Théâtre : le vivier de Villerville

Depuis cinq ans, la saison théâtrale commence à Villerville, une petite bourgade de la côte normande avec vue sur la mer. S’y tient, en une poignée de jours, un festival de propositions scéniques théâtrales répétées et créées in situ. Certaines ne dureront qu’une fin d’été, d’autres rebondiront ailleurs en d’autres saisons.

Scène du spectacle "Les Miraux" © Victor Tonelli Scène du spectacle "Les Miraux" © Victor Tonelli
C’est une petite maison en bois, surnommée « le chalet », posée sur le flanc d’une colline verdoyante descendant vers la mer. On y arrive par un chemin de terre, on pousse la porte, on s’assoit sur l’une des chaises disposées sur le côté de la grande pièce où un escalier mène à une chambre.

« Ce sont des choses qui arrivent »

Assise à la table, elle épluche des oignons. Elle est menue, les cheveux décolorés, le corps serré dans une tenue flashy bon marché. Entre son mari, l’air égaré, le pas incertain, ses mains sujettes à un léger tremblement que l’on remarquera lorsque sa femme lui servira un café. « T’as bu. » Oui, il a bu « une bière ou deux ». Des mots qui plombent le silence. L’amour entre eux n’est pas expansif, il semble laminé par les tâches quotidiennes. Elle servira un autre café à sa belle-sœur, sa complice, sa confidente. Dehors un chien aboie, on lui ouvre la porte, il vient faire un tour, sort, hurle encore. C’est peut-être ce que chacun des trois voudrait : aboyer, hurler. Mais ce n’est pas dans leurs habitudes. On pleure parfois, on rage, on serre les poings.

Le chien aussi sera victime de ce monde rural qui peine à joindre les deux bouts. La modeste ferme familiale des Miraux (c’est le nom de la famille) dont le frère n’a pas voulu, a été reprise par la sœur qui se bat sur tous les fronts : lait et légumes. L’insémination de la vache a marché du premier coup, mais c’est un coup dur : le veau est mort-né. « Ce sont des choses qui arrivent », dit-elle, un rien fataliste mais cependant battante jusqu’à l’épuisement. Débordée, esseulée, acculée, la sœur signe à contre cœur avec Auchan qui va lui acheter toute sa production, un revenu assuré mais avec une baisse de 30 %. « Fini les paniers, les marchés », regrette son frère. Lui travaille à l’usine, la direction veut réduire les effectifs, baisser les salaires. La grève est votée, elle conduira à l’amertume d’un plan de licenciement. Quant à l’éplucheuse d’oignons, après avoir douté de pouvoir avoir un enfant, elle accouche de triplés. Ça tombe mal. Tout tombe mal, dans ce ressac de la ruralité.

Le récit que je viens de faire est celui d’un spectateur qui, chemin faisant, pendant le spectacle et à la sortie, raccorde les morceaux de ce qu’il vient de voir, comble les non dits, suture les ellipses. Car dans Les Miraux (c’est le titre du spectacle), rien ne nous est expliqué et pourtant tout est dit. On en apprend autant, sinon plus, du corps des acteurs, des silences et des mots tus que des mots lâchés avec parcimonie.

Une énergie tout intérieure

« Nous avons voulu travailler sur l’effondrement d’un certain monde rural », dit Renaud Triffault (le frère) qui signe la mise en scène de cette écriture collective. Il est sorti de l’école de Lille comme Lucie Boissonneau (la sœur qui a repris la ferme), une bonne promotion ; celle de Julien Gosselin et de ses acteurs, celle de Tiphaine Raffier. La route de Renault a croisé celle de Ludivine Bluche (l’épouse du frère) sortie de l’école de Montpellier et cofondatrice de la compagnie théâtre-Machine qu’elle s’apprête à rejoindre pour le prochain spectacle. Trois acteurs magnifiques qui portent haut leur personnage dans la justesse du dire et du geste avec une énergie tout intérieure.

Scène du spectacle "Les Miraux" © Victor Tonelli Scène du spectacle "Les Miraux" © Victor Tonelli
Les Miraux est non seulement un spectacle marquant ; il est aussi l’expression la plus parfaite de l’esprit du festival de Villerville.

Renault Triffault avait participé il y a cinq ans à la première édition de ce festival fondé et dirigé par Alain Desnot. Ce dernier avait retrouvé plusieurs fois l’acteur au Festival de Villeréal (Lot-et-Garonne) qui a un peu servi de modèle pour Villerville. Desnot a proposé à Triffault de venir faire quelque chose dans cette bourgade de la côte normande, entre Honfleur et Deauville. Pour son festival « d’art et de création », Desnot cherche en priorité à promouvoir de jeunes artistes qu’il repère lui-même ou via des conseillers avisés. Il déjeune avec l’artiste, on vient passer un jour ou deux sur place, puis on revient en résidence avec l’équipe du spectacle une dizaine de jours fin août et on voit le résultat au festival qui se déroule sur quatre jours au tout début septembre, comme Les Effusions (lire demain).

C’est une règle qui souffre d’exceptions mais qui s’applique à la lettre pour Les Miraux. En amont, les trois acteurs ont lu de la littérature sur le monde rural. Sur place, ils ont improvisé-écrit ensemble leur partition en s’inspirant de tout : depuis le chien du voisin jusqu’au jardinier qui fait de la la permaculture au château de Villerville. Il serait dommage que ce spectacle aux petits oignons ne soit pas repris ailleurs, et au passage augmenté, dans d’autres lieux atypiques comme ce chalet devenu propriété de la mairie de Villerville.

