Haïti (2) : « Créez envers et contre tout », la leçon de Michèle Lemoine

Pour répondre au thème du festival Quatre chemins à Port-au-Prince, « Tous les hommes sont fous », Michèle Lemoine a eu la bonne idée de mettre en scène « Victor ou Les Enfants au pouvoir » de Vitrac en poussant la pièce dans la folie de ses dérèglements. Magnifique travail complété par d’autres travaux scéniques. Le secret : les acteurs. Infatigables touche-à-tout et prêts à tout.

Scène de "Victor ou les en ants au pouvoir © Hervé Abelard Scène de "Victor ou les en ants au pouvoir © Hervé Abelard
Lorsque le public entre, ils sont tous là sur le plateau, debout, en suspens. Non figés dans une pose, mais prêts à bondir comme les coureurs de demi-fond calés dans leurs starting blocks. C’est un choix de la metteuse en scène Michèle Lemoine, mais c’est d’abord une contrainte : la salle de la Fokal (lire Haïti-1 ici) est dépourvue de coulisses, c’est une salle de conférence reconvertie en salle de spectacles, la seule dont dispose la ville de Port-au-Prince malgré les promesses de constructions ou de reconstructions de théâtres détruits par le tremblement de terre dont on s’apprête à commémorer le dixième anniversaire.

Une pièce folle qui fait peur

Le public est en place. Noir, lumière. Tous dansent frénétiquement comme des pantins désarticulés. Ils se chargent encore d’énergie, même si de cela, les actrices et les acteurs haïtiens en ont à revendre. Noir. La pièce commence : Victor ou Les Enfants au pouvoir de Roger Vitrac.

Cofondateur du Théâtre Alfred Jarry avec Antonin Artaud, ce dernier avait mis en scène la pièce de son ami en 1928 à la Comédie des Champs-Elysées. Tous deux venaient d’être exclus du groupe surréaliste. La pièce fut peu jouée, comme les trois autres pièces données au Théâtre Alfred Jarry. On l’oublia. C’est Jean Anouilh qui la ressuscita au début des années 60 au Théâtre de l’Ambigu. Ce fut le dernier spectacle donné dans ce théâtre, l’un des plus beaux des grands boulevards, avant sa vente et sa destruction. Honte au ministre de la Culture de l’époque, André Malraux, qui laissa faire malgré les protestations des acteurs.

Depuis, la pièce de Vitrac est souvent montée. Mal. Sa force tournoyante, son invraisemblance, ses exagérations et sa folle construction injectant plusieurs fois de nouveaux personnages (un dingo du ciboulot, un général, une grande dame pétomane) pour renforcer le tournis, font peur. On se rassure en rationalisant la pièce, en la psychologisant, en la boulevardisant, ou bien on la dilue dans un décor envahissant fait de panneaux tournants et d’une mini piscine où les acteurs barbotent parmi les feuilles mortes. Autant d’impasses ou de pis-aller ? Michèle Lemoine l’aborde, elle, de front, en disséquant le dérèglement progressif de chaque personnage partant tous ou presque du personnel naviguant d’un théâtre bourgeois pour aller jusqu’à aborder les rives de l’absurde bien avant Ionesco et les autres. Le mouvement bientôt incontrôlable étant déclenché par cet élément premier, surréaliste en diable : Victor.

Ce jour-là, du haut de ses 1m80, il fête ses neuf ans, n’a pas sa langue dans sa poche et est déjà sujet à de furieuses pulsions sexuelles, poursuivant le cul de la bonne comme il l’a vu faire par son père. Ce dernier à l’apparence irréprochable est l’amant de la femme de leurs meilleurs amis dont le mari est lui-même l’amant de la mère de Victor, il va sans dire. Mais Victor a aussi la perversité précoce, il va dégommer tout ça. Et tout va partir à vau l’eau, les personnages dévoilant leur face cachée, leurs pulsions inavouées. C’est un grand déballage dont Victor est l’agent déclencheur (et auquel il mettra un point final en décidant de se suicider pour ne pas devenir adulte) aidé en cela par la fille du couple ami, la petite Esther, peste de six ans. Deux rôles difficiles, parfaitement tenus de bout en bout comme tous les autres rôles, par une distribution, comme on dit dans les journaux, « époustouflante ». Tout tient dans le jeu, le mouvement et le travail magnifique sur les costumes (Louisna Laurent, par ailleurs directrice du centre culturel Pyepoudre dont les plans d’un futur théâtre sont restés en plan). Pas de décor, mais un minimum d’accessoires (table, chaises, lit, verres) et deux faux vases de Sèvres (les fans de la pièce comprendront).

