Milo Rau, démon et ange de Gand

Nouveau directeur du NTGent, Milo Rau explore l’œuvre phare de la ville, « L’Agneau mystique » des frères Van Eyck, avec, en scène, des acteurs amateurs et professionnels belges, des enfants, des réfugiés, un agneau et son berger. Et en suivant les dix commandements de son « manifeste de Gand ». C’est cadeau.

Scène de "Lam gods" © Michel Devijvers Scène de "Lam gods" © Michel Devijvers
Au cœur de la vieille ville flamande de Gand, la cathédrale Saint-Bavon abrite le chef-d’œuvre des frères Van Eyck, Lam gods (L’Agneau de Dieu), plus connu en français sous le titre L’Agneau mystique, un retable des primitifs flamands qui fait entrer la peinture dans l’ère du réalisme. Que l’on regarde les corps nus d’Adam et Eve de chaque côté, au centre l’agneau, çà et là des petits paysages urbains avec églises ou des fleurs, la précision est extrême jusqu’à en être troublante. On ne peut guère passer par Gand sans voir ce chef-d’œuvre et la plupart des touristes viennent pour cela. Désormais, soyons optimistes, ils auront une seconde raison de faire le déplacement. Car, à deux pas de là, se dresse le NTGent dont Milo Rau – metteur en scène, auteur, essayiste et fondateur de l’Institute of political murder – vient de prendre la direction après la rénovation du théâtre (trois salles). Tous au théâtre !

Petites et grandes annonces

Sans attendre l’ouverture du NTGent ce 28 septembre, Milo Rau avait fait parler de lui en ville en publiant un « manifeste de Gand » dont son dernier spectacle, La Reprise, Histoire(s) du théâtre (1), articulé sur un fait divers arrivé en Belgique, est une bonne illustration (lire ici ; le texte intégral du manifeste est à la fin de l’article). Il avait tout autant fait parler de lui en publiant dans la presse flamande des petites annonces pour recruter des habitants lors de séances de casting étalées sur sept mois, afin de constituer l’essentiel de la distribution du spectacle d’ouverture portant le même titre que le célèbre polyptyque des deux frères Eyck peint sur bois : Lam gods. Un cadeau de Milo Rau à la ville qui l’accueille bras ouverts et qui applaudissait debout le spectacle le soir de la première.

Le spectacle ne raconte pas, ou très peu, l’histoire du tableau qui connut bien des péripéties (entre autres pendant la seconde guerre mondiale), l’un des panneaux, « Les Juges intègres », volé en 1934, n’a jamais été retrouvé, une copie en tient lieu. En revanche, il raconte l’histoire des personnes représentant symboliquement (ni jouant, ni incarnant) les différents personnages bibliques du tableau. L’un de ces personnages est un croisé. Les djihadistes sont, à leur manière, des croisés d’aujourd’hui et donc Milo Rau avait fait passer une annonce du genre : « cherche djihadiste de retour en Belgique ». Polémique. Mais cela fait partie du processus. Point 2 du Manifeste de Gand : « Le théâtre n’est pas un produit, c’est un processus de production. La recherche, les castings, les répétitions et les débats connexes doivent être accessibles au public. »

Le spectacle va donc parcourir le retable dont une reproduction figure dans le hall du théâtre. Comme guides, deux acteurs de la troupe, rescapés de l’ancienne troupe dissoute par Milo Rau qui en a constitué une nouvelle, forte de vingt-cinq acteurs qui ne sont pas tous des acteurs (professionnels) et regroupant cinq nationalités différentes. C’est le point 7 du Manifeste de Gand porté à son comble : « Au moins deux des acteurs sur scène ne peuvent pas être des acteurs professionnels. Les animaux ne comptent pas, mais ils sont les bienvenus. » Il n’y a sur scène que deux acteurs professionnels, Frank Focketyn et Chris Thys (qui, eux aussi, évoquent quelques pans de leur vie), huit personnes choisies à l’issue des castings, sans compter le chœur des enfants (les anges chanteurs et musiciens de l’œuvre) et le mouton, sans compter d’autres moutons et d’autres personnes qui n’apparaissent que dans la vidéo omniprésente.

Vivre et mourir à Gand

Frank Focketyn apparaît une baguette en main (il va diriger le chœur des enfants-anges), « comme Dieu » tient une baguette, dit-il, dans l’œuvre des frères Van Eyck apparue, elle, dit-il encore « soixante ans avant la découverte de l’Amérique par Colomb et avant qu’il soit prouvé que la terre est ronde ». Le texte des deux acteurs, comme celui des non acteurs, est signé Milo Rau. Un texte nullement improvisé, élaboré avec ceux qui vont le dire, en amitié et en confiance, en se tenant toujours en deçà du moindre sentimentalisme compassionnel et sans traficotage d’aucune sorte. Milo Rau, c’est l’anti Mohamed El Khatib (lire ici).

Bientôt apparaissent ces figures comme gardiennes du retable que sont Adam et Eve, Storm Calle et Fanny Vabdesande. Ils se déshabillent entièrement, prennent la position qu’a leur personnage dans l’œuvre puis, toujours nus, vont s’asseoir sur une chaise et racontent à Chris (l’actrice) leur histoire. Storm est photographe, il est né à Gand et veut y mourir, il a rencontré Fanny dans une librairie, ils sont mariés depuis huit ans. Fanny, elle, a eu une grand histoire d’amour avec un Indonésien, elle est partie vivre là-bas avec lui, ils se sont mariés, pour cela elle a dû se convertir à l’islam. Enceinte, elle a voulu revenir accoucher et élever son enfant en Belgique, on a prévenu son mari que, s’il partait, il ne pourrait pas revenir, alors ils se sont séparés. Et c’est après son retour qu’elle a rencontré Storm. Enceinte de leur fils Oscar, elle a joué nue dans un spectacle, finit-elle par raconter. Frank (l’acteur) leur dit : « voulez-vous faire l’amour ? », ils vont au centre de la scène et sur un tapis s’étreignent longuement sous le regard des enfants tandis que le réfugié iranien Nima Jebelli raconte comment l’homme, venu d’Afrique, est allé en Mésopotamie (« une sorte de Paradis ») avant d’emprunter, de l’Iran à l’ex-Yougoslavie ce qui deviendrait 50 000 ans plus tard « la route des réfugiés ». C’est l’un des moments les plus forts et les plus doux de Lam gods.