Une Ophélie sauvage

La ville a également fait l’acquisition d’un ancien garage devenu salle occasionnelle de concert et de banquet ; le festival l’investit chaque année. C’est là que l’on a pu voir Conseil de classe, un récit écrit et joué par Geoffrey Rouge-Carrasat, un spectacle venu à Villerville fin prêt, rôdé par le Off avignonnais. L’histoire d’un prof qui, seul dans sa classe, affronte les élèves absents suite à une lettre de dénonciation anonyme des parents d’un de ses élèves. Le physique de l’acteur est impressionnant, il cingle l’espace avec détermination pour y lancer son écriture comme un couteau.

scène de  "Conseil de classe" © Victor Tonelli scène de "Conseil de classe" © Victor Tonelli
Dans ce même lieu, réaménagé tout autrement, Morgane Fourcault s’aventure rageusement dans Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet de Bernard-Marie Koltès. C’est initialement Patrick Pineau qui devait mener ce projet. Obligé d’y renoncer pour d’impérieuses raisons personnelles, il a confié la mise en scène à Morgane Fourcault qui devait être son Ophélie. Et il a délégué auprès d’elle ses proches collaborateurs dont l’éclairagiste Christian Pineau. Morgane Rousseau et Pineau signent de prenants éclairages en osmose avec le jeu entre le jour et la nuit à l’œuvre dans la pièce, et cela avec trois fois rien.

Sur scène, outre Morgane Fourcault, Ophélie sauvage, Julie Pouillon tient le rôle de Gertrud, Mohamed Rouabhi celui de Claudius et le jeune Selim Zahrani celui d’Hamlet. La pièce est condensée plus que réduite à ces quatre personnages. Koltès l’écrit à un moment de bascule entre ses toutes premières pièces et sa première grande pièce, La nuit juste avant les forêts qu’il écrira pour Yves Ferry (et qui à Villerville était donnée dans la salle de l’ancien Casino par Quentin Barbosa). A l’entendre aujourd’hui, Le jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet apparaît comme une pièce portant en germe tel ou tel pan des œuvres futures de l’auteur. Koltès s’appuie sur Shakespeare pour faire ses gammes.

Autre lieu habituel du festival, le salon du Château de Villerville, le propriétaire des lieux est un fervent soutien. Cette année, Camille Dagen sortie de l’école du Théâtre national de Strasbourg, propose Les Etouffements, une lecture-spectacle d’après Chanson douce, le roman de Leïla Slimani. Un travail sur les voix que lève le texte et qui, par là même, en montrent les limites. L’actrice encadre son texte de propos personnels, cela reste pour l’heure un enrobage là où il aurait fallu risquer une traversée.

L’homme au cigarillo

Douze propositions en quatre jours (du 30 août au 2 septembre), le festival, pour sa cinquième édition, a trouvé son rythme. Mais il reste fragile, financièrement parlant. En cinq ans, la ville est passée de 1500 à 5000 euros, le département donne 3000 euros et la région partie de 5000 en est à 8000 euros. Bailleurs, encore un effort ! Comme beaucoup d’acteurs sortent des écoles nationales, le festival bénéficie également de l’aide du Jeune Théâtre National. Cela reste un budget trop modeste pour payer les acteurs auxquels on offre le voyage, le gîte et le couvert et une aide matérielle. Par ailleurs, le Théâtre de Chaillot fournit amicalement une aide technique non négligeable.

tombe de Philippe Clévenot © jpt tombe de Philippe Clévenot © jpt
Aujourd’hui, Villerville, connue jusqu’alors pour avoir été le lieu de tournage du film Un singe en hiver avec Gabin et Belmondo, joue la carte du théâtre de création sans vedette contrairement à d’autres festivals de la côté normande voués au cinéma, à la musique et au people. Dans la rue qui mène à l’ancien casino de Villerville, on peut croiser Laurent Ruquier en train de promener son chien. L’animateur vient de racheter la maison du publicitaire Jacques Séguéla. C’est ainsi que l’on mesure le passage d’une époque à une autre, à moins que l’époque perdure sous de nouveaux habits.

Ruquier n’est pas encore venu au festival, il a l’excuse d’être là depuis peu. On ne peut pas en dire autant du directeur de la DRAC qui, en cinq ans, n’a jamais eu la curiosité de venir faire un tour, ce qui est pour le moins surprenant pour ne pas dire honteux. Ruquier et la DRAC ont grand tort car à Villerville comme dans quelques autres festivals de ce type, on lit l’avenir sans boule de cristal.

Après avoir œuvré des dizaines d’années entre le Festival d’Avignon, le Festival d’Automne et le Théâtre de l’Odéon, retraité, Alain Desnot et son inséparable cigarillo ont créé un festival de la jeune création. Respect. Il s’est souvenu qu’aux ateliers Berthier lors d’un éphémère festival au milieu des années 2000, il avait accompagné les pas d’inconnus nommés Sylvain Creuzevault, Vincent Macaigne ou Cyril Teste.

Le théâtre se sent bien à Villerville, d’ailleurs de grands acteurs y ont élu domicile. Au cimetière. Bertrand Bonvoisin est là dans un caveau familial ; non loin, on remarque la tombe aux éclats de verre colorés de Jean-Yves Dubois. Et puis, toute simple, sans le poids d’un lit de marbre, une pierre un peu penchée garde une motte de terre : la tombe de celui qui fut le Gérard Philipe de toute une génération d’acteurs et de spectateurs : Philippe Clévenot.

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