Scène de "Victor ou les enfants au pouvoir" © Hervé Abelard Scène de "Victor ou les enfants au pouvoir" © Hervé Abelard
Le texte est là, tonique, avec juste ce qu’il faut de couleurs locales : lorsqu’un personnage évoque un fait militaire français dont on a tout oublié, Michel Lemoine lui fait lire Le Nouvelliste, un quotidien local, et glisse un chant patriotique haïtien. Jamais je n’avais vu cette pièce montée avec autant d’audace, de finesse et d’exigence. Mais Haïti est une île, grande comme un département français, sujette à bien des misères. Le spectacle a été donné deux fois, il sera sans doute repris deux autres fois au début de l’année prochaine et ce sera tout. Grandeur et misère du théâtre. La pièce de Vitrac était présentée dans le cadre du festival Quatre chemins dont le mot d’ordre est cette année : « tous les hommes sont des fous ». Espérons qu’un directeur de théâtre fou de France ou de Pétaouchnoque la programmera dans cette version frénétiquement haïtienne.

Ici et là-bas

Quand on rencontre Michèle Lemoine, où elle demeure, à l’écart des rues bruyantes de Port-au-Prince, dans une maison spartiate entourée d’arbres tropicaux si luxuriants qu’ils peuvent paraître effrayants, quand on apprécie son calme, sa douceur, sa réserve, on s’étonne à tort qu’elle soit la signataire de ce spectacle incendiaire, car sa détermination est absolue. Au premier jour du festival Quatre chemins dont elle est l’invitée d’honneur, elle s’est adressée aux spectateurs de la conférence de presse, pour la plupart artistes ou journalistes, en leur disant : « Soyez passionnés, créez envers et contre tout. »

Formée au conservatoire de Montpellier, Michèle Lemoine est revenue en Haïti en 1981 pour jouer et enseigner le théâtre. Elle est repartie en France cinq ans plus tard, actrice dans les spectacles d’Alain Ollivier, Gabriel Garran ou ceux de son frère, Jean-René Lemoine. Entre deux créations, elle revenait de plus en plus souvent en Haïti. « En France, je perdais mes repères, mes réseaux. » Elle est revenue définitivement en 2007 quand Fokal lui a proposé d’être coordinatrice du programme Arts et culture de la fondation. C’est à ce titre qu’elle a accompagné les premières éditons du festival Quatre chemins comme directrice. Régis Jr a pris la relève quand le festival est devenu indépendant il y a six ans. Il a proposé à Michèle Lemoine d’être l’invitée d’honneur de cette seizième édition (l’an dernier, c’était la brigade d’intervention formée initialement par le Théâtre de l’unité, les inséparables Hervée de Lafond & Jacques Livchine).

« J’avais carte blanche dès lors que cela entrait plus ou moins dans la thématique du festival autour de la folie. Comme je l’ai su très tôt, j’ai pu créer Cinglée, la dernière pièce de Céline Delbecq au festival En Lisant...  afin de pouvoir la reprendre au festival Quatre chemins. » La vie théâtrale de Port-au-Prince où il n’y a pas de théâtre et donc pas de programmation continue, est ainsi rythmée par différents festivals. La vogue de Koltès en Haïti a débuté avec le premier festival En lisant qui lui était consacré. Il n’y a pas ici de frontière entre le lire et le dire. La pièce de l’autrice belge part de l’histoire d’une femme qui collectionne les faits divers relatant l’assassinat de femmes en

Michèle Lemoine © Samuel Suffren Michèle Lemoine © Samuel Suffren
Belgique, elle en est obsédée, écrit au roi des Belges, etc. Céline Delbecq devait venir comme artiste invitée du festival (on y lit et joue plusieurs de ses pièces) et animer un atelier d’écriture. Son ambassade le lui a fortement déconseillé compte tenu de la situation jugée explosive. Le festival Quatre chemins a ainsi connu cette année plusieurs défections d’artistes étrangers.

