« Passagères » de la nuit

Plus de trente ans après sa sa création, Tatiana Spivakova revisite librement « Passagères », une pièce de Daniel Besnehard hantée par la Russie et le théâtre. Catherine Gandois interprétait le rôle d’une jeune fille qui veut devenir actrice, aujourd’hui elle tient l'autre rôle féminin, celui d’une actrice victime des purges et devenue femme de ménage. Une soirée de chassé-croisés.

Scène de "Passagères" © dr Scène de "Passagères" © dr
 

Il est des pièces inépuisable et d’autres qui nous arrivent un jour puis disparaissent, nous reviennent des années plus tard puis disparaissent encore pour réapparaître une nouvelle fois. C’est le cas de Passagères de Daniel Besnehard, pièce écrite en 1982, mise en scène,deux ans plus tard, par Philippe Mercier dans la salle Bérard, en haut du théâtre de l’Athénée. Andréas Voutsinas devait en présenter une nouvelle version (publiée dans la collection l’Avant-scène) dix ans plus tard. Et voici qu’elle nous revient une nouvelle fois, trente six ans après son écriture, dans une mise en scène de Tatiana Spivakova qui en a conçu une troisième version avec l’accord de l’auteur . Le spectacle se donne an Paradis, la salle la plus haut perchée du Théâtre du Lucernaire.

D'une Anna l'autre

Retrouvons-nous en 1982, l’année de son écriture. Par ordonnances, le gouvernement (de gauche) met ne place la semaine de 39 heures, la cinquième semaine de congé payés et baisse l’âge de la retraite à 60 ans. Georges Perec ne pourra pas en profiter, il meurt cette année là tout Brejnev remplacé au Kremlin par Gromiko. L’Union soviétique stagne et se croit éternelle. Personne n’imagine qu’avant la fin de la décennie, le mur de Berlin tombera, l’URSS agonisera.

C’est dans une Russie on ne peut plus soviétique que Daniel Besnehard situe sa pièce, et, plus précisément, dans les noires années trente, temps de grandes répressions. « C’était au temps où ne souriait /Que le cadavre, heureux de se reposer » ce sont les premiers mots de que l’on entend dans une demi obscurité. Ces deux vers ne sont pas de Daniel Besnehard mais d’Anna Akhmatova traduits par Tatiana Spinakova. C’est le début d’ « Introduction », le poème qui ouvre Requiem, un sommet de la poésie russe du XXe siècle.Le spectacle se terminera par l’ « Epilogue » qui clôt le même Requiem : « Et j’ai appris, comment s’effondrent les visages... » traduit la metteuse en scène (on peut lui préférer la traduction de Sophie Benech : « A présent, je sais comment se défait un visage... »). Quoiqu’il en soit, ce dialogue entre Anna Akhmatova et Anna, l’un des trois personnages de la pièce, donne à Passagères une autre dimension.

Tout se passe à l’intérieur d’un navire russe qui circule entre les îles (Taïmyr, Kirov, etc.) et les villes portuaires (Mourmansk, Arkangelsk) de l’extrême nord de la Russie. Transport de marchandises et de troupes militaires. Et quelques cabines pour les civils. Le navire va de port en port, la pièce se déroule sur plus de deux ans dans un lieu unique. On ne sortira pas du confinement d’un espace situé à hauteur du pont inférieur, un espace doublement intérieur qui prête à l’introspection et aux confidences. Ce double jeu des lieux et du temps, le spectateur le perçoit mal. Il aurait gagné à être matérialisé ( par des indications visuelles) sur scène laquelle est, par ailleurs, encombrée d’un décor bien lourd pour la petite salle du Paradis. Tatiana Spivakova nous avait habitué à des espaces moins tarabiscotés, par exemple pour sa formidable mise en scène des Justes de Camus (lire ici).

Une  mouette de mère en fille

Anna est une femme de ménage d’un certain âge embarquée sur un navire placé sous la surveillance d’officiers. Elle balaie, elle s’occupe des manteaux de fourrures vendus aux escales (marché noir), elle coud et, quand elle est seule, recopie sur un carnet des poèmes d’Anna Akhmatova. Anna prend un énorme risque car la poétesse était honnie par le pouvoir stalinien. Recopier ses poèmes, c’était s’exposer à une arrestation et souvent des années de goulag. Mais la vie d’Anna est derrière elle. Ancienne actrice, elle a été arrêtée (son mari croupit, lui, au Goulag), vit sous surveillance et sait qu’elle ne jouera plus. Elle n’a pas eu la chance ou la possibilité d’être recrutée pour faire partie d’une de ces troupes à l’intérieur du goulag constituées par des directeurs de camp épris d’art comme ce fut le cas à Vorkouta, autre ville du Nord.

La pièce ne se veut pas réaliste. Et elle l’est d’autant moins que Katia, une jeune fille, voyage sur le navire dans l’une des rares cabines réservées au civils. Elle dit venir de l’Ile de la solitude, une île qui n’a jamais connu de village et dont les seuls habitants furent ceux d’une station météorologique, mais la fiction a tous les droits. Katia a été sélectionnée, on ne sait comment, pour entrer à l’école du Théâtre d’art de Moscou. Le troisième et dernier personnage de la pièce est celui du quartier maître (Vincent Bramoullé), qui rappelle toujours Anna au règlement et n’est pas insensible au charme de Katia.

Ce sont les relations fluctuantes entre Anna et Katia qui structurent la pièce. Des relations qui deviendront, tout à tour ou à la fois, des relations mère-fille et professeur-élève. Katia finit par deviner qu’Anna est une ancienne actrice. Alors l’une et l’autre récitent la célèbre tirade de Nina au début de La mouette de Tchekhov. C’est sans doute la plus belle scène du spectacle, la plus sensible, la plus juste. Anna, l’actrice interdite donne une leçon de théâtre à la jeune Katia  qui veut faire carrière : « ANNA. Quand tu répètes sur le pont, observe les mouettes ou dans les villes les chats. Ils sont légers, libres./KATIA. Ce sont eux les grand acteurs ? ANNA. Je le crois. ».

Cette scène est d’autant plus belle que la vie s’y immisce. Catherine Gandois,que l’on n’avait pas vue sur une scène depuis trop longtemps, interprète le rôle d’Anna, et c’est sa fille Sarah-Jane Sauvregrain qui joue celui de Katia. Toutes les deux ont été formées au Conservatoire, la mère par Antoine Vitez, la fille par Jean Damien Barbin. Le père de Sarah-Jane, Didier Sauvegrain avait fait, lui, l’école du TNS. Une troublante histoire de filiation et de famille.

Après ce moment de grâce, la réalité soviétique reviendra, faite de peur et de lâcheté, brisant tout espoir. Mais la poésie d’Akhmatova aura le dernier mot.

Théâtre du Lucernaire , 21H du mar au sam, dim 17h, jusqu’au 22 mars.

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