carte de presse 45457. Je ne me doutais pas que Lucette Destouches vivrait jusqu’à l’âge appréciable de 107 ans, elle est décédée chez elle à Meudon le 8 novembre 2019.

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