Quoi de plus fous que les Fables de La Fontaine ? En Haïti, elles sont connues dans l’adaptation en créole qui en a été faite en 1901 par Georges Sylvain. La laitière ne verse plus son lait mais casse ses œufs (très présents sur les étals précaires des rues de Port-au-Prince). Michèle Lemoine reprend ce spectacle, pour enfants et pour tous, créé il y a deux ans. Elle montrera également plusieurs documentaires dont elle est l’autrice, comme Martissant, le rêve d’habiter. Martissant est un quartier de Port-au-Prince où Fokal mène des chantiers importants pour aménager un parc, fortifier un centre culturel et réhabiliter des maisons magnifiques dont l’une appartenait à la danseuse Katherine Dunham. C’est un quartier actuellement inaccessible pour cause de barrages et de hordes sauvages. Plusieurs acteurs de Victor ou Les Enfants au pouvoir habitent dans cette zone. Lemoine a dû les rapatrier au centre ville dans un logis de fortune le temps des répétitions de ce spectacle et d’un autre dont j’ai pu voir un filage avant mon départ : 30 ans.

On n’a pas tous les jours 30 ans

Il y a cinq ans, Michèle Lemoine avait mené un travail avec des actrices et des acteurs qui avaient plus on moins vingt ans. Elle en retrouve certains qui ont maintenant la trentaine ou en approchent, en invite d’autres venus de Victor ou pas. Ils écrivent des textes, souvent des chansons que les musiciens mettent en musique et accompagnent sur scène. Le spectacle, entre solo a capella, chœur, dialogue et récit, est aussi entre deux langues, ici en français, là en créole. Trente ans s’apparente à une revue de cabaret chantée et dansée également, pleine de charme, où le cœur se met à nu non sans humour.

« Mes poumons explosent/ J’étouffe/ Vaste profondeur/ D’où : Je ne suis rien/ Rien/ Qu’une/ Nègès/ Assoiffée/ Qui connaît ces eaux troubles/ Ces yeux humides/ Ces gens abjects/ Ce peuple/ Casser les eaux/ Accoucher la misère/ Brûler/ Déchouquer/ Je flotte/ Mon corps danse/ Geste lent dans mes eaux vives/ Précis /J’avance/ Pied nu/ Vers mon combat/ Vers toi/ Vers ces voix/ Appelle-moi Dayiva », écrit et chante Gaëlle Bien-Aimée dans Trente ans. Chanteuse et actrice, cette femme de trente ans avait créé en 2017 #Je suis Gaëlle, un stand up en créole. Elle lui donne une suite au Festival avec #Je suis Gaëlle 2.0 devant un public complice, souvent hilare. Actrice, chanteuse, elle dirige aussi une école de théâtre tout en étant une figure de la contestation contre la corruption, le pouvoir, et c’est une parole féministe qui compte à Port-au-Prince. « C’est inhumain de nous enlever/ La seule chose qui nous reste/ Byè a twò chè !!!/ Formons une commission/ Une force de pression/ Mettons-en place une stratégie/ Un couloir humanitaire/ Pour sauver la vie/ Oui la vie/ De nos rêves rassis/ Le temps qui s’arrête/ L’espoir/ L’ivresse/ Agissons nom de Dieu !!!/ Ô la compagnie/ Ces chiens de capitalistes/ Pour un moment/ Un moment seulement/ Buvons du Clairin blanc/ (Long silence)/ Vraiment ?/ Désolé mais/ La classe moyenne ne boira pas du Clairin blanc !!! », chante encore Gaëlle dans 30 ans, une chanson qu’elle a intitulée Delmas midi pile.

Scène "# je suis Gaëlle 2.0" © Cass Lafont Scène "# je suis Gaëlle 2.0" © Cass Lafont
Les autres textes du spectacle sont signés Pinas Alcera, Jean d’Amérique, Léonard Jean-Baptiste, Jehyna Sahyeir (Emilie Paumelle dans Victor et chanteuse du collectif Feu vert), Eliezer Guérismé, assistant à la mise en scène pour Victor, slameur, directeur artistique du festival en Lisant, membre de la BIT (Brigade d’Intervention Artistique) et animateur d’une radio (parmi plus de 300 en Haïti), etc. Un multicartisme qui est le lot de beaucoup. Dans le spectacle, tous disent leur révolte contre un système, une contestation qui a été mise pour l’instant en échec, une urgence qui ne les calme pas. Ils sont à la fois vifs, désespérés, caustiques, ironiques, rieurs.