Scène de "Lam gods" © Michel Devijvers Scène de "Lam gods" © Michel Devijvers
Vont ainsi se succéder, çà et là, entre deux chants du chœur des enfants-anges, différentes personnes en rapport avec les personnages du retable : Rames Abdullah, un Afghan ayant fait, non sans mal, la route jusqu’en Belgique (Saint Christophe, patron des voyageurs) ; Güllüzar Calli, un foulard sur la tête, femme de ménage du théâtre depuis 17 ans et qui a fait le voyage jusqu’à La Mecque (une des figures anonymes de l’Agneau mystique) ; Koen Everaert, berger belge ayant trois cent cinquante moutons, il va en tondre un sur scène entouré par les enfants et Güllüzar (tandis qu’à l’écran on voit des bouchers en égorger un autre) ; Leentje Baccaert, une vieille femme en soin palliatifs, filmée, dit elle aussi sa vie, la mort de son mari, les enfants, elle se montre soucieuse de savoir si elle regarde bien la caméra comme il faut et, répondant à une question de Chris, dit que sa chanson préférée est « Dance me to the end of love » de Leonard Cohen, chanson que l’on a entendue au tout début du spectacle.

Deux livres en or

Fatima Ezzaehou nous dira son fils parti en Syrie, lisant la dernière lettre reçue et sans nouvelles depuis. « J’espère qu’il est au ciel maintenant », finit-elle. L’actrice Chris lui demande si elle veut bien être Marie, « oui, cela serait un honneur, Marie est aussi une mère qui a eu aussi des problèmes avec son fils... » A la toute fin, Nima Jebelli, réfugié iranien (qui gagne sa vie comme traducteur et interprète), et Andie Dushine, ayant fui enfant le Rwanda avec sa mère à l’heure du génocide (elle est étudiante en art et modèle), jugeant que Adam et Eve auraient dû être des réfugiés, se déshabillent et, nus, prennent la pose de trois quarts, une main sur le sexe comme dans l’œuvre des frères Eyck. Ils sortent. C’est la fin. Si j’ai raconté le spectacle de façon si détaillée, c’est qu’il ne tournera probablement pas. Comment ce très beau cadeau fait à la ville de Gand et à ses habitants par Milo Rau et son équipe pourrait-il trouver refuge ailleurs ?

Deux volumes accompagnent cette nouvelle étape dans la vie de Milo Rau, né en Suisse. L’un, en allemand et anglais, relate les différentes étapes et rencontres qui ont précédé le spectacle Lam gods. L’autre, en flamand et français, sous le titre Réalisme global (« je crois que le nouveau réalisme est une tentative de combler l’écart entre ce qui se passe réellement et la façon dont nous en parlons »), rassemble des entretiens avec Milo Rau et des essais de ce dernier. Ces deux volumes inaugurent la collection « Les livres d’or » coéditée par le NTGent et la maison d’édition berlinoise Verbreer Verlag.

Milo revient sur sa vie d’« activiste », ses différents spectacles comme Hate radio (d’après la radio Mille collines au Rwanda), Les Derniers Jours des Ceaucescu, Procès de Moscou (à propos des Pussy Riot), etc. Les parenthèses disent non le sujet mais le contexte. Milo Rau ne fait pas du copié-collé avec la réalité, ses spectacles sont des (re)constructions. Par exemple, le procès des rockeuses russes tel qu’il a été représenté montrait exactement le contraire de ce qui fut réellement leur procès. Milo Rau récuse avec raison le terme de théâtre documentaire, lui préférant celui de « reenactment ». Il cite volontiers Pierre Bourdieu dont il fut l’élève mais aussi, plus d’une fois, Roland Barthes ou encore Jean-Luc Godard et les frères Dardenne.

Dans le texte le plus récent, un discours prononcé à la cérémonie de remise du prix Alfred Kerr qui lui a été attribué aux Theatertreffen de Berlin en mai 2018, il écrit : « Les acteurs (et avec eux les scénographes, les techniciens, et les metteurs en scène) doivent redevenir auteurs de leurs textes comme ils le sont dans le théâtre zapatiste ou dans celui de Pollesch et jadis dans celui de Shakespeare. (…) Le présent appartient à l’acteur sans frontières, au performeur, à l’activiste, au cerveau d’acteur, au témoin, à Cassandre, à cet homme qui se tient au bord de la tradition et de l’actualité quotidienne tel un capitaine à bord d’un bateau en flammes : suffisamment fou pour se comprendre lui-même, pour comprendre sa vie, ses lectures ou encore l’instant de la représentation comme l’ultime moment dont il doit donc se faire le messager. »

En bas des marches du théâtre est installé un studio vitré : une « boîte à vérité » équipée d’un détecteur de mensonges. Spectateurs, acteurs, citoyens et politiciens, tout un chacun est invité à venir prendre place...

 Lam gods au NTGent jusqu’au 20 octobre.

La Reprise, Histoire(s) du théâtre (1), Théâtre de Nanterre jusqu’au 6 octobre.

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