Revenons à Victor ou Les Enfants au pouvoir. Michèle Lemoine a fait de la bonne Thérèse un personnage qui ne quitte pas la scène, en est comme un regard intérieur, belle idée qu’aurait adorée Roger Planchon, rôle tenu par Yvenie Paul, aux taquets comme tous. Staloff Tropfort (Victor) est également distribué dans Cinglée, Anyès Noë est une phénoménale Ida Mortemart, la dame pétomane, Erika Julie Jean-Louis (la grande dame et Maria) joue et chante dans 30 ans tout comme Jenny Cadet (Thérèse). Lesly Maxi (Antoine) est par ailleurs auteur et metteur en scène.

Lakous et Bazou

Miracson Saint-Val donne au rôle de Charles Paumelle une belle ampleur. Personnage classique de bourge soucieux d’une éducation sérieuse pour ses enfants, son masque tombe progressivement sous la cascade des révélations et des événements. Dépassé par la situation, il en devient délirant. Formé au Petit Conservatoire de Daniel Marcelin (aujourd’hui fermé), Miracson Saint-Val se souvient d’« un bon enseignement ». Il a ensuite suivi des stages au Conservatoire de Liège dans le cadre d’un programme de recherche, Ethnodrame, dirigé par Pietro Varrasso, avec une version théâtrale de Gouverneurs de la rosée (classique haïtien de Jacques Roumain) comme spectacle de sortie. Miracson fait partie du collectif Adrece, avec Varrasso et d’autres, qui effectue un travail de recherche dans les lakous (unité de résidence familiale), les cérémonies vaudou, les rituels, les villages. « On enregistre, on revient, on travaille en résidence, on écrit, on organise des ateliers avec des amateurs et des professionnels. » Un travail sur le souffle, le corps, la voix, le rythme, la vigilance, le contact, l’écoute. L’approche se veut grotowskienne. Grotowski a séjourné à Haïti du côté de Saint Soleil mais le groupe n’a aucun rapport avec ses héritiers, le Work Center de Pontedera en Italie, où travaillent Thomas Richard et Mario Biagini.

Miracson Saint-Val a également créé la compagnie Bazou (nom d’une divinité vaudou, le père des rois) avec sa compagne et dramaturge Ketsia Vaïnadine Alphonse. Cette dernière a écrit Sang brides évoquant les années de dictature des Duvallier. Abattoir, une écriture de plateau, traitait des enfants soldats recrutés par des gangs à la période du président Aristide. In memoriam, une pièce de Jean-René Lemoine, mettait en scène une mère qui a perdu sa fille lors du tremblement de terre du 10 janvier 2010. L’an dernier, Miracson était seul en scène dans Chemin de fer, une pièce sur la guerre civile, qu’il a également interprétée avec un guitariste dans le bar du Yanvalou, l’un des lieux où tout le festival aime se retrouver pour boire un verre.

Actuellement, Miracson travaille sur Devosyon, une fresque théâtrale en créole qui évoquera le parcours de l’homme noir à travers plusieurs siècles et plusieurs continents. Cet ambitieux projet a été sélectionnée par la Fokal ; le metteur en scène va pouvoir payer les acteurs. Mais où va-t-il répéter ? « Peut-être une ou deux semaines à la Fokal, mais ce n’est pas suffisant. Je vais aussi demander au centre culturel Pyepoudre à Bourdon, mais ce n’est pas gagné. » Il s’obstinera. « Ksenia et moi, on est complètement dans le théâtre. Il y a des jours difficiles, mais on est passionné. On ne veut faire que ça. J’espère que l’on tiendra longtemps. »

A 25 ans, la jeune actrice qui interprète Esther dans Victor ou Les Enfants au pouvoir avec un instinct du plateau sidérant, et qui chante dans Trente ans, n’avait jamais vu de spectacle avant d’en jouer. Nehemie Bastien au prénom biblique, chantait à l’église depuis son enfance comme ses parents. Elle a fréquenté une école de musique à Martisant, a chanté dans un groupe, c’est là que Gaëlle Bien-Aimée la bien nommée l’a remarquée et fait jouer dans un spectacle présenté à la Fokal où Michèle Lemoine, à son tour, a senti son potentiel. « Je ne connaissais rien du théâtre. Depuis que j’en fais, j’adore ça de plus en plus, je veux tout connaître, tout lire. Moi-même j’ai écrit, j’avais arrêté mais je vais recommencer. J’ai envie d’écrire sur la société haïtienne, le pays, le monde. » En tout artiste de la scène haïtienne, il y a un flot de paroles qui veille.

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